VII

Le douzième jour on aperçut le riche pays de Brunhilt. On convint que

le roi Gunther passerait pour le seigneur du beau Sîfrit.

«J'accomplirai tout, dit le roi, pour posséder la belle vierge; elle

est comme mon âme et comme mon corps. Je ferai tout pour qu'elle

devienne ma femme.»

La barque qui portait le chevalier aborda près de la ville. De

nombreuses et belles femmes les regardaient par la fenêtre du palais.

Quatre-vingt-six tours et trois palais décorent la ville. Brunhilt

s'informe des intentions de ces guerriers. Quelqu'un de sa suite lui

en rendit compte.

«Ô dame,» dit-il, «je puis affirmer que jamais je n'ai vu aucun

d'eux. Un seul me paraît ressembler à Sîfrit. Il convient de les

bien recevoir: tel est mon avis, haute dame.

«Le second de ses compagnons a une noble apparence. S'il en avait

le pouvoir, et s'il pouvait les conquérir, il serait digne d'être

roi de vastes terres. Il a, parmi les autres, l'air d'un chef.

«Le troisième de ses compagnons paraît être très-farouche, et

pourtant son corps est beau, ô reine puissante: ses regards sont

rapides, il les jette sans cesse autour de lui. Son jeune

caractère est, je crois, plein de violence.

«Le plus jeune d'entre eux me paraît très-beau. Je vois ce riche

guerrier, modeste comme une jeune fille, marcher avec bonne

apparence et avec une grâce charmante. Nous aurions tout à

craindre s'il lui arrivait quelque mal.

«Mais quelque douce que soit sa manière d'être et quelque beau

que soit son corps, il ferait pleurer maintes jolies femmes s'il

entrait en fureur. Son corps est si bien formé qu'on voit qu'il

est par toutes ses qualités un guerrier brave et prompt.»

«La reine parla: «Qu'on m'apporte mon armure, si le fort Sîfrit

est venu en mon pays pour obtenir mon amour, il y va de sa vie.

Je ne le crains pas au point de devenir sa femme.»

«Brunhilt la belle fut bientôt revêtue de son costume. Maintes

belles suivantes l'accompagnaient, au nombre de cent ou plus.

Leur costume était magnifique. Les hôtes désiraient voir la

courageuse femme.

«Avec elles marchaient les héros de l'Islande, les guerriers de

Brunhilt, portant l'épée au poing, cinq cents ou même davantage.

Cela inquiétait les hôtes. Ils se levèrent de leur siége, les

héros hardis et fiers.

«Quand la reine vit Sîfrit, elle parla aux étrangers d'une façon

courtoise: «Soyez le bienvenu en ce pays, seigneur Sîfrit; quel

est le but de votre voyage? Je désirerais le connaître.

«--Bien des grâces, dame Brunhilt, de ce que vous daigniez me

saluer, douce fille de prince, avant ce noble chef qui se trouve

devant moi. Lui est mon seigneur. Je renonce à l'honneur que vous

me faites.

«Il est roi sur le Rhin. Que dirai-je de plus? Nous avons navigué

jusqu'ici pour l'amour de vous. Il veut vous aimer, n'importe ce

qui en arrive. Réfléchissez bien: il n'abandonnera pas son

dessein.

«Il s'appelle Gunther, un roi puissant et fier. S'il obtient

votre amour, il ne désirera rien de plus. À cause de vous, je

l'ai accompagné jusqu'ici, s'il n'avait pas été mon seigneur, je

ne fusse jamais venu.»

«Elle dit: «Est-il vraiment ton seigneur et toi son _homme_?

Veut-il tenter les jeux que je propose? S'il est vainqueur, je

serai sa femme; mais si je triomphe une seule fois, il y va de la

vie pour vous tous.

«--Il doit lancer la pierre, bondir après et jouter de la lance

avec moi. Que votre esprit ne soit pas trop prompt, vous pourriez

bien perdre ici l'honneur et la vie. Songez-y.» Ainsi répondit la

vierge digne d'amour.

«Sîfrit le rapide s'avança vers le roi et le pria de dire à la

reine toute sa volonté: «Soyez sans crainte, je saurai vous

préserver par mes artifices.»

«Le roi Gunther parla: «Reine superbe, déterminez ce que vous

exigez. J'accomplirai tout cela et même plus, pour votre beau

corps. J'y laisserai ma vie, ou vous serez ma femme.»

«Quand la reine entendit ces paroles, elle ordonna de préparer

les jeux suivant la commune. Elle fit apporter son armure de

combat, une cuirasse d'or et un bon bouclier.

«La vierge se revêtit d'une cotte d'armes de soie, que jamais

dans le combat nulle épée n'avait entamée. Elle était d'étoffe de

Lybie très-bien faite, et toute brillante de passementeries bien

ouvrées.

«Cependant on montrait beaucoup d'orgueil vis-à-vis des

guerriers: Dancwart et Hagene en étaient peu satisfaits. Ils

s'inquiétaient en leur coeur du sort de Gunther. Ils pensaient:

«Ce voyage tournera mal pour nous.»

