D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier
qui lui avoit chaussé des bottines[790].
Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon
compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel
entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a
quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des
bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en
avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles
qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa.
Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui
semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes.
Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander
au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi,
ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien
équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si
d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le
cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient,
et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir
l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier,
courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le
cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez
le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur
qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme
celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne,
dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en
la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent
et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir.
Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot _bottines_,
toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des
nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers[791].