HORACE.

(1re PARTIE)

I

Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un

amusement: c'est Horace.

Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu

littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive

très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple semble avoir

concentré en quelques années la vie et les oeuvres des trois plus beaux

génies de la latinité, _Cicéron_, _Horace_ et _Virgile_. Ces trois

hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont nous venons de vous

entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu naître et avait

entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne forment qu'un seul

groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de

lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la

littérature latine, excepté _Lucrèce_; après eux il n'y a plus rien;

aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans cette

littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré de

vide.

Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en

littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la

liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence

politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne

serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là

par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, par le jeu des

factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le

goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes comme César et

Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place publique, sous leur

éclatante servitude, les esprits se détendent des affaires politiques et

se précipitent avec une énergie impatiente de repos dans l'occupation et

dans la gloire des lettres?

Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement

du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était

distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il

n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et

tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul

devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que

le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se

retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le

_Dante_, dans _Pétrarque_, dans le _Tasse_, dans l'_Arioste_, ces quatre

grands ressusciteurs de l'Italie.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 106 / 163 题