«Pendant ce temps, Sîfrit, la puissante épée, était retourné au

vaisseau, sans que nul ne s'en aperçût, pour chercher la

Tarnkappe qu'il y avait cachée. Il s'y glissa rapidement; ainsi,

personne ne le vit.

«Il se hâta de revenir. Il vit un grand nombre de guerriers là

où la reine préparait les jeux. Il s'avança invisible. Nul ne le

vit de tous ceux qui étaient présents, grâce à ses artifices.

«On traça le cercle où la joute devait avoir lieu en présence

d'un grand nombre de vaillants héros. Ils étaient plus de sept

cents bien armés, et c'étaient eux qui devaient décider en toute

vérité à qui appartiendrait la victoire.

«Voici venir Brunhilt. Elle est armée comme si elle voulait

combattre pour la terre d'un roi. Elle porte sur son vêtement de

soie, de nombreuses lames d'or. Sa fraîcheur brillante éclate à

ravir sous cet appareil.

«Viennent ensuite les serviteurs; ils lui apportent un bouclier

d'or rouge, revêtu de plaques d'acier trempé, grand et large.

C'est avec ce bouclier que la vierge charmante voulait combattre.

«Les attaches de ce bouclier étaient d'une riche étoffe, sur

laquelle brillaient des pierreries vertes comme l'herbe. Elles

étincelaient avec un grand éclat dans l'or qui les enchâssait. Il

devait être brave celui qui saurait plaire à cette femme.

«Ce bouclier d'acier et d'or que la vierge allait porter, était

épais (cela nous a été conté ainsi) de trois empans à l'endroit

des boucles. C'est à peine si quatre de ses camériers le

pouvaient porter.»

«Voilà qu'on apporta à la vierge une pique lourde et grande,

large, énorme, forte, invincible et dont le tranchant coupait

terriblement. C'était celle dont elle se servait toujours.

«Écoutez les merveilles qu'on raconte du poids de cette pique:

elle était forgée de quatre énormes masses de fer. Trois hommes

de Brunhilt avaient peine à la porter. Le noble Gunther commença

d'en prendre de l'inquiétude.

«Il pensa en lui-même: «Que va devenir ceci! Par le diable de

l'enfer, qui pourrait soutenir cette lutte? Que ne puis-je

retourner en vie vers le Rhin, elle serait pour longtemps

délivrée de mon amour?»

«Sachez-le bien, il était plein de soucis. On lui apporta toutes

ses armes. Le roi puissant en était bien armé. D'inquiétude

Hagene avait presque perdu la raison.

«Le frère de Hagene, le brave Dancwart, parla: «Je me repens

intérieurement de ce voyage. On nous appelait des héros et nous

devrions perdre la vie, et des femmes dans ce pays nous feraient

périr!

«Cela me peine durement que je sois venu dans cette contrée. Si

mon frère Hagene avait ses armes et moi les miennes, tous ces

hommes de Brunhilt rabattraient un peu de leur fierté.

«Je vous le dis, par ma foi, ils se garderaient de trop

d'arrogance. Et quand j'aurais juré mille fois la paix, avant que

de voir périr mon chef que j'aime, oui, cette belle vierge

perdrait la vie.

«--Certes nous quitterions librement ce pays, dit son frère

Hagene, si nous avions nos armures qui nous sont si nécessaires

et aussi nos bonnes épées; nous saurions bien adoucir l'arrogance

de cette belle femme.»

«La noble vierge comprit très-bien ce que dit le guerrier. La

bouche souriante, elle les regarda par dessus l'épaule:

«Puisqu'ils se croient si braves, qu'on leur apporte leurs

armures. Remettez aux mains de ces héros leurs armes aiguisées.

«Qu'ils soient armés, cela m'est aussi égal que s'ils étaient là

tout nus,--ainsi parla la reine.--Je ne crains la force d'aucun

homme que je connaisse. Je compte bien lutter dans le combat

contre la main de qui que ce soit.»

«Quand ils reçurent leurs épées, suivant l'ordre de la vierge, le

brave Dancwart devint rouge de joie. «Maintenant joutez comme

vous voudrez, dit l'homme intrépide: Gunther est invincible

depuis que nous avons nos épées.»

«La force de Brunhilt se montra d'une façon effroyable. On lui

apporta dans le cercle une lourde pierre, grande et monstrueuse,

ronde et énorme. Douze guerriers braves et rapides la portaient

avec effort.

«Elle avait coutume de la lancer quand elle avait lancé la pique.

L'inquiétude des Burgondes devint grande: «Par mes armes, s'écria

Hagene, quelle amante a choisie le roi! Qu'elle soit en enfer, la

fiancée du diable maudit!»

«Elle entoura de brassards ses bras blancs, saisit le bouclier

d'une main et leva le javelot. La lutte commençait. Les

malheureux étrangers craignaient la fureur de Brunhilt.

«Et si Sîfrit n'était pas venu au secours de Gunther, elle lui

eût arraché la vie. Sîfrit s'approcha de lui sans être vu et lui

toucha la main. Gunther s'aperçut avec inquiétude de son

artifice.

«Qui m'a touché?» pensa l'homme hardi. Il regarda partout et ne

vit personne. L'autre parla:

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 122 / 136 题