XIII

Le récit du voyage de Sîfrit et de Kriemhilt à la cour de Gunther est

épique. Les deux belles rivales, Brunhilt et Kriemhilt, s'embrassent

cordialement. Cependant, la femme de Gunther laisse échapper quelques

paroles secrètement amères, qui indiquent qu'elle ne voit pas sans

envie la félicité de Kriemhilt. Les fêtes commencent.

«Un jour avant la vesprée, les guerriers menaient grand bruit

dans la cour du palais. Pour se divertir, ils se livraient à des

jeux chevaleresques. Afin de les voir, hommes et femmes étaient

accourus en foule.

«Elles étaient assises l'une près de l'autre, les deux puissantes

reines, et elles pensaient aux héros si dignes d'admiration. La

belle Kriemhilt parla: «J'ai un époux, à la main duquel toutes

les terres de ce royaume devraient être soumises.»

«Dame Brunhilt répondit: «Comment cela pourrait-il être? Si nul

ne survivait que lui et toi, il est vrai, ce pays pourrait en ce

cas lui être soumis. Mais tant que vivra Gunther, il ne peut en

être ainsi.»

«Kriemhilt reprit alors: «Le vois-tu bien là-bas, comme il

s'avance majestueusement devant les autres guerriers, pareil à la

lune brillante parmi les étoiles. Certes, j'ai bien sujet de

porter haut mon orgueil.»

«Dame Brunhilt dit à son tour: «Quelque gracieux, quelque loyal

et quelque beau que soit ton mari, tu dois mettre avant lui

Gunther le héros, ton noble frère. Celui-là, tu ne peux

l'ignorer, doit précéder tous les rois sans conteste.»

«Kriemhilt prit la parole: «Mon époux est si digne d'affection

que je ne l'ai point loué sans motif. En maintes choses sa gloire

est grande, ne le crois-tu pas, Brunhilt? Il est au moins l'égal

de Gunther.

«--Il ne faut point si mal me comprendre, Kriemhilt, car je ne

t'ai point tenu ce discours sans de bonnes raisons. Je leur ai

entendu dire à tous deux, le jour où je vis le roi pour la

première fois, où sa volonté de m'avoir pour femme s'accomplit et

où il conquit mon amour d'une façon si chevaleresque. Ce jour-là

Sîfrit avoua qu'il était l'homme-lige de Gunther. C'est pourquoi

je l'ai considéré comme mon vassal depuis que je le leur ai

entendu dire.»

«La belle Kriemhilt reprit:

«En ce cas, mal m'en serait advenu.

«Comment mes nobles frères auraient-ils consenti à me voir ainsi

la femme d'un vassal? Je t'en prie très-amicalement, Brunhilt,

cesse ces propos de bonne grâce et par affection pour moi.

«--Certes, je ne les cesserai point, répondit la femme du roi.

Comment abandonnerai-je le personnel de tant de chevaliers qui

nous sont soumis avec Sîfrit, par les liens du vasselage?»

«Kriemhilt la très-belle commença à s'irriter fortement:

«Tu dois pourtant y renoncer, car jamais il ne sera en ton

service. Il est plus haut placé que Gunther mon frère, le

très-noble homme. Tu cesseras de tenir ces discours que j'ai

entendus de ta bouche.

«Et aussi il me paraît étonnant, s'il est ton homme-lige et que

tu aies sur nous deux une telle puissance, qu'il t'ait si

longtemps privée du tribut de ses services. J'en ai assez de ton

outrecuidance et non sans motif.

«--Tu t'élèves trop haut, répondit la femme du roi; maintenant je

voudrais voir si on rendra à ta personne autant d'honneur qu'à la

mienne.»

«La colère s'était emparée de l'âme de ces deux femmes. Ainsi

parla alors la dame Kriemhilt:

«Eh bien! nous verrons. Puisque tu as osé soutenir que mon mari

est un homme-lige, les fidèles des deux princes devront décider

aujourd'hui si, à la porte de l'église, j'ai passé devant la

femme du roi.

«Il faudra que tu voies en ce jour que je suis de noblesse libre

et que mon mari est plus considéré que le tien. Je ne veux plus

être outragée à ce sujet. Tu comprendras, encore aujourd'hui, que

ta vassale marche, à la cour, devant tous les guerriers du pays

burgonde. Je prétends être de plus haute dignité que nulle reine

qui jamais ait porté la couronne, à la connaissance des hommes.»

