Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de
tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des _génies
incompris_ de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire
qu’ils se composent à eux-mêmes dans les _réclames_ hyperboliques de
leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de
parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils
sont trop difficiles à contenter.
La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois
grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature
n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue
de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de
Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle.
Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que
l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des _génies
incompris_; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile,
comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue
excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du
nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles.
Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second,
c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira
point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je
vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez
pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont
pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent
lui accorder un misérable certificat de vie.
Il s’appeloit BONAVENTURE DES PERIERS, et Bonaventure Des Periers
n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence
est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de
décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne
l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers
du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent
le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais
cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui
me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont
nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice
aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire
littéraire.
Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de
Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon.
Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions
positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été
fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas
appelé Perez en françois, et _Peresius_ dans son excellent latin, si
la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et
le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il
est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains
contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme
le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né
à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il
n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du
Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle
Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain
plus difficile à baptiser.
L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est
d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers,
et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire
pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour
nous, l’appelle _Eutychum_ (Bonaventure) _de Perium_, _Heduum poetam_.
Il est vrai de dire cependant qu’_Hedua_ s’est dit pour la ville
d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième
hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas.
Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est
qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit
organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup
d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux
plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit
accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet
que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le
premier tome des _Commentarii linguæ latinæ_, et Dolet n’étoit pas
homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers
ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations
sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: _Loisir et liberté_. Il
n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur
pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire.
Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit,
puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il
ait attaché son nom.
Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à
déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est
que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète
écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli
_Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame_, et qu’il n’est pas postérieur
à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses
_Œuvres_, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur
les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique.
Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers
se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un
désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les
particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage
oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son
arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les
autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en
arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure
Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper
Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier
son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux
yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les
embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup
de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans
s’exposer à être téméraire.--_In re parum nota conjectare licet._
Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers
étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée,
de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance
de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à
laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il
fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme
railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont,
puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice
patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est
pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de
réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent
partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission
de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est
venu trop tard pour créer encore.
Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de
son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur
d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers
un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres
incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité.
Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi
savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les
plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre
pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti
l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans
se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le
remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus
couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses
veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple
à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs
plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les
rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent
méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à
Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une
amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve
précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques
Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur
des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la
maussade anagramme du _comte d’Alsinois_. Nous ne parlons ici que des
personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se
retrouver dans la suite de notre notice.
Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives
et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore
en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les
personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à
entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du _luc_ et de
la _guiterne_, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à
jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de
dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent.
Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et
des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des
vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en
France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées:
c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et
tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît
que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit
quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand
on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers
surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de
leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être
Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour
la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre
charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.
Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable
société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. _Les
chants avoient cessé._ Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à
Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde
littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition
posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse
à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de
s’apercevoir, à la dernière strophe de son _Voyage_, que Marguerite
devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins:
Retirez-vous, petits vers mistes (_mêlés_),
A seureté, soubz les couleurs
De celle dont (quand estes tristes)
L’espoir apaise vos douleurs.
Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable
voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la
nature de ses inquiétudes. Le _Cymbalum Mundi_, dont il sera question
plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi
avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre
l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit
saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans
quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon
pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par
Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il
d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les
conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement.
L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des
Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.
Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen,
que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau
fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la
vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres
écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère
auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien
plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement
parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques
écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il
avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit
lui contester _l’Apologie de Marot absent_, imprimée dans le recueil
des _Disciples et Amis de Marot_, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans
date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à
Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur
qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son
recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par
quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès
lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans
la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit
_Bonadventure_ avec une intention sensible de déguisement, et La
Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer
à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers,
l’_impiissimus nebulo_, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs
amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les
poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers
étoit en fuite. Il étoit probablement mort.
C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux
bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La
première est _le Valet de Marot contre Sagon_, petit chef-d’œuvre de
verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers,
puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de
le composer; la seconde est _la Prognostication des Prognostications,
par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay_, boutade pleine de
sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort
accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans
auparavant dans la _Prognostication Pantagrueline_. Cette facétie, qui
est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur,
n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du
Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré
d’apocryphe. La troisième est la traduction de _l’Andrie_ de Térence et
du _Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque_, dont on ne
connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8^o, qui est d’une grande
rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée
par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une
question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de
l’_Andrie_ a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses
_Œuvres_, et qui a recueilli le poème des _Quatre Vertus_? Quelque
circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison,
auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du
_Cymbalum Mundi_? Les questions de ce genre se présentent souvent,
comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers.
Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas
de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme
les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année
féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier
le _Cymbalum Mundi_, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut
en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a
cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de
ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain,
c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même,
qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des
livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut
donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite
avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au
commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi,
et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le
second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La
Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me
trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit
donc où reprendre une de ces éditions originales du _Cymbalum_, si
Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires
en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à
deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de
l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi
d’une requête de Jehan Morin, _fac-simile_ fait avec soin, qu’on
attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant
vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt
dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces
derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est
attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits.
Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper
Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont
l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs,
et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué
d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire
Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage
ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que
le reproche d’impiété fait au _Cymbalum Mundi_ n’est fondé sur aucune
raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne
savoit pas lire le _Cymbalum Mundi_. Voltaire adopta plus tard la même
opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas
lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos
d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie,
et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce
1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient
jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est
la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire,
c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi.
Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être
physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère
les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que
sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers
étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux
à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il
l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire
quelques pages _welches_, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima
mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le _Cymbalum_
inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le
Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit
pas facile à amuser. Le _Cymbalum Mundi_ ne seroit en effet qu’une
imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore
comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir
que c’étoit autre chose.
Le _Cymbalum Mundi_ reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec
la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit
mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien
comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et
que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé
du _Cymbalum Mundi_ qu’en passant, et à l’occasion de son édition des
_Contes et nouvelles Récréations_ du même auteur. Une lecture plus
réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa
plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable
que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière,
s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement
laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en
occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque
raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse.
Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du _Cymbalum Mundi_
ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui
à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les
artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine
que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si
l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il
est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait
été employée avant lui, comme le _Pantagruel d’Alcofribas Nasier_,
masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom
que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme:
c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même
avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant
Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite,
n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus
significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, _Thomas
Du Clenier_, à son ami _Pierre Tryocan_, c’est-à-dire par Thomas
l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le
moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez
évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance
de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions
surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée,
j’en conviens, mais elle a changé d’objet.
Il est vrai que toutes les éditions portent _Thomas Du Clevier_, et
non pas _Thomas Du Clenier_, sans en excepter l’édition invisible de
1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre
près: mais il est besoin de dire que le _v_ consonne s’écrivoit, en
1537, comme l’_u_ voyelle, et que la figure de la lettre _u_ et celle
de la lettre _n_, qui se confondent si facilement dans notre écriture
cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression
gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette
question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait
que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges
de l’anagramme.
Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer
cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens
de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes
investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller
des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait
comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je
ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter
à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi
Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez
riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette
obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que
l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir
à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas
oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement
processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous.
C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat
dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas
pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement
cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique,
qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des
lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé
de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains
dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de
suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et
de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.
L’imitation de Lucien est si sensible dans le _Cymbalum Mundi_, qu’il
n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du
sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu
cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à
l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être
pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et
parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le
_Cymbalum Mundi_!
Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise.
Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes
commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le
livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au
cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux
volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler
quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne
vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec
ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de
la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il
vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer
que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent _Byrphanes_ et
_Curtalius_, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les
avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court.
Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse
d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les
hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant
je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs
aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour
le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu,
qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent
à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée,
dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré
qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit
difficilement de mon esprit.
Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et
qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher
immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second
dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action
se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est
pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de
l’hostellerie du _Charbon blanc_, où il avoit bu un vin exquis;
c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis
tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si
fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné
au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est
en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la
compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués
autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il
en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur
céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a
mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre,
où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en
a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun
d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici,
selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de
ceux qui cherchent la _pierre philosophale_, et c’est en effet le
sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup
de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que
cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de
tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et
de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se
fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx
estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la
chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec
les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des
alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du _Cymbalum
Mundi_? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est
la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette
allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine
d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme
l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes
opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire?
Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est
_Cubercus_ ou Bucerus, c’est _Rhetulus_ ou Lutherus, les deux chefs,
divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est _Drarig_ ou
Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci
est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se
contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité
n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse.
Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée.
Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux.
Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si
méchamment remplacé par les _Institutes_ et les _Pandectes_. Jupiter
vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire
promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui
aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon
serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il
pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes
choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car
il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous
les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché,
Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une
fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare
ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies
scènes de _la Tempête_ et du _Songe d’une nuit d’été_, dont la seconde
a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel.
Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme,
et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de _Célia
vaincue par l’Amour_, et les éloquentes doléances du _Cheval qui parle_.
L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve.
Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est
rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent
la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler.
Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi
les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse,
et, quoique _n’étant que d’un simple chien_, elles méritent toute
l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue
la jolie fiction des _Nouvelles reçues des Antipodes_, où la vérité
menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne
lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions
familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en
poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois
humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la
moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un
grand homme.
Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers
méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par
son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne
justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est
fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles
insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits
sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette
conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons
pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut
seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence
que celui de la réflexion.
Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son
ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation
qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne
possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est
un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement
accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et
celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce,
et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une
multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit
sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits.
Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est
la date d’une édition du _Recueil_ de ses œuvres, publiée in-8^o, à
Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la
reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu _Recueil
des œuvres de Des Periers_ est loin de justifier les promesses de son
titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la
défense de Marot, ni la traduction de l’_Andrie_, et on comprend à
merveille qu’il ne peut pas contenir le _Cymbalum Mundi_. Antoine Du
Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer
qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il
a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne
quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit.
«D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien
cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation
Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les
conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses
études en médecine. Le _Recueil des œuvres_ de Bonaventure Des Periers
se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize
pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du
_Lysis_ de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et
naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en
prose, intitulée _Des Mal-Contens_, et adressée à Pierre de Bourg,
Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six
pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur
avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est
déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est
déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.
La troisième et dernière pièce de prose du _Recueil_ de Des Periers
n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication.
Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son
histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec
peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit
expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme
vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir
à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les
vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On
peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien
de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède
quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de
chambre et sa maîtresse? _Honny soit qui mal y pense._
Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui
assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près
de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue
comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par
quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est
évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant
de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne
sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit
ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La
Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers
de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent
dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur
de leur sujet:
.... Vous donc, jeunes fillettes,
Cueillez bientôt les roses vermeillettes
A la rosée, avant que le temps vienne
Les dessécher: et tandis vous souvienne
Que cette vie, à la mort exposée,
Se passe ainsi que roses ou rosée.
Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes,
qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes
idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une
apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir
de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde
partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée,
est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en
édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le
prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des
livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique
doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont
les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que
le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à
leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable:
l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets
du monde ne rapporte pas d’intérêts.
L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre
chronologique des publications est beaucoup moins connu que les
précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller
dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on
appelle les _Ana_, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver
quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet
et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie
de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique
des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à
Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette
question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la
rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un
titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est
en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance
à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4^o
de 112 pages, intitulé: _Discours non plus mélancoliques que divers,
de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la
manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes_. Personne
n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre
là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les
_Discours_ se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent
pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai
lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le
fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence
que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si
j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité
nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres
soucis.
Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant à Montpellier, en
1544, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques
de cet admirable écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention
dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à Paris, en 1556 ou
1557, prêt à commencer d’assez longs voyages en Italie, en Suisse et
en Savoie. Il étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire
de son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux ans auparavant,
et y préparer la publication des ouvrages inédits de Des Periers, qui
parurent, en effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite
lui avoient procuré des relations suivies avec les gens de lettres et
les libraires d’un grand nombre de villes, mais plus particulièrement
de Lyon et de Poitiers, où il avoit plus long-temps résidé que
partout ailleurs. Les _Discours_ dont nous nous occupons maintenant
furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit à Poitiers, et
les _Nouvelles Récréations_ à Robert Granjon, qui imprimoit à Lyon.
Pelletier, disposé à s’expatrier, ne pouvoit se dispenser de rendre
ce dernier devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même
assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps d’accomplir
cette obligation, si la réprobation fatale qui pesoit sur l’auteur du
_Cymbalum Mundi_ avoit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier
ait introduit dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes de
Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle à supposer et facile à
comprendre. Il est encore moins douteux qu’il ait saisi cette occasion
de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient
de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur peu d’étendue.
