NOUVELLE XII.

De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme

étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le

procureur se vengea de Fouquet.

Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre

lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville

même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre

le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à

dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque

chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs,

Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit

qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour

connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles

demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux,

qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son

procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi,

lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit

voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou

achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il

n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du

temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui,

tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son

maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois

bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand

respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour,

vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A

l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte,

et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper.

Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en

allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient,

disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître

en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que

dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et

bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit

le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans

moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.»

Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux

qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur,

dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il

faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien!

dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon

homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous

que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et

est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut;

autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir

s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne

parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où

étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si

haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus

haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent

en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent

été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé

de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner

ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit

allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre;

et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte.

Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu

soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici,

il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu

merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami,

êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.»

Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il

avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien

incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva

bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la

ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui

n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des

fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez

bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant

bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui

demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt;

et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet

pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer

au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de

deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi

rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et

puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu

de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère,

je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est

tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il

en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils

font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller

au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce

pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût

bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé,

on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre

et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet,

j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette

heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa

mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne

fait pas bon se jouer à son maître.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 46 / 168 题