Le douzième jour on aperçut le riche pays de Brunhilt. On convint que
le roi Gunther passerait pour le seigneur du beau Sîfrit.
«J'accomplirai tout, dit le roi, pour posséder la belle vierge; elle
est comme mon âme et comme mon corps. Je ferai tout pour qu'elle
devienne ma femme.»
La barque qui portait le chevalier aborda près de la ville. De
nombreuses et belles femmes les regardaient par la fenêtre du palais.
Quatre-vingt-six tours et trois palais décorent la ville. Brunhilt
s'informe des intentions de ces guerriers. Quelqu'un de sa suite lui
en rendit compte.
«Ô dame,» dit-il, «je puis affirmer que jamais je n'ai vu aucun
d'eux. Un seul me paraît ressembler à Sîfrit. Il convient de les
bien recevoir: tel est mon avis, haute dame.
«Le second de ses compagnons a une noble apparence. S'il en avait
le pouvoir, et s'il pouvait les conquérir, il serait digne d'être
roi de vastes terres. Il a, parmi les autres, l'air d'un chef.
«Le troisième de ses compagnons paraît être très-farouche, et
pourtant son corps est beau, ô reine puissante: ses regards sont
rapides, il les jette sans cesse autour de lui. Son jeune
caractère est, je crois, plein de violence.
«Le plus jeune d'entre eux me paraît très-beau. Je vois ce riche
guerrier, modeste comme une jeune fille, marcher avec bonne
apparence et avec une grâce charmante. Nous aurions tout à
craindre s'il lui arrivait quelque mal.
«Mais quelque douce que soit sa manière d'être et quelque beau
que soit son corps, il ferait pleurer maintes jolies femmes s'il
entrait en fureur. Son corps est si bien formé qu'on voit qu'il
est par toutes ses qualités un guerrier brave et prompt.»
«La reine parla: «Qu'on m'apporte mon armure, si le fort Sîfrit
est venu en mon pays pour obtenir mon amour, il y va de sa vie.
Je ne le crains pas au point de devenir sa femme.»
«Brunhilt la belle fut bientôt revêtue de son costume. Maintes
belles suivantes l'accompagnaient, au nombre de cent ou plus.
Leur costume était magnifique. Les hôtes désiraient voir la
courageuse femme.
«Avec elles marchaient les héros de l'Islande, les guerriers de
Brunhilt, portant l'épée au poing, cinq cents ou même davantage.
Cela inquiétait les hôtes. Ils se levèrent de leur siége, les
héros hardis et fiers.
«Quand la reine vit Sîfrit, elle parla aux étrangers d'une façon
courtoise: «Soyez le bienvenu en ce pays, seigneur Sîfrit; quel
est le but de votre voyage? Je désirerais le connaître.
«--Bien des grâces, dame Brunhilt, de ce que vous daigniez me
saluer, douce fille de prince, avant ce noble chef qui se trouve
devant moi. Lui est mon seigneur. Je renonce à l'honneur que vous
me faites.
«Il est roi sur le Rhin. Que dirai-je de plus? Nous avons navigué
jusqu'ici pour l'amour de vous. Il veut vous aimer, n'importe ce
qui en arrive. Réfléchissez bien: il n'abandonnera pas son
dessein.
«Il s'appelle Gunther, un roi puissant et fier. S'il obtient
votre amour, il ne désirera rien de plus. À cause de vous, je
l'ai accompagné jusqu'ici, s'il n'avait pas été mon seigneur, je
ne fusse jamais venu.»
«Elle dit: «Est-il vraiment ton seigneur et toi son _homme_?
Veut-il tenter les jeux que je propose? S'il est vainqueur, je
serai sa femme; mais si je triomphe une seule fois, il y va de la
vie pour vous tous.
«--Il doit lancer la pierre, bondir après et jouter de la lance
avec moi. Que votre esprit ne soit pas trop prompt, vous pourriez
bien perdre ici l'honneur et la vie. Songez-y.» Ainsi répondit la
vierge digne d'amour.
«Sîfrit le rapide s'avança vers le roi et le pria de dire à la
reine toute sa volonté: «Soyez sans crainte, je saurai vous
préserver par mes artifices.»
«Le roi Gunther parla: «Reine superbe, déterminez ce que vous
exigez. J'accomplirai tout cela et même plus, pour votre beau
corps. J'y laisserai ma vie, ou vous serez ma femme.»
«Quand la reine entendit ces paroles, elle ordonna de préparer
les jeux suivant la commune. Elle fit apporter son armure de
combat, une cuirasse d'or et un bon bouclier.
«La vierge se revêtit d'une cotte d'armes de soie, que jamais
dans le combat nulle épée n'avait entamée. Elle était d'étoffe de
Lybie très-bien faite, et toute brillante de passementeries bien
ouvrées.
«Cependant on montrait beaucoup d'orgueil vis-à-vis des
guerriers: Dancwart et Hagene en étaient peu satisfaits. Ils
s'inquiétaient en leur coeur du sort de Gunther. Ils pensaient:
«Ce voyage tournera mal pour nous.»
