Mais il se fâcha: «Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette
femme très jolie, voilà tout. Si on pouvait lui parler? Mais que lui
dire? Voyons, tu n'as pas une idée, toi? Tu ne soupçonnes pas qui ça
peut être?
--Ma foi, non. Cependant je pencherais pour une cabotine qui rejoint sa
troupe après une fuite amoureuse.»
Il eut l'air froissé, comme si je lui avais dit quelque chose de
blessant, et il reprit: «A quoi vois-tu ça. Moi je lui trouve au
contraire l'air très comme il faut.»
Je répondis: «Regarde les bracelets, mon cher, et les boucles
d'oreilles, et la toilette. Je ne serais pas étonné non plus que ce fût
une danseuse, ou peut-être même une écuyère, mais plutôt une danseuse.
Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le théâtre.»
Cette idée le gênait décidément: «Elle est trop jeune, mon cher, elle a
à peine vingt ans.
--Mais, mon bon, il y a bien des choses qu'on peut faire avant vingt
ans, la danse et la déclamation sont de celles-là, sans compter d'autres
encore qu'elle pratique peut-être uniquement.
--Les voyageurs pour l'express de Nice, Vintimille, en voiture!» criait
l'employé.
Il fallait remonter. Notre voisine mangeait une orange. Décidément, elle
n'était pas d'allure distinguée. Elle avait ouvert son mouchoir sur ses
genoux; et sa manière d'arracher la peau dorée, d'ouvrir la bouche pour
saisir les quartiers entre ses lèvres, de cracher les pépins par la
portière révélaient toute une éducation commune d'habitudes et de
gestes.
Elle semblait d'ailleurs plus grinchue que jamais, et elle avalait
rapidement son fruit avec un air de fureur tout à fait drôle.
Paul la dévorait du regard, cherchant ce qu'il fallait faire pour
éveiller son attention, pour remuer sa curiosité. Et il se remit à
causer avec moi, donnant jour à une procession d'idées distinguées,
citant familièrement des noms connus. Elle ne prenait nullement garde à
ses efforts.
On passa Fréjus, Saint-Raphaël. Le train courait dans ce jardin, dans ce
paradis des roses, dans ce bois d'orangers et de citronniers épanouis
qui portent en même temps leurs bouquets blancs et leurs fruits d'or,
dans ce royaume des parfums, dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage
admirable qui va de Marseille à Gênes.
C'est en juin qu'il faut suivre cette côte où poussent, libres,
sauvages, par les étroits vallons sur les pentes des collines, toutes
les fleurs les plus belles. Et toujours on revoit des roses, des champs,
des plaines, des haies, des bosquets de roses. Elles grimpent aux murs,
s'ouvrent sur les toits, escaladant les arbres, éclatent dans les
feuillages, blanches, rouges, jaunes, petites ou énormes, maigres, avec
une robe unie et simple, ou charnues, en lourde et brillante toilette.
Et leur souffle puissant, leur souffle continu épaissit l'air, le rend
savoureux et alanguissant. Et la senteur plus pénétrante encore des
orangers ouverts semble sucrer ce qu'on respire, en faire une friandise
pour l'odorat.
La grande côte aux rochers bruns s'étend baignée par la Méditerranée
immobile. Le pesant soleil d'été tombe en nappe de feu sur les
montagnes, sur les longues berges de sable, sur la mer d'un bleu dur et
figé. Le train va toujours, entre dans les tunnels pour traverser les
caps, glisse sur les ondulations des collines, passe au-dessus de l'eau
sur des corniches droites comme des murs; et une douce, une vague odeur
salée, une odeur d'algues qui sèchent se mêle parfois à la grande et
troublante odeur des fleurs.
Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La
voyageuse avait pris toute son attention.
A Cannes, ayant encore à me parler, il me fit signe de descendre de
nouveau.
A peine sortis du wagon, il me prit le bras.
--Tu sais qu'elle est ravissante. Regarde ses yeux. Et ses cheveux, mon
cher, je n'en ai jamais vu de pareils!
Je lui dis: «Allons, calme-toi; ou bien, attaque si tu as des
intentions. Elle ne m'a pas l'air imprenable, bien qu'elle paraisse un
peu grognon.»
Il reprit: «Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi? Moi, je ne
trouve rien. Je suis d'une timidité stupide au début. Je n'ai jamais su
aborder une femme dans la rue. Je les suis, je tourne autour, je
m'approche, et jamais je ne découvre la phrase nécessaire. Une seule
fois j'ai fait une tentative de conversation. Comme je voyais de la
façon la plus évidente qu'on attendait mes ouvertures, et comme il
fallait absolument dire quelque chose, je balbutiai: «Vous allez bien,
madame?» Elle me rit au nez, et je me suis sauvé.»
Je promis à Paul d'employer toute mon adresse pour amener une
conversation, et, lorsque nous eûmes repris nos places, je demandai
gracieusement à notre voisine: «Est-ce que la fumée de tabac vous gêne?
madame.»