Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.
Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval
quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort
légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine
et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas
dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon
de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme
en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir
de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656]
de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin,
selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de
baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin,
lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler
galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous,
dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort
bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et
n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes
venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il
vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez
mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui
montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le
gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit
découvert ses perdreaux.