Malheureusement pour Pelletier et Denisot, leur part n’est pas
difficile à retrouver dans les pages si spirituellement pensées et si
vivement écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne,
au moins parmi ses contemporains. Quant au bonhomme Élie Vinet, il
n’a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye
repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de ces
_Discours_, où il est traité de l’art de faire les cadrans, avec celui
d’un livret qu’Élie Vinet a composé sur la même matière. Des Periers,
comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans les questions les plus
sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. Le Des
Periers du _Cymbalum Mundi_ est bien le Des Periers des _Contes_, et
tous deux sont le Des Periers des _Discours_. Pour retrouver quelque
chose de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à
Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre jusqu’à l’auteur inconnu
du _Moyen de parvenir_, qui n’étoit pas encore né. Il se distingue
d’ailleurs de l’un et de l’autre par la vigueur adulte de son style
sans pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit déjà
des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes
du second, et qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui
le caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme
qui joint assez d’esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir
lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec
la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin d’être
savant pour être quelque chose. C’est, si l’on veut, la fatuité d’un
homme du monde qui s’est acquis le droit de railler les pédans par des
études plus fortes que les études des pédans, et qui ne se mêle à leurs
débats que pour leur en laisser le ridicule. C’est surtout l’instinct
du conteur aimable qui fait volontiers rentrer l’historiette jusque
dans ses parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant
qui fait consister la sagesse à rire de toutes choses. On mettroit
à l’alambic tous les lourds ouvrages de Nicolas Denisot, de Jacques
Pelletier et d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de Des
Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des
Periers ne peut pas être soutenue.
Les _Discours_ de Des Periers (qu’on me permette de convertir cette
hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d’écrits que l’on
connoissoit alors sous le nom de _Diverses Leçons_, et qui aboutirent,
sans beaucoup varier dans leur forme, au livre le plus éminent de
notre ancienne littérature, les _Essais_ de Montaigne. La philosophie
sérieuse a moins de part aux _Discours_ qu’aux _Essais_, ou plutôt
elle y est déguisée sous une ironie si fine et si railleuse, que bien
peu d’esprits pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est
un ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement appliqué aux
études historiques et littéraires, à la grammaire et à l’archéologie.
L’érudition ne s’étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi
aimable que dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne
est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, si
mal connue jusque là, y est traitée avec une pénétration exquise; les
traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans, dont
l’opinion s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous un
point de vue moqueur qui en détruit le prestige. Rien ne se rapproche
autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du
persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipation
sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut degré de
raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours pur, jusque dans son
affectation badine. J’en citerai pour exemple, et non sans dessein, un
passage où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient les
vers de Térence:
«Puisque nostre langage actuel est sans quantité (je diray quelque jour
ce que j’y en trouve, s’il plaist à Dieu), quand nous venons à parler
les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits
langages, que nous n’avons pas naturellement, si nous n’y estudions
bien à bon escient, et ne l’apprenons de ceux qui ont naturels tels
langages. Voyla pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en
parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu’il n’y a plus
de gens qui parlent naturellement ces langages dont on puisse ouïr la
vraye prononciation, et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont
muets, comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers
latin, je vay voir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des mots
que je veus mettre en mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne
cognois que la première syllabe d’_arma_ soit longue et l’autre courte,
sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque autre ancien d’authorité.
Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux
syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant,
ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature (ne me venez icy
sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à
Romme, hommes, femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient le
langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient
_arma_, la première syllabe longue, et la seconde courte: et Virgile,
incontinant qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice,
et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque.
Que si quelqu’un doute de ce que je dy, qu’il ailhe lire le troisième
livre de l’Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce
grand _Domine_, _alias_, grand _magister_ de nostre pays, qui a voulu
adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui son ramage
à Romme, devant les poissonnières qui vendoient les bonnes huistres
à Lucule, elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif,
quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, que je suis tout
estonné de la mervelheuse audace d’un Espagnol, d’un Gaulois, de
quelques Alemans et Italiens, qui en nostre temps ont osé entreprendre
de corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, qui ne
sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en
ce latin, osés-vous mettre là la main? J’entends bien que les anciens
escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à
mervelhes qu’il fus rabilhé: mais qui est celui-là qui aujourdui le
pourroit faire, et _laudabimus eum_? Lessés cela, quenalhe, et vous
allés dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: et s’il y
a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en
tels livres que voudrés, mais n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce
langage coulant et commun de Romme ne passoit point des syllabes, que
les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils
se portoient? et au contraire, si n’estendoit point quelquefois les
courtes? Davantage ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de
Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation
des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant
plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite pour faire rire
les assistans? Je pren le cas que le comique faisant parler yvroigne
qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une folete
chamberiere d’estrange païs, un vielhard tout blanc, tremblant, aie
tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps aus
vers, de sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque,
ou un trochæe en un iambique, tu me viendras incontinant faire là du
corrigeart, et gaster ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire.»
