COMMENT SÎFRIT VINT À WORMS

«Aucune souffrance d'amour n'agitait le jeune chef. Il entendit

conter qu'il y avait en Burgondie une belle vierge, faite à

souhait, par qui il éprouva depuis bien des joies et bien des

calamités.

«Sa beauté démesurée était connue au loin et aussi les sentiments

altiers que plus d'un héros avait rencontrés chez la jeune fille.

Cela attirait beaucoup d'hôtes au pays de Gunther.

«Quoiqu'on en vit un grand nombre sollicitant son amour,

Kriemhilt ne pouvait se résoudre dans son coeur à choisir l'un

d'eux pour ami. Il lui était encore inconnu celui à qui elle fut

soumise depuis.

«Il songea à ce haut amour, le fils de Sigelint. Devant la

sienne, les poursuites des autres n'étaient que du vent; il était

bien digne d'obtenir l'affection d'une belle femme. Depuis, la

noble Kriemhilt devint l'épouse du hardi Sîfrit.

«Comme ses parents et ses hommes lui conseillaient, puisqu'il

portait son esprit vers un fidèle amour, de s'adresser à une

femme qui lui convînt, le noble Sîfrit parla: «Je veux prendre

Kriemhilt, la belle jeune fille du pays des Burgondes, pour sa

beauté sans pareille. Il m'est bien connu qu'il n'est pas

d'empereur si puissant qui, voulant choisir une femme, ne tâchât

d'obtenir cette puissante reine.»

«Sigemunt apprit cette nouvelle: ses fidèles en parlèrent et

ainsi il connut la volonté de son enfant. Ce lui fut une grande

peine qu'il voulût prétendre à cette superbe vierge.

«Cela affligea aussi Sigelint, la femme du très-noble roi; elle

eut grand souci pour la vie de son enfant, car elle connaissait

bien Gunther et ses hommes. On s'efforça de détourner le héros de

sa poursuite.

«Alors le hardi Sîfrit parla ainsi: «Mon père bien-aimé, sans

amour de noble femme je veux toujours vivre, si je ne me tourne

là où mon coeur a grande affection.» Tout ce qu'on put dire fut

pour lui conseil inutile.

«Si pourtant tu veux renoncer à ton projet, dit le roi, je te

seconderai activement, et je ferai tout mon possible pour t'aider

à l'accomplir. Cependant le roi Gunther a beaucoup d'hommes

altiers.

«Et quand il n'y aurait personne autre que Hagene, la forte épée,

il est en son arrogance tellement hautain, que je crains beaucoup

qu'il ne nous arrive malheur, si nous voulons obtenir la jeune

fille superbe.

«--Quel danger peut nous menacer? dit Sîfrit. Ce que je ne puis

obtenir de lui amicalement, je puis le conquérir par la force de

mon bras; je crois que je soumettrai à la fois le pays et ceux

qui l'habitent.»

«Alors le seigneur Sigemunt répondit: «Ton discours me déplaît.

Quand la nouvelle en sera dite sur le Rhin, tu ne pourras pas

chevaucher au pays de Gunther. Gunther et Gêrnôt me sont connus

depuis longtemps.

«Personne ne peut par force conquérir cette vierge.» Ainsi parla

le roi Sigemunt, cela m'a été assuré. «Mais veux-tu néanmoins

chevaucher dans ce pays avec des guerriers? Si nous avons des

amis, ils seront bientôt prêts.»

«Sîfrit répondit: «Je n'ai pas le dessein de me faire suivre par

mes guerriers comme par une armée en marche; j'en serais bien au

regret si je devais conquérir ainsi la vierge superbe.

«Mon bras seul saura bien l'obtenir; je veux, moi douzième, aller

au pays de Gunther. Vous voudrez bien m'aider en cela, ô

Sigemunt, mon père.» Et l'on donna à ses guerriers des vêtements

garnis de fourrures grises et bigarrées.

«Et sa mère Sigelint apprit aussi cette nouvelle. Elle commença

de s'attendrir sur son enfant bien aimé, qui devait périr,

craignait-elle, par la main des hommes de Gunther. La noble reine

se prit à pleurer bien fort.

«Sîfrit, le jeune chef, se rendit auprès d'elle et parla à sa

mère avec bonté: «Ô dame, vous ne devez point pleurer à cause de

mon dessein; car certes, je n'ai nul souci de tous mes ennemis.

