On arrivait à Marseille; le train sifflait, ralentissant sa marche. La
baronne se leva, roula ses couvertures avec assurance, puis se tournant
vers son mari: «Mon cher Raymond, n'abusez pas d'un tête-à-tête que j'ai
préparé. J'ai voulu prendre une précaution, suivant vos conseils, pour
n'avoir rien à craindre ni de vous ni du monde, quoi qu'il arrive. Vous
allez à Nice, n'est-ce pas?
--J'irai où vous irez.
--Pas du tout. Écoutez-moi, et je vous promets que vous me laisserez
tranquille. Tout à l'heure, sur le quai de la gare, vous allez voir la
princesse de Raynes et la comtesse Henriot qui m'attendent avec leurs
maris. J'ai voulu qu'on nous vît ensemble, vous et moi, et qu'on sût
bien que nous avons passé la nuit seuls, dans ce coupé. Ne craignez
rien. Ces dames le raconteront partout, tant la chose paraîtra
surprenante.
Je vous disais tout à l'heure que, suivant en tous points vos
recommandations, j'avais soigneusement gardé les apparences. Il n'a pas
été question du reste, n'est-ce pas. Eh bien, c'est pour continuer que
j'ai tenu à cette rencontre. Vous m'avez ordonné d'éviter avec soin le
scandale, je l'évite, mon cher..., car j'ai peur..., j'ai peur...
Elle attendit que le train fût complètement arrêté, et comme une bande
d'amis s'élançait à sa portière et l'ouvrait, elle acheva:
--J'ai peur d'être enceinte.
La princesse tendait les bras pour l'embrasser. La baronne lui dit
montrant le baron stupide d'étonnement et cherchant à deviner la vérité:
--Vous ne reconnaissez donc pas Raymond? Il est bien changé, en effet.
Il a consenti à m'accompagner pour ne pas me laisser voyager seule. Nous
faisons quelquefois des fugues comme cela, en bons amis qui ne peuvent
vivre ensemble. Nous allons d'ailleurs nous quitter ici. Il a déjà assez
de moi.»
Elle tendait sa main qu'il prit machinalement. Puis elle sauta sur le
quai au milieu de ceux qui l'attendaient.
Le baron ferma brusquement la portière, trop ému pour dire un mot ou
pour prendre une résolution. Il entendait la voix de sa femme et ses
rires joyeux qui s'éloignaient.
Il ne l'a jamais revue.
Avait-elle menti? Disait-elle vrai? Il l'ignora toujours.
_Rencontre_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 11 mars 1884, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.