PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
AVIS DE L'ÉDITEUR
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
LETTRE À L'ÉDITEUR
RÉPONSE.
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition,
j'en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère
et la morale de cette anecdote à laquelle l'attention du public
donne une valeur que j'étais loin d'y attacher.
J'ai déjà protesté contre les allusions qu'une malignité qui
aspire au mérite de la pénétration, par d'absurdes conjectures, a
cru y trouver. Si j'avais donné lieu réellement à des
interprétations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une
seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme
digne d'un blâme rigoureux.
Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement trop
vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression. Aussi
n'avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient
l'ouvrage de ces hommes qui, n'étant pas admis dans le monde,
l'observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité
blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une
sphère au-dessus d'eux.
Ce scandale est si vite oublié que j'ai peut-être tort d'en parler
ici. Mais j'en ai ressenti une pénible surprise, qui m'a laissé le
besoin de répéter qu'aucun des caractères tracés dans Adolphe n'a
de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai
voulu en peindre aucun, ami ou indifférent; car envers ceux-ci
mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d'égards et de
discrétion réciproque, sur lequel la société repose.
Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le même
sort. L'on a prétendu que M. de Chateaubriand s'était décrit dans
René; et la femme la plus spirituelle de notre siècle, en même
temps qu'elle est la meilleure, Mme de Staël a été soupçonnée, non
seulement s'être peinte dans Delphine et dans Corinne, mais
d'avoir tracé de quelques-unes de ses connaissances des portraits
sévères; imputations bien peu méritées; car, assurément, le génie
qui créa Corinne n'avait pas besoin des ressources de la
méchanceté, et toute perfidie sociale est incompatible avec le
caractère de Mme de Staël, ce caractère si noble, si courageux
dans la persécution, si fidèle dans l'amitié, si généreux dans le
dévouement.
Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d'imagination les
individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un
véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une direction
fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité. Chercher
des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la
nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur
humain.
Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus
utile et, si j'ose le dire, plus relevé.
Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
irréguliers, où l'on est d'ordinaire d'autant plus enchaîné qu'on
se croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son
utilité; mais ce n'était pas là toutefois mon idée principale.
Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère et
condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de
l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des
émotions de coeur passagères, un danger qui n'a pas été
suffisamment apprécié jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont
on ne saurait prévoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on
inspirera, ni ce qu'on s'expose à éprouver. L'on porte en se
jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction
sur soi-même; et la blessure qui semble effleurer, peut être
incurable.
Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que les
hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui
les entoure, n'aient pas au même degré que les femmes, la noble et
dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
combien ce manège, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole,
devient plus cruel quand il s'exerce sur des êtres faibles,
n'ayant de vie réelle que dans le coeur, d'intérêt profond que
dans l'affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière
qui les commande, confiantes par nature, crédules par une
excusable vanité, sentant que leur seule existence est de se
livrer sans réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à
confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour!
Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons
formées et rompues, du bouleversement des situations, de la
rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer
les femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette
surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort,
et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les
reçut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit
délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance
qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se
diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout, s'étend par
là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur
elle-même, et qui ne sait où se placer.
Pour les hommes mêmes, il n'est pas indifférent de faire ce mal.
Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu'ils ne
sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu'ils
contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la
douleur paraît vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils
traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition
funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s'élève la
corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue
triviale, mais qui séduit l'esprit par des rédactions piquantes,
comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce
qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les
armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l'atmosphère
factice dont ils s'étaient environnés. Ils sentent qu'un être qui
souffre par ce qu'il aime est sacré. Ils sentent que dans leur
coeur même qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
enfoncées les racines du sentiment qu'ils ont inspiré, et s'ils
veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut
qu'ils descendent dans ce coeur misérable, qu'ils y froissent ce
qu'il y a de généreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidèle,
qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils réussissent, mais en
frappant de mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce
travail ayant trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la
faiblesse, insulté la morale en la rendant l'excuse de la dureté,
profané toutes les expressions et foulé aux pieds tous les
sentiments. Ils survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis
par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a
pas pervertis.
Quelques personnes m'ont demandé ce qu'aurait dû faire Adolphe,
pour éprouver et causer moins de peine? Sa position et celle
d'Ellénore étaient sans ressource, et c'est précisément ce que
j'ai voulu. Je l'ai montré tourmenté, parce qu'il n'aimait que
faiblement Ellénore; mais il n'eût pas été moins tourmenté, s'il
l'eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments:
avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La
société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses
venins sur l'affection que son aveu n'eût pas sanctionnée: C'est
ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de
la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le
choix des maux.