«Venez en aide à mon voyage au pays des Burgondes; que moi et mes

guerriers nous ayons des vêtements tels que de si fiers

guerriers les puissent porter avec honneur. En vérité je vous en

remercierai sincèrement.

«--Puisque tu ne veux pas y renoncer, dit dame Sigelint,

j'aiderai à ton voyage, ô mon unique enfant; je donnerai à toi et

à tes compagnons les meilleurs habits que porta jamais chevalier.

Vous en aurez assez.»

«Alors Sîfrit, le jeune homme, s'inclina devant la reine et

parla: «Pour mon voyage je ne veux prendre que douze guerriers.

Qu'on prépare des vêtements pour eux. Je verrai volontiers ce qui

en est de Kriemhilt.»

«Alors de belles femmes restèrent assises nuit et jour sans se

livrer au repos, jusqu'à ce que les habits de Sîfrit fussent

terminés. Il conservait la ferme résolution d'entreprendre son

voyage.

«Son père lui fit faire un costume de chevalier, qu'il devait

porter en quittant le pays de Sigemunt. Plus d'une cotte d'armes

fut préparée, ainsi que des heaumes épais et des boucliers

brillants et larges.

«Le temps de leur voyage vers les Burgondes approchait. Et hommes

et femmes commençaient à se demander, soucieux, si jamais ils

reviendraient au pays. Les héros firent mettre sur des bêtes de

somme armes et vêtements.

«Leurs chevaux étaient beaux et le harnais en or rouge. Il

n'était pas à craindre que personne se comportât avec plus

d'audace que Sîfrit et ses hommes. Il désirait partir pour le

pays des Burgondes.

«Tristement pleurèrent sur lui la reine et le roi. Il les consola

tous deux avec affection, et parla: «Vous ne devez point pleurer

à cause de moi; soyez sans souci pour ma vie.»

«C'était une douleur pour les guerriers; mainte femme aussi

pleura. Leur coeur leur disait réellement, j'imagine, qu'un si

grand nombre de leurs amis devaient trouver la mort. Ils

gémissaient avec raison; ils pressentaient la catastrophe.

«Au septième jour, à Worms, sur le sable chevauchaient ces

braves. Leurs vêtements étaient d'or rouge et leurs harnais bien

travaillés. Les chevaux s'avançaient majestueusement portant les

hommes de l'intrépide Sîfrit.

«Leurs boucliers étaient neufs, brillants et larges et leurs

heaumes magnifiques, lorsqu'il chevaucha vers la cour, Sîfrit le

hardi, dans le pays de Gunther. Jamais à des héros on ne vit un

équipement si magnifique.

«La pointe des épées tombait jusqu'aux éperons. Ils portaient des

lances aiguës, les chevaliers d'élite. Sîfrit en portait une bien

large de deux empans, dont le tranchant coupait épouvantablement.

«Ils tenaient à la main les rênes dorées; les housses étaient de

soie. Ainsi ils entrèrent dans le pays. Partout le peuple les

considérait d'abord bouche béante. Et beaucoup d'hommes de

Gunther étaient accourus à leur rencontre.

«Ces guerriers au grand courage s'avancèrent vers les chefs

étrangers, comme il était de droit, et reçurent les hôtes dans le

pays de leur seigneur. Ils leur prirent des mains leur bouclier

et les rênes de leurs destriers.

«Ils voulaient conduire les chevaux vers le palais. Mais aussitôt

Sîfrit le hardi s'écria: «Laissez là nos chevaux, à moi et à mes

hommes! Bientôt nous partirons de ce lieu, car nous avons de

bonnes intentions.

«Celui qui sait la vérité voudra bien me répondre: il me dira où

je puis trouver Gunther, le très-puissant roi des Burgondes.»

L'un d'eux à qui cela était bien connu lui répondit:

«Voulez-vous voir le roi, cela peut très-bien se faire. Dans

cette grande salle je l'ai vu avec ses héros: vous entrerez et

vous pourrez l'y trouver avec maints guerriers superbes.»

«Alors on annonça au roi qu'il était arrivé des guerriers

magnifiquement vêtus, qu'ils portaient de riches cottes d'armes

et un équipement superbe et que personne ne les connaissait au

pays des Burgondes.

«Le roi, étonné, aurait voulu savoir d'où venaient ces guerriers

superbes, en vêtements si brillants, si riches et avec de si bons

boucliers neufs et larges. Personne ne pouvait le lui dire, et

cela le tourmentait.

«Alors Ortwîn de Metz, qui était puissant et brave, répondit au

roi: «Puisque nous ne savons qui ils sont, il faut faire appeler

mon oncle Hagene et vous les lui ferez voir.

«Les royaumes et les terres étrangères lui sont connus: s'il sait

quels sont ces seigneurs, il nous le dira.» Le roi le pria de

venir et avec lui ses hommes. On le vit s'avancer superbement en

la cour avec ses guerriers.

«Hagene demanda ce que voulait le roi. «Il y a dans ma demeure

des héros que personne ici ne connaît. Si tu les as vus déjà,

Hagene, tu me feras connaître la vérité.

«--Je le ferai, dit Hagene.» Il alla vers une fenêtre, et tourna

ses yeux vers les étrangers, il les examina. Leurs armes et tout

leur équipement lui plurent. Il ne les avait jamais vus au pays

des Burgondes.

«Il parla: «De quelque part que ces guerriers soient venus vers

le Rhin, ce doivent être des chefs ou des messagers. Leurs

destriers sont beaux et leurs habits magnifiques. D'où qu'ils

viennent, ce sont des héros de grand courage.

«--Certes, ajouta Hagene, je veux bien le dire: quoique je n'aie

point vu Sîfrit, pourtant je suis tout disposé à croire, d'après

ce qu'il me paraît, que c'est là le héros qui s'avance si

majestueusement.

«Il apporte des nouvelles en ce pays. La main de ce guerrier a

vaincu les hardis Nibelungen, Schilbung et Nibelung, ces fils

d'un roi puissant. Il accomplit de grandes merveilles par la

force de son bras.

«Comme le héros chevauchait seul et sans suite, il rencontra

devant une montagne, ainsi m'a-t-il été dit, près du trésor de

Nibelung, beaucoup d'hommes hardis, qu'il ne connaissait pas,

mais qu'il apprit à connaître alors.

«Tout le trésor de Nibelung avait été apporté hors de la montagne

creuse.--Maintenant, écoutez le récit de ces merveilles.--Comme

les Nibelungen se mettaient à le partager, Sîfrit les vit et le

héros en fut étonné.

«Il vint si près d'eux, qu'il aperçut les guerriers et que les

guerriers le virent aussi. L'un d'eux s'écria: «Voici venir le

fort Sîfrit, le héros du Niderlant.» Il lui advint chez les

Nibelungen des aventures très-extraordinaires.

«Schilbung et Nibelung reçurent fort bien le brave Sîfrit. De

commun accord ils prièrent le noble chef, l'homme très-beau, de

partager le trésor entre eux. Ils le désiraient si ardemment que

Sîfrit commença à les écouter.»

* * * * *

«Sîfrit arrive à Worms; une rixe s'élève entre lui et les

chevaliers de Gunther, roi du pays. Elle est calmée, par

l'intervention d'Hagene, le plus brave et le plus puissant de ses

chevaliers, parent du roi. Les fêtes de la réception royale

commencent par de brillants tournois. Sîfrit triomphe toujours et

partout de tous. Il n'avoue pas encore le vrai motif de son

voyage à cette cour, mais il couve en silence son amour secret

pour la belle Kriemhilt, la soeur du roi. De son côté Kriemhilt

recherche les occasions de l'apercevoir, prévenue par le bruit de

ses exploits et de sa merveilleuse beauté.

«Quand les jeunes hommes joutaient dans la cour, chevaliers et

écuyers, Kriemhilt, la reine respectée, le regardait souvent par

la fenêtre, et alors elle ne désirait pas d'autres

divertissements.

«S'il avait su qu'elle le voyait, celle qu'il portait dans son

âme, grande en eût été sa joie; si ses yeux avaient pu la voir,

je puis l'affirmer, rien de mieux en ce monde n'eût pu lui

arriver.

«Lorsqu'il se tenait près des guerriers dans la cour, ainsi qu'on

fait dans les jeux, le fils de Sigelint paraissait si digne

d'amour que mainte femme le désirait par tendresse de coeur.

«Il pensait aussi souvent: Comment arrivera-t-il que je puisse

voir de mes yeux cette noble vierge que j'aime de toute mon âme

et depuis si longtemps? Elle m'est encore inconnue et je ne puis

pas ne pas en être affligé.

«Lorsque les rois puissants chevauchaient en leur pays, aussitôt

les guerriers devaient les suivre et avec eux aussi Sîfrit:

c'était une douleur pour les femmes. Souvent aussi à cause de son

amour il ressentait grande souffrance.

