D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.
A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire
les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables
coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier,
pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il
pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux.
Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant),
il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien
un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui
répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami,
dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile.
Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un
rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le
voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi
seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux
d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui
desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami
(car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne
vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le
coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre
le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il
tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles
gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera
point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa
manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là;
et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du
pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert,
il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et
l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse
en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette
bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa
proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel
il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de
lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande
à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de
façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu
pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi,
je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit
le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme
pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper
des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son
couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante.
Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en
va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit
plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je
crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en
un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que
sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se
trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques
jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point
de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas
requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire
tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de
ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses
étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice.
Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers
renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais
c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de
couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour
t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût
coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après
tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet.