Brunhilt, accompagnée de mille héros que Sîfrit était allé secrètement
chercher au pays des Nibelungen, part avec eux pour le royaume de
Gunther. Mais elle refuse jusqu'à son arrivée de lui accorder aucune
familiarité d'époux. En approchant il ordonne à Sîfrit de le devancer
à Worms pour préparer la réception de Brunhilt.
«Le seigneur Sîfrit prit en hâte congé de la dame Brunhilt et de
toute sa suite, ainsi qu'il convenait. Et le voilà qui chevauche
le long du Rhin. On n'aurait pu trouver en ce monde un meilleur
messager.
«Il chevaucha vers Worms avec vingt-quatre guerriers. Il venait
sans le roi; quand cela fut su, tous ses fidèles furent remplis
de douleur. Ils craignaient que leur seigneur n'eût trouvé la
mort au loin.
«Ils descendirent de leurs chevaux, leur coeur était joyeux et
fier; aussitôt Gîselhêr, le bon jeune chef, s'approcha avec
Gêrnôt, son frère. Comme il s'écria vivement dès qu'il ne vit
point le roi Gunther avec Sîfrit:
«Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit; faites-moi connaître où vous
avez laissé mon frère le roi. La force de Brunhilt nous l'a
enlevé, j'imagine. Ainsi l'amour auquel il osait prétendre nous
aura causé grand dommage.»
«--Quittez ces soucis. Mon compagnon d'armes vous offre son salut
et à vous et à tous ses parents. Je l'ai laissé sain et sauf et
il m'a envoyé afin que je fusse son messager et que j'apportasse
de ses nouvelles dans votre pays.
«Songez promptement à me faire voir la reine et votre soeur, afin
que je leur apprenne ce dont m'ont chargé Gunther et Brunhilt;
tous deux sont heureux.»
«Alors le jeune Gîselhêr parla: «Vous irez vers elles. Vous avez
inspiré de l'amour à ma soeur, et elle a conçu beaucoup
d'inquiétudes pour mon frère. La vierge vous aime, je puis vous
en être garant.»
«Le seigneur Sîfrit dit: «Partout où je pourrai la servir, je le
ferai de coeur et avec fidélité. Où sont maintenant les femmes?
C'est là que je désire aller.» Gîselhêr, l'homme au corps
gracieux, alla l'annoncer.
«Gîselhêr le jeune parla à sa mère et à sa soeur quand il les
aperçut toutes deux. «Il nous est arrivé Sîfrit le héros du
Niderlant. Mon frère Gunther l'a envoyé ici aux bords du Rhin.
«Il nous apporte des nouvelles du roi. Vous lui permettrez
l'entrée de la cour, afin qu'il vous dise les nouvelles
véritables de l'Islande.» Les nobles femmes étaient encore
vivement affligées.
«Elles saisirent en hâte leurs vêtements et se vêtirent. Puis
elles firent prier Sîfrit de se rendre à la cour. Il le fit du
bon coeur, car il aimait tendrement la noble Kriemhilt; elle lui
parla avec grande bonté.
«Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit, héros digne de louanges. Où
est mon frère Gunther, le noble et puissant roi? J'imaginais que
nous l'avions perdu par la force de Brunhilt. Hélas! malheureuse
fille que j'étais d'être jamais venue en ce monde.»
«L'intrépide chevalier parla: «Accordez-moi le pain du messager.
Ô belle femme, vous pleurez, sans motif. Je l'ai laissé hors de
tout péril, voilà ce que je voulais vous apprendre. Il m'a envoyé
avec cette nouvelle vers vous deux.
«Avec sa tendre affection, ô très-noble reine, il vous offre ses
services, lui et sa fiancée. Ainsi cessez de pleurer. Ils seront
bientôt arrivés.» Depuis longtemps elle n'avait appris si douce
nouvelle.
«Avec une étoffe blanche comme neige, elle essuya les larmes de
ses beaux yeux. Puis elle se prit à remercier le messager des
nouvelles qu'il avait apportées. Elles la consolaient de ses
tourments et de ses pleurs.
«Elle pria le messager de s'asseoir; il y était tout disposé, et
la femme digne d'amour lui dit: «Ce serait sans regret que pour
votre message je vous donnerais tout mon or. Vous êtes trop riche
pour cela, mais je vous en demeurerai reconnaissante.
«--Quand j'aurais à moi seul trente pays, dit-il, je recevrais
encore avec plaisir des dons de votre main.
«--Eh bien! qu'il en soit fait ainsi,» dit la femme pleine de
vertus. Et elle ordonna à son camérier d'aller quérir la
récompense du message.
«Elle lui donna vingt-quatre anneaux, ornés de belles pierres, en
récompense. Mais l'âme du héros était ainsi faite qu'il n'en
voulut rien garder. Il les distribua aussitôt aux belles femmes
qu'il trouva là dans les appartements.
«Et la mère de Kriemhilt lui offrit également ses services avec
beaucoup de bonté. «Je vous dirai plus encore, ajouta l'homme
hardi, touchant ce dont le roi vous prie lorsqu'il arrivera aux
bords du Rhin. Si vous faites cela, ô dame, il vous en sera
toujours obligé.
«Je l'ai entendu exprimer le désir que vous receviez bien ses
hôtes puissants et que vous lui accordiez d'aller à leur
rencontre devant Worms, sur le sable. Voilà ce que le roi Gunther
vous fait savoir avec ferme confiance.»
«La vierge digne d'amour parla: Je suis toute prête à le faire.
Je ne refuserai jamais rien de ce qui pourra lui plaire. Il en
sera fait ainsi en toute amitié.» Ses couleurs devinrent plus
vives par l'amour qu'elle éprouvait.