Et elle dévora certes la moitié de la volaille qu'elle dépeçait à grands
coups de mâchoire avec des allures de carnivore. Puis elle se décida à
prendre des cerises, qu'elle n'aimait pas, puis des prunes, puis des
gâteaux, puis elle dit: «C'est assez», et elle se blottit dans son coin.
Je commençais à m'amuser beaucoup et je voulus la faire manger encore,
multipliant pour la décider, les compliments et les offres. Mais elle
redevint tout à coup furieuse et me jeta par la figure un «mica» répété
si terrible que je ne me hasardai plus à troubler sa digestion.
Je me tournai vers mon ami: «Mon pauvre Paul, je crois que nous en
sommes pour nos frais.»
La nuit venait, une chaude nuit d'été qui descendait lentement, étendait
ses ombres tièdes sur la terre brûlante et lasse. Au loin, de place en
place, par la mer, des feux s'allumaient sur les caps, au sommet des
promontoires, et des étoiles aussi commençaient à paraître à l'horizon
obscurci, et je les confondais parfois avec les phares.
Le parfum des orangers devenait plus pénétrant; on le respirait avec
ivresse, en élargissant les poumons pour le boire profondément. Quelque
chose de doux, de délicieux, de divin semblait flotter dans l'air
embaumé.
Et tout d'un coup, j'aperçus sous les arbres le long de la voie, dans
l'ombre toute noire maintenant, quelque chose comme une pluie d'étoiles.
On eût dit des gouttes de lumière sautillant, voletant, jouant et
courant dans les feuilles, des petits astres tombés du ciel pour faire
une partie sur la terre. C'étaient des lucioles, ces mouches ardentes
dansant dans l'air parfumé un étrange ballet de feu.
Une d'elles, par hasard, entra dans notre wagon et se mit à vagabonder
jetant sa lueur intermittente, éteinte aussitôt qu'allumée. Je couvris
de son voile bleu notre quinquet et je regardais la mouche fantastique
aller, venir, selon les caprices de son vol enflammé. Elle se posa, tout
à coup, dans les cheveux noirs de notre voisine assoupie après dîner. Et
Paul demeurait en extase, les yeux fixés sur ce point brillant qui
scintillait, comme un bijou vivant sur le front de la femme endormie.
L'Italienne se réveilla vers dix heures trois quarts, portant toujours
dans sa coiffure la petite bête allumée. Je dis, en la voyant remuer:
«Nous arrivons à Gênes, madame.» Elle murmura, sans me répondre, comme
obsédée par une pensée fixe et gênante: «Qu'est-ce que je vais faire
maintenant?»
Puis, tout d'un coup, elle me demanda:
--Voulez-vous que je vienne avec vous?
Je demeurai tellement stupéfait que je ne comprenais pas.
--Comment, avec nous? Que voulez-vous dire?
Elle répéta, d'un air de plus en plus furieux:
--Voulez-vous que j'aille avec vous tout de suite?
--Je veux bien, moi; mais où désirez-vous aller? Où voulez-vous que je
vous conduise?
Elle haussa les épaules avec une indifférence souveraine.
--Où vous voudrez! Ça m'est égal.