NOUVELLE LXXIV.

Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.

Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval

quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort

légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine

et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas

dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon

de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme

en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir

de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656]

de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin,

selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de

baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin,

lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler

galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous,

dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort

bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et

n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes

venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il

vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez

mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui

montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le

gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit

découvert ses perdreaux.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 108 / 168 题