MINUIT!

Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient sur la vallée

de Montmorency. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency.

Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter les coups, cessant

d'actionner son rouet!... Elle murmura:

--Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il

bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serrée sur son

coeur? Comme il était pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son

secret...

Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant

la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas.

Comme elle longeait une haie toute parfumée de rosés sauvages, il lui

sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre côté de

la haie.

--François!... appela-t-elle, palpitante.

Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son

chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la

demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et

l'homme, rudement, frappa.

Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas lents, le dos

voûté, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche

affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne!

Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et

l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernière catastrophe.

Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...

Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa

gorge... Celui qui frappait, c'était un fils de l'implacable ennemi,

c'était Henri de Montmorency!

Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une panoplie, décrocha

deux épées, les jeta sur la table.

Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.

D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées.

Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard.

--Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix

démente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de

haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous

ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, vous avez

perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes

pauvre et misérable!...

--Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine.

--Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu

dois aux Montmorency la misère qui t'accable! Oui, c'est parce que je

connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il

pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de

François de Montmorency!...

Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux.

Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême.

Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la

serra à la broyer.

--Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, à

cette minute même, est dans les bras de mon frère! Viens! viens!

Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut

violemment entraîné par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit

la porte: l'instant d'après, tous deux étaient devant la chambre de

Jeanne... Cette chambre était vide!...

Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et

sa clameur désespérée traversa lamentablement le silence de la nuit.

Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à

regagner la salle... Henri s'était enfui dans la nuit, comme dut jadis

s'enfuir Caïn.

Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison paysanne. Le premier

coup de minuit sonna: au détour du sentier, à trois pas d'elle, François

apparut...

Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras.

L'étreinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur

âme.

--Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont

comptées ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devançant mon

père d'une heure: il faut que le connétable me trouve au château...

Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse.

Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c'est un époux qui

t'écoute...

--Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de bonheur...

--Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache

jusqu'à ce jour!

--Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...

Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler...

elle cherchait la parole d'aveu...

A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie déchira le

silence des choses...

--C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. François!

François! on égorge mon père!...

Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit à courir; en

quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la

fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle: son

père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de

sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras...

--Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!

Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.

Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin

de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua:

--Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer encore!... Voyons,

père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite

Jeanne meure à tes pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si

je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses bras... Oh! père...,

si tu savais comme je l'aime!...

A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'était redressé de

toute sa hauteur. Sans répondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la

maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça:

--Allez, je n'ai plus de fille!...

Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge...

A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:

--Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est

votre fils qui vous le jure!

En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de

lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insensé et que le

seigneur de Piennes reculait en bégayant:

--L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...

Calme, sans un frémissement. François se courba.

--Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?

--Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu?

Est-ce une sanglante moquerie!...

François saisit les mains de Jeanne:

--Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency

votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté

encore.

--Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...

--Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera

toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon

père, que vous prononciez le sort de ma vie...

Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, et déjà des paroles

de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante

traversa son cerveau:

--Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille

comme il se rit du père!...

--Décidez, monseigneur, reprit François.

--Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.

--Vous voulez épouser ma fille? dit alors le vieillard.

Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un

rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit:

--Dès demain, mon père! dès demain!...

--Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!...

--Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos

enfants.

--Demain! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est

fini... Je meurs maudit... désespéré!

François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison,

réveillés, s'étaient rassemblés.

Alors une sublime pensée descendit en lui.

Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs

de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix

solennelle s'éleva:

--A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: votre chapelain

peut dire sa première messe... ce sera celle de l'union des familles de

Piennes et de Montmorency.

--Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.

Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se fondit.

Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le

noble enfant de la race maudite!

Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre

officiait à l'autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne.

En arrière d'eux, dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le

seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes,

les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique.

Bientôt les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants

s'étreignirent.

Puis l'officiant murmura une bénédiction:

--François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant,

vous êtes unis dans l'éternité...

Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme

pour lui demander sa bénédiction, à lui.

Un instant, il leur sourit...

Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à

jamais sur ses lèvres décolorées:

Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 6 / 80 题