La chaleur était étouffante dans ces gorges élevées de montagnes. À
chaque instant le courage manquait à l'une de nous. Elle s'arrêtait
étouffée, sous l'ombre d'un chêne ou d'un poirier sauvage, ou près
d'une source entre des pierres noires, sous un large châtaignier. Nous
buvions un peu d'eau fraîche, et nous nous reposions à notre aisance,
car nous n'étions pas pressées, n'ayant que trois lieues à faire dans
une longue journée. Le pays devenait charmant de plus en plus, mais
toujours aussi sauvage. On n'entendait ni coq ni poule, on
n'apercevait ni toit ni fumée dans l'étroite vallée; un merle
seulement traversait de temps en temps le sentier, en jetant un cri
d'effroi et en laissant tomber quelques plumes. Nous ne voulions pas
lui faire de mal, au contraire: mais il était étonné que quelqu'un
vînt troubler la solitude de son nid depuis cinq ou six ans qu'on
n'avait plus entendu le sabot de votre cheval. Ces haltes toujours si
fréquentes nous menèrent jusqu'au milieu de la soirée, et nous ne
voyions toujours rien devant nous qu'une haute chaîne de montagnes,
noire de forêts; mais ni église, ni château, ni village; cela nous
trompa de route, monsieur. Au lieu de suivre notre sentier qui nous
conduisait comme s'il avait eu des yeux, craignant de nous égarer en
allant trop à droite, nous prîmes un autre sentier à gauche qui
montait dans les bois et qui paraissait redescendre ensuite dans une
plus large vallée, dont nous n'apercevions pas le bas. Après avoir
marché environ une demi-heure, nous vîmes une légère fumée s'élever
au-dessus des bois, et nous nous en approchâmes pour demander notre
chemin. Nous fûmes bientôt près de la masure. Deux femmes vêtues en
religieuses s'en approchaient du côté opposé. Nous nous assîmes pour
les attendre, mais étant arrivées à la masure, elles y entrèrent, et
nous entendîmes parler d'une voix très-douce.
--Eh bien, ma pauvre fille, dirent-elles à quelqu'un que nous ne
voyions pas dans la chaumière, nous venons vous apporter une bonne
nouvelle.
--Et quoi donc, ma mère? répondit la pauvre ermite.
--C'est que, grâce à ce monsieur bienfaisant que vous avez vu au
château le soir du grand dîner de cent couverts sous les ormes de la
basse-cour, M. le préfet de Mâcon ayant eu pitié de vous vous a
accordé une place gratuite à l'hospice des infirmes de cette ville.
Nous sommes chargées de vous y faire conduire par la première
charrette qui ira le samedi à cet hospice. Vous n'y serez plus seule,
des hommes et des femmes y seront avec vous et vous tiendront
compagnie tout le jour; vous aurez du pain, et surtout vous n'aurez
plus peur les nuits d'hiver des loups qui viennent gratter à votre
porte. Remerciez bien ce monsieur d'avoir été si bon, votre bonheur
est assuré. Ce monsieur s'appelle M. Edmond Texier; il a beaucoup de
talent pour attendrir les hommes charitables. Personne ne lui avait
parlé de vous, mais à la vue de votre maigreur, de votre pâleur et des
femmes qui vous parlaient à table, il a demandé qui vous étiez, et
ayant appris que pendant que votre père était à gagner son pain et le
vôtre aux moissons, vous restiez toute seule avec des pommes de terre
souvent gâtées et la peur des loups à la maison, il n'a point eu de
repos, ainsi que ses charmantes filles, qu'il ne vous ait obtenu ce
changement d'état. Priez donc le bon Dieu pour lui et pour ses jolies
demoiselles, qu'il lui conserve son talent dont il fait un si bon
usage.
--Oh Dieu! dit une voit douce en pleurant, que le Seigneur bénisse ce
monsieur, mon vieux père, vous, mes soeurs, et madame Valentine qui a
bien pensé à moi dans ma misère; que le bon Dieu leur rende le bien
qu'ils vont me faire.
À ces mots, nous comprenions de quoi il s'agissait; nous nous
approchâmes à pas discrets de la chaumière, la porte était ouverte et
nous entrâmes. Jamais, monsieur, même à Renève, nous n'avions vu une
pareille misère. Les murs étaient en pierres sèches sans ciment;
seulement, quelques genêts enfoncés entre les jointures des pierres
les fermaient un peu au vent; le toit était formé de faisceaux de
châtaigniers aux feuilles lisses, mais qui s'amoncelaient en grosses
bottes et qui s'infiltraient çà et là dans la chambre par les
déchirures du toit. Un petit réduit à côté servait de couchette au
père quand il y était; quant à la fille, elle avait pour lit une
vieille pétrissoire où elle avait étendu quelques herbes desséchées
par le soleil d'été, et de vieux lambeaux qui lui servaient de
couverture. L'hiver, sa chèvre lui tenait chaud la nuit, le père lui
ramassait dans le bois des racines. Un coq et trois poules nichaient
aussi dans la chambre; ils mangeaient un peu de blé noir que la pauvre
fille semait autour de la cabane et qu'ils disputaient aux grives en
automne. La porte était solide, mais elle laissait passer le museau
des renards et des loups dans la saison des neiges. Il y avait une
petite mare d'eau pleine d'herbes et de feuilles qui la tenaient
chaude pendant l'hiver. C'était la seule boisson du logis.
Quant à la jeune fille, elle était tellement boiteuse qu'elle ne
pouvait sortir de son lit; elle tricotait tout le jour des bas pour
son père, et le soir elle s'éclairait avec des moelles de sureau
qu'elle trempait dans des morceaux de chandelles que les paysans de
la Bresse donnaient à son père, quand il revenait de battre le froment
en grange.