«Pendant ce temps, Sîfrit, la puissante épée, était retourné au
vaisseau, sans que nul ne s'en aperçût, pour chercher la
Tarnkappe qu'il y avait cachée. Il s'y glissa rapidement; ainsi,
personne ne le vit.
«Il se hâta de revenir. Il vit un grand nombre de guerriers là
où la reine préparait les jeux. Il s'avança invisible. Nul ne le
vit de tous ceux qui étaient présents, grâce à ses artifices.
«On traça le cercle où la joute devait avoir lieu en présence
d'un grand nombre de vaillants héros. Ils étaient plus de sept
cents bien armés, et c'étaient eux qui devaient décider en toute
vérité à qui appartiendrait la victoire.
«Voici venir Brunhilt. Elle est armée comme si elle voulait
combattre pour la terre d'un roi. Elle porte sur son vêtement de
soie, de nombreuses lames d'or. Sa fraîcheur brillante éclate à
ravir sous cet appareil.
«Viennent ensuite les serviteurs; ils lui apportent un bouclier
d'or rouge, revêtu de plaques d'acier trempé, grand et large.
C'est avec ce bouclier que la vierge charmante voulait combattre.
«Les attaches de ce bouclier étaient d'une riche étoffe, sur
laquelle brillaient des pierreries vertes comme l'herbe. Elles
étincelaient avec un grand éclat dans l'or qui les enchâssait. Il
devait être brave celui qui saurait plaire à cette femme.
«Ce bouclier d'acier et d'or que la vierge allait porter, était
épais (cela nous a été conté ainsi) de trois empans à l'endroit
des boucles. C'est à peine si quatre de ses camériers le
pouvaient porter.»
«Voilà qu'on apporta à la vierge une pique lourde et grande,
large, énorme, forte, invincible et dont le tranchant coupait
terriblement. C'était celle dont elle se servait toujours.
«Écoutez les merveilles qu'on raconte du poids de cette pique:
elle était forgée de quatre énormes masses de fer. Trois hommes
de Brunhilt avaient peine à la porter. Le noble Gunther commença
d'en prendre de l'inquiétude.
«Il pensa en lui-même: «Que va devenir ceci! Par le diable de
l'enfer, qui pourrait soutenir cette lutte? Que ne puis-je
retourner en vie vers le Rhin, elle serait pour longtemps
délivrée de mon amour?»
«Sachez-le bien, il était plein de soucis. On lui apporta toutes
ses armes. Le roi puissant en était bien armé. D'inquiétude
Hagene avait presque perdu la raison.
«Le frère de Hagene, le brave Dancwart, parla: «Je me repens
intérieurement de ce voyage. On nous appelait des héros et nous
devrions perdre la vie, et des femmes dans ce pays nous feraient
périr!
«Cela me peine durement que je sois venu dans cette contrée. Si
mon frère Hagene avait ses armes et moi les miennes, tous ces
hommes de Brunhilt rabattraient un peu de leur fierté.
«Je vous le dis, par ma foi, ils se garderaient de trop
d'arrogance. Et quand j'aurais juré mille fois la paix, avant que
de voir périr mon chef que j'aime, oui, cette belle vierge
perdrait la vie.
«--Certes nous quitterions librement ce pays, dit son frère
Hagene, si nous avions nos armures qui nous sont si nécessaires
et aussi nos bonnes épées; nous saurions bien adoucir l'arrogance
de cette belle femme.»
«La noble vierge comprit très-bien ce que dit le guerrier. La
bouche souriante, elle les regarda par dessus l'épaule:
«Puisqu'ils se croient si braves, qu'on leur apporte leurs
armures. Remettez aux mains de ces héros leurs armes aiguisées.
«Qu'ils soient armés, cela m'est aussi égal que s'ils étaient là
tout nus,--ainsi parla la reine.--Je ne crains la force d'aucun
homme que je connaisse. Je compte bien lutter dans le combat
contre la main de qui que ce soit.»
«Quand ils reçurent leurs épées, suivant l'ordre de la vierge, le
brave Dancwart devint rouge de joie. «Maintenant joutez comme
vous voudrez, dit l'homme intrépide: Gunther est invincible
depuis que nous avons nos épées.»
«La force de Brunhilt se montra d'une façon effroyable. On lui
apporta dans le cercle une lourde pierre, grande et monstrueuse,
ronde et énorme. Douze guerriers braves et rapides la portaient
avec effort.
«Elle avait coutume de la lancer quand elle avait lancé la pique.
L'inquiétude des Burgondes devint grande: «Par mes armes, s'écria
Hagene, quelle amante a choisie le roi! Qu'elle soit en enfer, la
fiancée du diable maudit!»
«Elle entoura de brassards ses bras blancs, saisit le bouclier
d'une main et leva le javelot. La lutte commençait. Les
malheureux étrangers craignaient la fureur de Brunhilt.
«Et si Sîfrit n'était pas venu au secours de Gunther, elle lui
eût arraché la vie. Sîfrit s'approcha de lui sans être vu et lui
toucha la main. Gunther s'aperçut avec inquiétude de son
artifice.
«Qui m'a touché?» pensa l'homme hardi. Il regarda partout et ne
vit personne. L'autre parla: