Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre
chambre de paysans où on l'avait couchée, elle se débattit des jours et
des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser
folle.
Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait
disparu pour toujours. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait
tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... Elle
seule le savait!
Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.
Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil
d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et
voulut se lever.
Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains
à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de
l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure.
La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever
ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement
de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle,
sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses
paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme
une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement,
l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!...
--C'est une fille! murmura la vieille nourrice.
--Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.
Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine
bouger.
--Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu
n'auras pas de père!...
Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à
se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce
et d'harmonie.
Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un
acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir
seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne
parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et
elle songeait à l'amant... à l'époux... au père!
François!... le cher amant!... l'homme à qui elle s'était donnée sans
restriction, tout entière!...
Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, sous un prétexte de
guerre?... Était-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne
reviendrait plus?
Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...
Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie
tiède des larmes qui tombaient sur son front...
L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'éloignait jamais du
jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre
avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se
trouver devant lui...
Puis le printemps revint, très précoce.
En mars, Loïse allait vers son sixième mois--les premiers bourgeons
éclatèrent, et tout redevint radieux dans l'univers, excepté dans le
coeur de la pauvre abandonnée.
Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme
allèrent couper du bois dans la forêt.
Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable
tendresse Loïse endormie sur le lit.
Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment
entrouverte.
Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui
donnait sur la route, et une voix s'éleva, implorant la charité. Jeanne
entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa
besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant:
--Allez en paix, bon frère!
Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédiction, et
finalement se retira.
Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit
où reposait Loïse.
Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à
qui on arrache ses petits, un cri de mère enfin, jaillit de tout son
être épouvanté:
Loïse avait disparu!
Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrésistible rage d'un
être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée,
rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se
déchira, s'ensanglanta.
La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la maison... elle
bondit, arriva haletante...
Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide,
fatal... Henri de Montmorency!
--Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie!
D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix
basse, rauque, rapide:
--Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien,
sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la
tiens! Malheur à elle si vous ne m'écoutez!
--Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!
--Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute
bien! si tu veux la revoir...
La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se
mit à supplier:
--La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par
pitié! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma
fille! Rends-moi mon enfant!...
--Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est aux mains d'un
homme à moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons
convenu ceci: écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je
m'approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l'air, et l'homme
prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant...
Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant
crier grâce, ne pouvant pas.
--Relève-toi! gronda-t-il.
Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains
tendues, suppliantes.
--Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.
Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime...
--Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive!... Tu
entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je
mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis
un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde...
Voici François qui vient...
Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait,
comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix
frénétique:
--Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!
--François! François! hurla Jeanne délirante. A moi!
D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et
gronda:
--C'est donc toi qui auras tué ta fille!
--Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!
A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et,
haletant d'émotion, ivre de joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit
les bras, murmurant:
--Jeanne!... Ma bien-aimée!
Mais ses bras, lentement, retombèrent.
Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.
Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère épousée! Et elle
était là, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-être!...
François fit trois pas rapides.
--Jeanne! répéta-t-il.
Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. Elle eut comme un
sursaut de son être pour se jeter dans les bras de l'homme adoré. Son
regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son
bras se levait!...
--Non! non, bégaya la mère.
--Jeanne! répéta François dans un cri terrible.
Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.
--Mon frère!...
Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un silence effrayant.
Alors, François, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et
grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla:
--Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne fût pour la femme à
qui librement ce coeur s'est à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon
nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de bonheur...
et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose me regarder!...
Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable
supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait!
Elle adorait!
Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'époux, de l'amant,
ses yeux fixés sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient
invinciblement à la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!
Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse
merveille de grâce et de beauté! Quoi! égorgée!
Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses
lèvres: la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait
les lèvres.
A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se tourna à demi vers
lui.
Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante prête au funeste
signal, d'une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde
rendait sinistre, il prononça:
--Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entière.
--Parle! gronda François.
--Cette femme..., dit Henri.
--Cette femme... ma femme...
--Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!
François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement
lointain, sans expression humaine.
--Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a
trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frère, en ton lieu et place, je l'ai
chassée comme on chasse une ribaude.
L'accusation était capitale: la femme adultère était fouettée en place
publique et pendue haut et court.
La minute qui suivit l'accusation fut tragique.
Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée à sa dague, la
droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son
regard Jeanne et François;--il était calme en apparence, et roulait dans
sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité éclatait.
Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa.
Pendant un instant inappréciable, l'amante fut plus forte en elle que
la mère; une secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant
électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fébrile de
tout son corps; à ce moment, le bras d'Henri commença de se lever... La
malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de
confus... et elle baissa la tête.
Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut dompté, lorsqu'il
fut sûr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultère et de
l'étrangler, François marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute
stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur ses lèvres
blanches, quelque chose qui signifiait sans doute:
--Est-ce vrai?
Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle
espérait être tuée.
--Est-ce vrai?
Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. Non pas même à
genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant à grand effort sur une
main, et dans un mouvement spasmodique, la tête toujours tournée vers
Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste
assassin.
Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on
n'entendit pas ses paroles:
--Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que
notre fille vive!...
Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation
des tempes indiquait seule la vie.
François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans
doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et
sans un cri, sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu courbé.
Henri le suivit,--à distance.
Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.
Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.
Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh
bien, il avait du moins arraché de son esprit l'atroce tourment de la
jalousie.
Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit
toute l'étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé... et
il ne se sentit pas satisfait.
Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François souffrît
exactement la souffrance qu'il avait endurée, la même!...
Et il le suivait avec une patience de chasseur.
François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s'il
eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda:
--Raconte-moi comment ces choses se sont passées.
--A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne
peut guérir... rien!
--Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement
François. La mort de l'homme!....
--Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange
brilla dans ses yeux.
--Tu le veux?
--Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de veiller sur elle... oh!
tais-toi!... pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Mais toi,
tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me dois
cela, Henri!
--J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de
Piennes témoigna à l'homme combien peu elle vous regrettait!...
--L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...
--Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant votre départ, l'homme
avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous
que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité
de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!
--Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est
venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer:
j'affirme... Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme
avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne fûtes que le second!
Un rugissement gronda dans la poitrine de François.
--Parle...
--J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre
l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais.
Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut
heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits
de délices... L'homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il
apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était
satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût souillée plus
longtemps: il chassa l'adultère; il chassa la ribaude!
François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus profond, plus
insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut
celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la
haine, la parole sifflante, acheva:
--Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frère?
Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de
Montmorency...