«Une haine terrible s'éleva entre ces deux femmes. Mais Brunhilt

répondit:

«Si tu ne veux pas être ma vassale, tu dois alors te séparer de

ma suite, toi et tes femmes, quand nous irons à la cathédrale.

«--Par ma foi, il en sera fait ainsi, dit Kriemhilt.

«Allons, mes filles, habillez-vous, dit l'épouse de Sîfrit, il

faut que ma dignité en sorte aujourd'hui sans déshonneur; il faut

faire voir que vous avez de riches vêtements. Puisse-t-elle

désirer démentir ce qu'elle m'a soutenu en ce jour!»

«Il était facile de leur faire agréer ce conseil; elles

cherchèrent leurs riches habits. Femmes et jeunes filles étaient

magnifiquement vêtues. Elle s'avança avec sa suite, la noble

femme du prince. Le beau corps de Kriemhilt était aussi

splendidement orné.

«Elle était accompagnée de quarante-trois jeunes filles qu'elle

avait amenées au bord du Rhin, et qui portaient de brillantes

étoffes tissées en Arabie. Ainsi, ces dames allaient à l'église

en grand apparat. Les hommes de Sîfrit les attendaient devant le

palais.

«Les gens s'étonnèrent de ce qui se passait. On voyait les

reines, séparées, ne plus marcher côte à côte comme de coutume.

Il en advint depuis lors malheur et souci à plus d'un guerrier.

«La femme de Gunther se tenait devant la cathédrale. Les yeux de

maint chevalier prenaient plaisir à considérer les gracieuses

dames. Mais voici venir Kriemhilt la très-belle avec sa troupe

superbe.

«Tout ce que jamais noble fille de chevalier porta en fait de

vêtements, tout cela n'était qu'un souffle comparé à ceux de sa

suite. Elle-même avait tant de richesses sur elle, que trente

femmes de roi n'auraient pu montrer ce qu'elle étalait sur sa

seule personne.

«Quand il l'aurait voulu, nul n'eût osé dire qu'on avait jamais

vu porter des costumes aussi riches que ceux que portaient en ce

moment ses compagnes si bien mises. Si ce n'eût été pour

mortifier Brunhilt, Kriemhilt n'y eût point attaché d'importance.

«Elles arrivèrent ensemble devant la vaste église. La dame du

logis agit ainsi par grande haine: elle ordonna rudement à

Kriemhilt de s'arrêter. «Jamais la femme d'un vassal ne doit

marcher devant la femme d'un roi.»

«Alors la belle Kriemhilt parla; elle était animée de fureur: «Si

tu avais pu te taire encore, cela aurait mieux valu pour toi. Tu

as déshonoré ton beau corps. Comment la concubine d'un homme

pourrait-elle jamais devenir la femme d'un roi?

«--Qui donc ici appelles-tu concubine?» s'écria l'épouse de

Gunther.

«C'est toi que je nomme ainsi, dit Kriemhilt. Mon mari bien-aimé,

Sîfrit, a le premier possédé ton beau corps. Oui, ce n'est pas

mon frère qui t'a eue vierge.

«Où donc étaient tes esprits? C'était par un coupable caprice que

tu te laissais aimer par celui qui était ton vassal. C'est donc

sans raison, ajouta Kriemhilt, que tu voudrais te plaindre de mes

paroles.

«--Par ma foi, répondit Brunhilt, je dirai tout ceci à Gunther.

«--Eh! que m'importe! Ton orgueil t'a trompée. Tu m'as, en tes

discours, soumise à ton service; sache-le bien, tu peux m'en

croire, ce sera pour moi une blessure éternelle. Je ne serai plus

disposée à t'accorder mon affection et ma confiance.»

«Brunhilt se prit à pleurer. Kriemhilt passa outre. Elle entra

dans la cathédrale avant la femme du roi, avec toute sa suite. La

haine en devint plus grande. Plus d'un oeil joyeux versa des

larmes amères à ce sujet.

«Quoique l'on servît Dieu et que l'on chantât là en son honneur,

le temps parut à Brunhilt d'une longueur excessive. Car son corps

était abattu et son âme était sombre. Maint guerrier bon et

valeureux devait en être la victime.

«Brunhilt et ses femmes allèrent se placer devant l'église. Elle

pensait: «Kriemhilt doit me faire savoir pourquoi elle m'a ainsi

outragée, tout haut, cette femme aux paroles hardies. S'il s'en

est vanté, vraiment il lui en coûtera la vie.»

«Voici venir Kriemhilt avec maint homme courageux. La fière

Brunhilt lui dit: «Vous allez vous arrêter ici. Vous m'avez

appelée concubine; vous devez le démontrer. Vos paroles, vous ne

l'ignorez pas, m'ont blessée profondément.»