L’Espagnol dont il est question dans cette piquante et judicieuse
diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit
publiquement à Lyon, pendant les deux dernières années de la vie de
Des Periers, le _Terentius pristino splendori restitutus_, publié peu
de temps après, et cette circonstance a toute la précision d’une date.
Plusieurs autres passages des _Discours_ marquent, en effet, qu’ils
furent composés à Lyon, et vers la même époque. Mais ce qui les donne
incontestablement à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il n’y
avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore qui écrivît dans
ce goût. La singulière dissertation sur _la manière d’entoucher les
lucs et guiternes_, si bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et
de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art,
qui étoit un des divertissemens favoris de Des Periers, avoit contribué
à ses succès. C’étoit donc à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire.
Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté
libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers lui-même?
Les savans artistes qui s’occupent des vicissitudes et des progrès
de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Des Periers a
contribué, comme je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce
n’est pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, c’est
qu’il a contribué au perfectionnement de la langue, et qu’il est
fâcheux qu’une édition complète et bien soignée de ses _Œuvres_
ait manqué jusqu’ici à notre bibliothèque classique. On y viendra,
peut-être, quand la littérature du siècle, fatiguée de produire pour
le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En
attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses, les romans
intimes et les feuilletons.
Les _Nouvelles Récréations et Joyeux Devis_ de Des Periers, le dernier
de ses ouvrages posthumes, dans l’ordre de publication, parurent à
Lyon en 1558, petit in-4^o, au même instant où paroissoit à Paris, par
une remarquable coïncidence, l’_Histoire des Amants fortunez_, mise au
jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. C’est ici la première édition
des _Nouvelles_ de Marguerite de Valois, mais fort différente de la
seconde, publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et
par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte,
et par une circonstance bien plus digne encore de considération:
c’est que, suivant les expressions de Gruget, «le nom de Marguerite
y est obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement,
et le lecteur sera probablement de mon avis, s’il se rappelle les
circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages
furent composés.
J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis long-temps
un des divertissemens habituels des soirées de la haute société
françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout
le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit
certainement contribué comme les autres, dans le cercle brillant
qu’elle dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les
compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une
cour indulgente, ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée;
les autres se conservoient, au contraire, avec soin, et devenoient
peu à peu les matériaux d’un livre qui n’avoit plus besoin que d’être
revu par un secrétaire intelligent. L’ajustement de ce travail à un
cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort
de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi
que l’_Heptaméron_ ne s’est pas formé autrement. Qu’est-ce donc que
l’_Heptaméron_, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez
la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire
par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure Des Periers
lui-même, qu’il est si facile d’y reconnoître? Marguerite n’y est
pas méconnoissable non plus, car elle avoit son style à elle, comme
tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les génies
les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs
paroles. Le style de Marguerite n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut
de beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à
la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, lourd et mystique.
Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique,
pittoresque et original de Des Periers, qui ne peut se confondre avec
aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun
autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux de l’_Heptaméron_
qui portent ce caractère sont donc l’ouvrage de Des Periers, et la
propriété ne lui en seroit pas plus assurée s’il les avoit signés un
à un, au lieu d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale
maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de la portée d’esprit
de La Monnoye n’ait pas constaté cette différence ou consacré cette
restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d’une
édition ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive
des autres écrits de Des Periers saura bien le retrouver dans celui-ci.
Il n’y a pas moyen de s’y tromper.
La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons
dans le monde littéraire, comme dans tout le reste du monde social,
ne permettoit pas aux amis de Des Periers de publier les _Contes_
que l’_Heptaméron_ n’avoit pas recueillis, tant que l’_Heptaméron_
n’avoit pas paru. L’hommage de la collection entière étoit bien dû à
Marguerite, puisque ses principaux auteurs étoient ses _domestiques_ ou
ses amis, titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain point,
dans le sens comme dans l’étymologie, mais dont notre aristocratie
bourgeoise n’a pas compris les rapports. Il falloit donc que les
éditeurs de Marguerite et les éditeurs de Des Periers s’entendissent
avant tout sur la composition de leur recueil respectif; et c’est
apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer à Paris avec
Boaistuau, quand Denisot fut mort; les contes qui furent écartés ou
repoussés, quelquesuns pour leur brièveté, quelques autres pour
leur licence, un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient s’assortir
au caractère convenu de l’interlocuteur, et le plus grand nombre,
peut-être, parce qu’ils avoient perdu le piquant de l’anecdote et
le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux _Nouvelles Récréations
et Joyeux Devis_, où ils ne figurent pas mal. Quant aux droits de
l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris assez de part à cette
œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès,
n’hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure
Des Periers, qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons que
par des inductions dont je vais m’occuper tout de suite que Pelletier
et Denisot ont quelque chose à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le
véritable siècle d’or de la probité littéraire, et nos associations
fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable.
Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans le code sacré de la
république des lettres, des mesures préventives contre le vol.
Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette
coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable.
Plus j’ai relu les _Contes_ de Des Periers, plus j’y ai trouvé de
simultanéité dans la forme, dans les tours, dans le mouvement du
style. Quoiqu’il y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme
dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde pas
sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier et à Denisot, qui
n’ont jamais eu le bonheur de ressembler à Des Periers, si ce n’est
dans les écrits de Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je
conviens très-volontiers cependant que Des Periers, mort avant 1544,
et selon moi en 1539, n’a pas pu parler de la mort du président Lizet,
décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du
Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle XXIX). Il en est de
même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant
moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous
deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces phrases: _naguères décédé,
décédé évesque du Mans_, etc., ne sont autre chose que des incises
qu’un éditeur soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en
certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit
même pas étonnant que les noms propres auxquels Des Periers aime à
rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms
plus récens, plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on appelle
aujourd’hui un intérêt piquant d’_actualité_ aux jolis récits du
conteur. L’auteur même qui publieroit son ouvrage après l’avoir gardé
vingt ans en portefeuille, ne négligeroit pas ce moyen facile de le
rajeunir, et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers s’en soit
avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue au libraire. Laissons
donc à Denisot et à Pelletier, puisqu’on en est convenu, l’honneur
d’une collaboration modeste dans les ouvrages de leur maître, mais
gardons-nous bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier
et Denisot avoient pu s’élever quelque part à la hauteur du talent de
Des Periers, ils n’auroient pas caché cette brillante faculté dans
les _Contes_ et dans les _Discours_ de Des Periers, eux qui ont vécu
assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait
malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il
n’y a qu’un Rabelais, qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers
dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y en a mille.
Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que l’on voulût bien
en conclure quelque chose, c’est que Des Periers est le véritable
et presque le seul auteur de l’_Heptaméron_, comme des _Nouvelles
Récréations_. Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute
pas, et que je partage complètement l’opinion de Boaistuau, qui n’a
pas eu d’autre motif pour _obmettre_ et _céler_ le nom de la reine
de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît
qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin de penser qu’il
faut effacer le nom de Marguerite du titre de l’_Heptaméron_ pour
rendre à Des Periers ce délicieux ouvrage. L’_Heptaméron_ appartient
à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle
il fut écrit. Il lui appartient _par droit de suzeraineté_, comme les
_Cent Nouvelles_ appartiennent à Louis XI, qui n’en a probablement
pas composé une seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle
autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux
en les couvrant d’une faveur intelligente, mérite bien ses droits
d’auteur dans les chefs-d’œuvre de son siècle. Je comprendrois à
merveille qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde
fût mise au jour sous ce titre singulier: _Œuvres de Molière et
de Louis XIV_, car cela seroit juste et vrai. Cette grande et utile
influence des rois sur la civilisation des sociétés par les lettres est
d’ailleurs fort passée de mode, et il ne faut pas décourager ceux qui
seroient tentés de la remettre en honneur.
Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi Des Periers
n’est-il pas plus connu? Pourquoi s’est-il passé trois siècles entre le
jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi
ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si vulgaire et
si sottement prodigué d’une édition complète? Les Italiens ont par
douzaine des _quinquecentistes_ illustres, et ils les réimpriment tous
les mois. Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit guère,
Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne et Montaigne, et il en est
deux dont personne n’a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une
collection bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des Periers, il
faut la patience d’un bouquiniste et la fortune d’un agent de change.
Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des
éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla l’art confus,
et qui surchargent aujourd’hui de leurs somptueuses réimpressions
les brillantes tablettes de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des
Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, manque-t-il
à toutes les bibliothèques? Pourquoi en est-il de même de ces beaux
livres françois d’Henri Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si
ses presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux valu que les
nôtres? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies avec soin,
et je les soumettrai hardiment à la librairie lettrée... quand elle
nous sera revenue.