Elle répondit tranquillement: «Comme vous voudrez.»

Alors il demeura court, ne sachant que dire. Puis, ayant de l'audace, il

s'approcha, s'assit sur le fauteuil du milieu, et d'une voix galante:

«Je vois qu'il faut vous faire la cour, soit. C'est d'ailleurs un

plaisir, car vous êtes charmante. Vous ne vous figurez point comme vous

avez gagné depuis six ans. Je ne connais pas de femme qui m'ait donné la

sensation délicieuse que j'ai eue en vous voyant sortir de vos

fourrures, tout à l'heure. Vraiment, je n'aurais pas cru possible un tel

changement...»

Elle prononça, sans remuer la tête, et sans le regarder: «Je ne vous en

dirai pas autant, car vous avez beaucoup perdu.»

Il rougit, confus et troublé, puis avec un sourire résigné: «Vous êtes

dure.»

Elle se tourna vers lui: «Pourquoi? Je constate. Vous n'avez pas

l'intention de m'offrir votre amour, n'est-ce pas? Donc il est

absolument indifférent que je vous trouve bien ou mal? Mais je vois que

ce sujet vous est pénible. Parlons d'autre chose. Qu'avez-vous fait

depuis que je ne vous ai vu?»

Il avait perdu contenance, il balbutia: «Moi? j'ai voyagé, j'ai chassé,

j'ai vieilli, comme vous le voyez. Et vous?»

Elle déclara avec sérénité: «Moi, j'ai gardé les apparences comme vous

me l'aviez ordonné.»

Un mot brutal lui vint aux lèvres. Il ne le dit pas, mais prenant la

main de sa femme, il la baisa: «Et je vous en remercie.»

Elle fut surprise. Il était fort vraiment, et toujours maître de lui.

Il reprit: «Puisque vous avez consenti à ma première demande,

voulez-vous maintenant que nous causions sans aigreur.»

Elle eut un petit geste de mépris. «De l'aigreur? mais je n'en ai pas.

Vous m'êtes complètement étranger. Je cherche seulement à animer une

conversation difficile.»

Il la regardait toujours, séduit malgré sa rudesse, sentant un désir

brutal l'envahir, un désir irrésistible, un désir de maître.

Elle prononça, sentant bien qu'elle l'avait blessé, et s'acharnant:

«Quel âge avez-vous donc aujourd'hui. Je vous croyais plus jeune que

vous ne paraissez.»

Il pâlit: «J'ai quarante-cinq ans.» Puis il ajouta: «J'ai oublié de vous

demander des nouvelles de la princesse de Raynes. Vous la voyez

toujours?»

Elle lui jeta un regard de haine: «Oui, toujours. Elle va fort

bien--merci.»

Et ils demeurèrent côte à côte, le cœur agité, l'âme irritée. Tout à

coup il déclara: «Ma chère Berthe, je viens de changer d'avis. Vous

êtes ma femme, et je prétends que vous reveniez aujourd'hui sous mon

toit. Je trouve que vous avez gagné en beauté et en caractère, et je

vous reprends. Je suis votre mari, c'est mon droit.»

Elle fut stupéfaite, et le regarda dans les yeux pour y lire sa pensée.

Il avait un visage impassible, impénétrable et résolu.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09 · 第 62 / 91 题