«Dame Kriemhilt répondit: «Vous pouvez me laisser passer; car je

le prouve par cet anneau d'or que je porte à mon doigt. Sîfrit me

l'apporta après la nuit qu'il passa avec vous.» Jamais Brunhilt

n'avait eu une journée aussi funeste.

«Elle reprit: «Ce noble anneau d'or m'a été volé. Il y a

longtemps déjà qu'on me l'a dérobé méchamment. J'apprends à la

fin qui me l'a enlevé.» Ces femmes étaient toutes deux animées

d'une terrible colère.

«Kriemhilt parla à son tour: «Je ne veux point passer pour

voleuse. Si ton honneur t'est cher, tu aurais mieux fait de

garder le silence. Je prouve par cette ceinture, qui entoure ma

taille, que je ne mens point. Oui, Sîfrit a été ton époux.»

«Elle portait le cordon de soie de Ninive, orné de nobles

pierreries; il était vraiment magnifique. Quand Brunhilt le vit,

elle commença de pleurer. Il fallait que Gunther l'apprît et tous

ses hommes aussi.

«La reine parla ainsi: «Appelez le souverain du Rhin. Je veux lui

faire entendre comment j'ai été la femme de Sîfrit.»

«Le roi vint avec ses guerriers. Il vit là sa bien-aimée

pleurant; il lui parla avec douceur:

«Dis-moi, femme chérie, qui donc t'a offensée?»

«Elle répondit au roi:

«Ah! j'ai lieu d'être bien affligée! Ta soeur veut me déshonorer

sans merci; je t'en fais ma plainte. Elle prétend que Sîfrit, son

mari, m'a eue pour concubine.»

«Le roi Gunther répondit:

«Elle a eu tort.

«--Elle porte ici ma ceinture que j'avais perdue et mon anneau

d'or vermeil. Je regrette amèrement d'être née. Si tu ne

m'affranchis pas de cette grande honte, je ne t'aimerai plus

jamais.»

«Le roi Gunther parla: «Qu'on appelle Sîfrit. Qu'il nous fasse

savoir si réellement il s'en est vanté, ou bien que le héros du

Niderlant démente le fait.» L'intrépide Sîfrit fut appelé en

hâte.

«Quand le seigneur les vit si émus (il en ignorait la cause), il

s'écria aussitôt: «Pourquoi ces femmes pleurent-elles, je

désirerais le savoir? Et pour quel motif m'a-t-on appelé ici?»

«Le roi Gunther prit la parole: «Je suis vivement affligé. Ma

femme Brunhilt vient de m'apprendre la nouvelle que tu t'es vanté

d'avoir été son premier époux. Ainsi du moins le soutient

Kriemhilt, ta femme. Guerrier, as-tu fait cela?

«--Non, je ne l'ai point fait, répondit Sîfrit, et si elle l'a

dit, je l'en ferai repentir. Je veux te prouver par mon serment

suprême, devant tous les hommes, que jamais je n'ai rien avancé

de pareil.»

«Le roi du Rhin reprit: «Fais-le nous connaître de cette façon.

Si tu prêtes le serment que tu m'offres, je te décharge du

soupçon de toute fausseté.» On vit alors les Burgondes se former

en cercle.

«Sîfrit, le très-hardi, leva la main pour le serment. L'opulent

roi reprit la parole: «Ta parfaite innocence m'est complétement

démontrée. Je suis convaincu que tu n'as point dit ce qu'a

prétendu ma soeur.

--«Elle payera cher d'avoir ainsi contristé ta femme si belle,

répondit Sîfrit. Certes, cela m'afflige au delà de toute mesure.»

Les deux guerriers braves et magnanimes se regardaient l'un

l'autre.

«On devrait bien apprendre aux femmes à laisser là toutes ces

paroles insolentes, ajouta Sîfrit, la bonne épée. Interdis-les à

ta femme, j'en ferai autant à la mienne. Une pareille

outrecuidance remplit vraiment de confusion.»

«On sépara, et non sans cause, maintes belles dames. Brunhilt

était si profondément affligée que les fidèles de Gunther en

eurent pitié. Voici venir vers sa suzeraine Hagene de Troneje.

«Il lui demanda comment elle était, car il la trouva pleurant.

Elle lui raconta tout: aussitôt il promit que l'époux de

Kriemhilt en porterait la peine, ou que lui, Hagene, ne se

livrerait plus jamais à la joie.»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 128 / 136 题