NOUVELLE LXXXIII.

D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.

A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire

les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables

coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier,

pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il

pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux.

Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant),

il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien

un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui

répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami,

dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile.

Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un

rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le

voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi

seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux

d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui

desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami

(car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne

vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le

coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre

le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il

tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles

gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera

point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa

manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là;

et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du

pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert,

il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et

l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse

en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette

bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa

proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel

il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de

lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande

à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de

façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu

pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi,

je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit

le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme

pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper

des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son

couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante.

Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en

va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit

plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je

crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en

un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que

sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se

trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques

jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point

de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas

requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire

tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de

ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses

étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice.

Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers

renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais

c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de

couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour

t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût

coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après

tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 117 / 168 题