Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade,
lequel il avoit pansé[828].
Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation
et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie:
ce qu’il accepta voulentiers; et en fit si bien son devoir, qu’en peu
de jours il l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé,
étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux[829]; et
quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit
pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses
peines; et doutoit fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il
s’avisa d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre
à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire que la maladie, et
qu’il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu’il lui falloit
encore prendre une médecine, laquelle il lui fit faire telle, que deux
heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte;
qu’il avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se trouvant
donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre vers son médecin;
mais comme auparavant il avoit fait de l’oublieux à le contenter, aussi
faisoit alors le médecin, de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un
sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son
maître le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et qu’il
ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur donc ayant usé
du vrai moyen pour faire cesser tous les empêchements du médecin, fit
tant, qu’il alla visiter l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot[830]
au bout de trois jours; au bout desquels il eut derechef la main
garnie. Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel
il avoit en peu de temps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et
vivre, en vrai médecin.