(2e PARTIE.)
I
Les _Soirées de Pétersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrétien
écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de
Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à
Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs
interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans
ces dialogues à tous hasards de sa pensée que le comte de Maistre a
développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité souvent
étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il essaye
de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du sarcasme
voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est alors qu'il
est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de ses idées.
Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la
profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme
qui a vu les _Charmettes_ et conversé peut-être dans sa jeunesse avec
madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler
dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la
nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soirées_;
c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour
consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je
voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase
qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années.
«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je
remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé de T...,
membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B..., jeune
Français que les orages de la révolution de son pays et une foule
d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime
réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de
services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime.
L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de
campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la
ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit
permis de l'appeler _campagne_, et même _solitude_; car il s'en faut de
beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et,
quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent
à vue d'oeil, il n'est pas possible de prévoir encore si les habitations
doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi
de Pierre Ier.
«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un
temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile
que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du
palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du
mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent
la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.
«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit
d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté
de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme
particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus
douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.
«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et
ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une
terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de
vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts
qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des
palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.
«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords
escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins
bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon
des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est
contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue, espèce de
magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la
capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni
l'imitation.
«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit
de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent
l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et
toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique
voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en
arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de
leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on
lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.
«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait
retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible
courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national,
tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle et du
calme de la nuit.
«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches
négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le
jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux
files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette
musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose
particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes
vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa
patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles
plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper
l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'oeuvre que les
instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant
ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme
aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie
sont dans le tout.
«La statue équestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de la Néva, à
l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère
regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le
génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil
contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête
puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces
rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit
sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu
sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie: on
regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou menace.
«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le
bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était
descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté
douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais
vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme
s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces
campagnes.
«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans
la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire
et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi
depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber
dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces
belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes
hospitaliers.
«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la
beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B...,
rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur
cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le
malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....
«--Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux
amis parlant à la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si
cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.»
«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt
son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont
nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.