Il balbutia: «Ce... ce... ce paletot est décoré!»

Alors sa femme, d'un bond, se jeta sur lui, et lui saisissant dans les

mains le vêtement: «Non... tu te trompes... donne-moi ça.»

Mais il le tenait toujours par une manche, ne le lâchant pas, répétant

dans une sorte d'affolement: «Hein?... Pourquoi?... Explique-moi?... A

qui ce pardessus?... Ce n'est pas le mien, puisqu'il porte la Légion

d'honneur?»

Elle s'efforçait de le lui arracher, éperdue, bégayant: «Écoute...

écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... c'est un secret...

écoute.»

Mais il se fâchait, devenait pâle: «Je veux savoir comment ce paletot

est ici. Ce n'est pas le mien.»

Alors, elle lui cria dans la figure: «Si, tais-toi, jure-moi...

écoute... eh bien! tu es décoré!»

Il eut une telle secousse d'émotion qu'il lâcha le pardessus et alla

tomber dans un fauteuil.

--Je suis... tu dis... je suis... décoré.

--Oui... c'est un secret, un grand secret...

Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux, et revenait

vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit: «Oui, c'est un pardessus

neuf que je t'ai fait faire. Mais j'avais juré de ne te rien dire. Cela

ne sera pas officiel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta

mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu'à ton retour. C'est M.

Rosselin qui a obtenu ça pour toi...»

Sacrement, défaillant, bégayait: «Rosselin... décoré... Il m'a fait

décorer... moi... lui... Ah!...»

Et il fut obligé de boire un verre d'eau.

Un petit papier blanc gisait par terre, tombé de la poche du pardessus.

Sacrement le ramassa, c'était une carte de visite. Il lut:

«Rosselin--député.»

«Tu vois bien», dit la femme.

Et il se mit à pleurer de joie.

Huit jours plus tard l'_Officiel_ annonçait que M. Sacrement était nommé

chevalier de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels.

_Décoré!_ a paru dans _le Gil-Blas_ du samedi 13 novembre 1883, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09 · 第 69 / 91 题