«Ainsi il vécut auprès des chefs,--telle est la vérité,--dans le

pays de Gunther une année tout entière, sans avoir vu la femme si

digne d'amour, par qui lui vint ensuite beaucoup de bonheur et

beaucoup d'affliction.

«Pendant que Sîfrit est à la cour de Gunther, le roi de Worms,

ses ennemis le menacent d'une invasion. On tient conseil; Sîfrit

lui offre son bras pour le défendre; il marche avec les amis du

roi au-devant des envahisseurs et il en immole un grand nombre.

L'armée de Gunther, victorieuse grâce à Sîfrit, envoie à Worms

des messagers annonçant la victoire. Brunhilt reçoit un de ces

messagers et l'interroge. Elle commença par s'informer de ses

jeunes frères, le messager lui parle de Sîfrit et vante ses

exploits. Les jours de la belle Brunhilt devinrent roses de

plaisir à ces bonnes nouvelles. Sîfrit résolut de rester à la

cour afin d'apercevoir Brunhilt.

«Le favori du roi Gunther parla à ce prince et lui dit:

«Voulez-vous que cette fête vous fasse le plus grand honneur,

laissez admirer les belles jeunes filles qui font l'orgueil de la

Burgondie.

«Quelle serait la joie de l'homme et quel serait son bonheur,

s'il n'y avait ni belles vierges, ni femmes superbes? Laissez

paraître votre soeur en présence de vos hôtes.» Le conseil était

donné à la satisfaction de maint héros.

«Je le ferai volontiers,» dit le roi. Tous ceux qui l'entendirent

furent très-joyeux. Il pria dame Uote et sa fille de vouloir bien

avec leurs vierges se rendre à la cour.

«On prit hors des bahuts de beaux ajustements, on prépara maintes

parures, galons et fermoirs, qui étaient soigneusement

enveloppés. Plus d'une femme aux belles couleurs se para

courtoisement.

«Maint jeune guerrier pensa en ce jour qu'il était doux de voir

des femmes et qu'en échange il n'eût point accepté la terre d'un

chef puissant. Ils voyaient avec plaisir celles qu'ils ne

connaissaient pas.

«Le roi illustre ordonna qu'avec sa soeur marcheraient pour la

servir cent guerriers de leur parenté; ils portaient l'épée à la

main: telle était la suite de la cour dans le pays des Burgondes.

«On voyait venir à eux Uote la très-riche. Elle avait pris avec

elle un groupe de jeunes femmes, cent ou même plus; elles

portaient de splendides vêtements. Et aussi derrière sa fille

marchaient quantité de femmes jolies.

«On les voyait toutes sortir d'une grande salle. Beaucoup de

héros s'y pressaient, pleins du désir de voir le mieux possible

la noble vierge.

«Elle s'avançait en ce moment, la charmante, comme l'aurore du

matin sortant de sombres nuages, et une grande souffrance quitta

celui qui la portait dans son coeur depuis si longtemps. Alors il

vit la vierge marcher en sa beauté.

«Maintes pierreries brillaient sur ses vêtements. Ses couleurs,

semblables à celles de la rose, avaient cet éclat qui inspire

l'amour. Et quelle qu'en fut son envie, nul n'eût pu soutenir que

jamais en ce monde il avait vu quelque femme plus belle.

«Comme la lune éclatante surpasse les étoiles, lorsque sa lumière

sort resplendissante des nuages, ainsi elle surpassait les autres

femmes. L'âme de maint héros grandit en cet instant.

«On voyait marcher devant elle de riches camériers. Les guerriers

au grand coeur se pressaient en foule afin de voir la vierge

charmante. Le seigneur Sîfrit ressentait à la fois amour et

souffrance.

«Il pensait en lui-même: «Comment cela s'est-il fait qu'il m'ait

fallu ainsi l'aimer? C'est une illusion d'enfant. Pourtant, si je

dois m'éloigner de toi, il me serait plus doux d'être frappé à

mort.

«Agité par ces pensées, il devint plusieurs fois rouge et pâle.

Le fils de Sigelint était là, digne d'amour, comme s'il eût été

peint sur le parchemin par le talent d'un bon maître. Et tous

avouaient que jamais on n'avait vu un héros si beau.

«Ceux qui accompagnaient les femmes demandèrent que chacun se

retirât de leur chemin; les guerriers obéirent. La vue de ces

femmes au noble coeur réjouit les braves; car on voyait s'avancer

en costume splendide maintes femmes charmantes.

