XXIV

M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de

tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le

juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme

de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit

et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire.

Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du

jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par

Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition

briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable.

Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur

toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces

esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester,

incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les

autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient

éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la

paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M.

Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs

d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable grand

homme qui pût lui être opposé en Europe.

M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au

mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme

pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la

décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de

ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui

seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la

vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays

de liberté.

Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue

vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque

inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre

depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est,

selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique

dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il

n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce

n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes

M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.

«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre

(qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus

envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à

l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.

«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir

devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la

plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il

avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de

domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre.

Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune

au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans

l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur

jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement

prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en

attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus

grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix

d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la

France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage.

Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»

Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de

l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce

ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du

premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien

de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M.

Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a

consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et

négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine

qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne

pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les

hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature

compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que

l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre

représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en

blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de

sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à

déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les

vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se

contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des

mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.

Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles

sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi

les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers

ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.

«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer

le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa

fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à

cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur

d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de

sa destinée.

«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent

l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie

héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins

avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23

janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir

gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir

qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait

dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il

avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de

la terre!

«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent

enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et

régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne

doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une

nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans

doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées

délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille

stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où

ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette

volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire

de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent

régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui

procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole,

quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se

faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un

art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et

à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou

acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps

modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé

pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux

sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un

imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos,

sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se

joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la

Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les

généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa

marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par

la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du

parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut

remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie

organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception

de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa

rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de

l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un

grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée

de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait

de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie

nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses

trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France

et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance

inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la

liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille

possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de

l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il

mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes

les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les

autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence.

Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à

l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le

font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut

leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la

force, et la justice, qui l'honore.

«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les

derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel

ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de

l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie.

C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui

devait jouir de nos désastres.

«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.

Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il

vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût

pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres

de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette

proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut

combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M.

Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son

antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.

«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des

Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la

gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai

combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération

présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire

le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue,

que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»

«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de

son langage.

«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le

parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.)

pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à

Westminster.»

Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où

M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté

de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique

qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers

pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui

qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un

écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du

temps, pour éterniser le temps lui-même.

Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 48 / 163 题