II

Les _Nibelungen_ furent chantés et écrits, à ce que l'on croit, dans

les trois ou quatre premiers siècles du christianisme. Il y est

question de la messe à laquelle les cloches convoquent les fidèles

initiés au culte nouveau. On y parle de peuplades allemandes encore

païennes vivant parallèlement et spontanément à côté des peuplades

déjà converties.

Ce ne fut qu'en 1816 qu'on découvrit, qu'on multiplia, qu'on imprima

tout à coup, avec un grand retentissement de l'opinion publique de

l'autre côté du Rhin, ce merveilleux poëme, médaille retrouvée dans

les décombres de l'ancienne civilisation allemande. L'Allemagne,

humiliée de sa conquête par Napoléon, cherchait avec passion dans ses

légendes historiques un esprit de nationalité qui la vengeât de ses

défaites; elle s'attacha à cette découverte de ses vieilles

traditions, et son esprit chevaleresque se rattacha à son patriotisme.

Goethe, Schiller, Lessing, Schlegel, Weiland, en propagèrent la

popularité; les Nibelungen furent réinstallés à la première place et

au premier rang, parmi les monuments germaniques; ils y sont restés

depuis. De nombreuses traductions semblables à celles qui suivirent

l'apparition des poëmes retouchés, mais originaux de l'Écosse, par

Macpherson, les répandirent en Angleterre, en France, en Espagne, en

Italie; ils passèrent dans l'héritage du monde. La traduction la plus

récente et la plus fidèle dont nous nous servons est celle de M. Émile

de Laveleye. Ses commentaires et ses notes attestent en lui un homme

très érudit et très-compétent, un littérateur savant de l'Allemagne.

Cette remarquable traduction parut chez M. Hachette, l'éditeur le

plus universel de nos jours, en 1861. La couleur poétique seule et

l'empreinte de l'antiquité, l'originalité des vieilles choses, nous

paraissent laisser quelque lustre à regretter dans ce beau travail;

nous avons cherché à le retrouver et à le rétablir où il nous a paru

que la fidélité littérale l'avait effacé ou affaibli. Nous en

demandons pardon au rigoureux traducteur. Plus poëte, et moins fidèle,

et il eût été plus fidèle encore.

Quoi qu'il en soit, et sans rien altérer du tout, nous allons vous

raconter ce grand poëme, en analysant ce que nous ne citerons pas et

en citant ce qu'on ne saurait analyser. Que l'on soit indulgent! Cela

ne ressemble en rien ni à la métaphysique confuse de la théologie du

_Dante_, ni à la lumineuse et harmonieuse lucidité de la _Jérusalem_

du Tasse, ni aux romanesques moqueries de l'Arioste, ni à l'imitation

latine du Camoëns, ni à la sécheresse anti-passionnée de la _Henriade_

de Voltaire. Cela ne ressemble qu'à soi-même ou plutôt pour s'en faire

une juste image, il faudrait rassembler dans le même cadre les scènes

tragiques d'Homère au siége de Troie, et les délicieuses aventures du

roman de _Daphnis et Chloé_. Voilà les _Nibelungen_. La naïve

innocence de la race germanique naissante pouvait seule admettre de

pareils récits dans son poëme national. Tout est chaste aux oreilles

chastes. Voyez la Bible!

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 114 / 136 题