PAR M. THIERS.

(3e PARTIE.)

I

Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: _la

guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de

tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a

comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix

Polybe en lui.

La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en réalité

dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un peuple

pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et en force

sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes comme aux

époques de débordement des barbares; nos armées sont des armées,

c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre. Cette

société des camps a des lois sociales plus étroites, plus promptes, plus

absolues, plus draconiennes que les lois de la société civile. Cette

législation spéciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent

nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs ou

volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une

modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force

dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays

conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les

corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une

éducation militaire conforme aux différents usages que le général se

propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numérique

de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie,

artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne, canons de

siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hôpitaux

suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et d'admiration devant la

puissance d'organisation et devant l'immensité des détails que comporte

ce nom d'armée: recrutement des soldats, habillement, armement,

logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction,

chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination

et hiérarchie des sous-officiers et des officiers, génie du général,

héroïsme collectif de ses bataillons, où chaque combattant est souvent

désintéressé de la cause et où tous meurent au besoin pour la victoire;

c'est là un de ces phénomènes tellement compliqués de la civilisation

antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par

l'approfondir dans ses plus minutieux détails avant d'en présenter

l'ensemble sur les champs de bataille à l'esprit de la postérité.

C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers

dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a

blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de ce

laborieux travail de décomposition et de composition des armées

modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme

d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur

et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il

n'aura qu'à ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'armée

moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée,

hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces

modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux

initiés de la science les mystères de la structure humaine.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 78 / 163 题