«Le chef Gêrnôt de Burgondie parla: «À celui qui vous a si

généreusement offert ses services, ô Gunther, mon frère chéri,

faites honneur devant tous ces héros. Je ne rougirai jamais de ce

conseil.

«Faites approcher Sîfrit de ma soeur, afin qu'elle le salue, nous

en serons heureux; que celle qui jamais ne salua de guerrier,

rende hommage à Sîfrit, afin que cette noble épée vous soit

acquise.»

«Les parents du roi allèrent trouver le héros. Ils parlèrent

ainsi au guerrier du Niderlant: «Le roi vous invite en sa cour,

afin que sa soeur vous salue: c'est pour vous faire honneur.»

«Le chef en ressentit de la joie en son coeur. Il portait en son

âme tendresse sans amertume: il allait voir la fille de la belle

Uote. La jeune fille digne d'amour salua Sîfrit avec grâce et

vertu.

«Lorsqu'elle vit debout devant elle l'homme au grand courage, une

flamme colora ses joues. Elle dit, la belle vierge: «Soyez le

bienvenu, seigneur Sîfrit, bon et noble chevalier.» Ce salut

éleva son âme.

«Il s'inclina courtoisement et lui offrit ses remerciements.

L'attrait des voeux d'amour les poussait l'un vers l'autre. Ils

se regardaient avec de doux regards, le chef et la jeune fille.

Cela se faisait à la dérobée.

«Si en ce moment sa blanche main fut pressée par tendre affection

de coeur, je l'ignore. Mais je ne puis croire qu'ils ne l'aient

point fait. Sinon ces deux coeurs agités d'amour auraient eu

tort.

«Ni en la saison d'été, ni aux jours de mai, jamais il ne sentit

en son âme tant de joie et si vive que celle que lui fit éprouver

la main de celle qu'il désirait comme amie.

«Maint guerrier pensa: «Ah! que ne puis-je aussi marcher à ses

côtés, ainsi que je vois Sîfrit, ou reposer près d'elle. En moi

s'éteindrait toute haine.» Jamais depuis guerrier ne servit mieux

si belle princesse.»

«Ceux qui étaient venus des pays d'autres rois, admirèrent tous

Sîfrit et Kriemhilt. Il fut permis à la jeune fille d'embrasser

l'homme vaillant. Jamais il ne lui arriva rien d'aussi doux sur

cette terre.

«Le roi du Tenemark parla ainsi en ce moment: «Pour ces hautes

salutations, plus d'un a reçu de graves blessures de la main de

Sîfrit: et moi-même j'ai éprouvé sa force. Que Dieu éloigne à

jamais de lui la pensée de revenir au pays de Tenemark.»

«Partout on fit faire place sur le chemin de la belle Kriemhilt.

On vit plus d'un guerrier hardi l'accompagner à l'église

magnifiquement vêtu. Bientôt il fut séparé d'elle, le héros

très-vaillant.

«La voilà qui s'avance vers la cathédrale; mainte femme la suit.

Elle est si richement parée que bien des voeux s'élèvent autour

d'elle. Elle était née pour être la délectation des yeux de plus

d'un guerrier.

«Sîfrit attendit avec impatience que les chants eussent cessé. Il

pouvait se féliciter du bonheur de savoir que celle qu'il portait

en son coeur lui était aussi favorable. Et lui aussi chérissait

en son âme la belle jeune fille, et non sans motif.

«Quand, après la messe, elle sortit de la cathédrale, on invita

le héros hardi à aller derechef vers elle. La vierge digne

d'amour commença d'abord à le remercier de ce que devant les

guerriers il avait si vaillamment combattu.

«Que Dieu vous récompense, seigneur Sîfrit, dit la noble enfant,

de ce que vous avez mérité que les guerriers vous soient si

attachés et de si bonne amitié, ainsi que je l'entends dire.» Il

se prit à regarder tendrement la vierge Kriemhilt.

«--Je vous servirai toujours, dit Sîfrit la bonne épée, et je ne

reposerai mon front que lorsque j'aurai conquis votre faveur, si

je conserve la vie. Il doit en être fait ainsi pour votre

service, madame Kriemhilt.»

«Durant douze jours, on vit près du héros la vierge digne de

louanges, quand elle s'avançait vers la cour, devant ses fidèles.

Avec grande affection on servait le guerrier.

«Et il y avait chaque jour, joie, plaisir et grand bruit devant

la salle de Gunther.

«Sîfrit céda aux désirs du roi Gunther et de sa cour, et chaque

soir il vit Kriemhilt la belle.»

V

Ici le poëme se sent des nouvelles orientales des _Mille et une Nuits_

et des talismans surnaturels qui jouent un si grand rôle dans le Tasse

et dans l'Arioste. Écoutez:

«Derechef des récits se répandirent sur le Rhin. On disait que

là-bas, bien loin, il y avait maintes vierges, et le courageux

Gunther songeait à en conquérir une. Cela parut bon à ses

guerriers et aux chefs.

«Au delà de la mer siégeait une reine. Nulle part on ne vit plus

la pareille. Elle était démesurément belle et sa force était

très-grande. Elle joutait de la lance contre les héros rapides

qui venaient pour obtenir son amour.

«Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande

distance. Celui qui désirait son amour, devait sans faillir

vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance; s'il perdait

à un seul, sa tête était tranchée.

«La jeune fille l'avait fait très-souvent. Le chevalier l'apprit

aux bords du Rhin; il le savait fort bien et pourtant son âme se

tournait sans cesse vers cette belle femme. Bien des guerriers

depuis en perdirent la vie.

«Un jour Gunther et ses hommes étaient assis, réfléchissant et

cherchant de toute façon quelle femme leur seigneur pourrait

prendre, qui lui convînt pour épouse et qui convînt au pays.

«Le chef du Rhin parla: «Je veux traverser la mer pour aller vers

Brunhilt, n'importe ce qui peut m'en arriver. Pour son amour je

veux exposer ma vie; je la veux perdre, si elle ne devient ma

femme.

«--Je dois vous le déconseiller, dit Sîfrit; car cette reine a

des coutumes si cruelles qu'il en coûte cher à celui qui veut

conquérir son amour. Puissiez-vous renoncer à ce voyage!»

«Le roi Gunther parla: «Jamais ne naquit une femme si vaillante

et si forte que, dans un combat, je ne puisse la dompter avec

cette seule main.»

«--Ne parlez pas ainsi, dit Sîfrit, sa force vous est inconnue.

Quand vous seriez quatre, vous ne pourriez vous préserver de sa

terrible fureur. Abandonnez donc votre dessein. Je vous le

conseille en bonne amitié; si vous voulez éviter la mort, que son

amour ne vous possède et ne vous entraîne pas ainsi.

«--Qu'elle soit aussi forte qu'elle voudra, je n'abandonnerai pas

ce voyage vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'arriver. Il faut

tout tenter pour sa beauté démesurée. Si Dieu le veut, peut-être

me suivra-t-elle aux bords du Rhin.

«--Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Sîfrit qu'il supporte

avec vous les dangers de l'expédition; tel est mon avis, car il

sait ce qui en est de cette femme.»

«Gunther dit: «Veux-tu m'aider, noble Sîfrit, à conquérir cette

vierge digne d'amour? Fais ce dont je te prie, et si cette belle

femme devient la mienne, j'exposerai pour te complaire mon

honneur et ma vie.»

«Sîfrit, fils de Sigemunt, répondit ainsi: «Je le ferai si tu me

donnes ta soeur, la belle Kriemhilt, cette superbe fille de roi.

Je ne veux point d'autre prix de mes efforts.

«--Sîfrit, en tes mains j'en fais le serment, dit Gunther, que la

belle Brunhilt arrive en ce pays, et je te donne ma soeur pour

femme et puisses-tu vivre heureux avec elle.»

«Ils jurèrent leurs serments, les très-fiers guerriers. Leurs

travaux en devinrent plus grands, avant qu'ils ne parvinssent à

amener la vierge aux bords du Rhin. Les braves coururent depuis

de grands dangers.

«J'ai entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes

et qui portent pour leur défense une chose merveilleuse, la

tarnkappe. Celui qui la porte sur lui, est parfaitement à l'abri

des coups et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est

revêtue; elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperçoit. Sa

force aussi devient beaucoup plus grande, ainsi que nous le

disent les traditions.

«Sîfrit devait donc porter ce chaperon, qu'il avait conquis, non

sans peine, le héros intrépide, d'un nain qui s'appelait Albrîch.

Les guerriers hardis et puissants se ceignaient pour le voyage.

«Lorsque le fort Sîfrit portait la tarnkappe il était d'une

vigueur terrible. Son corps seul possédait la force de douze

hommes. Il conquit avec grande adresse la femme superbe.

Ce chapeau était ainsi fait que celui qui le revêtait devenait

invisible. C'est par ce moyen que Sîfrit conquit la belle Brunhilt. Il

lui en arriva mal.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 120 / 136 题