À ce moment nous entendîmes un grand bruit de sabots dans le
vestibule. C'étaient les femmes des anciens vignerons de M. Alphonse,
qui venaient, comme elles se l'étaient promis, nous dire bonsoir et
s'opposer à notre départ. «Non, c'est trop tard, nous dit la plus
âgée, qui avait été servante de l'abbé Dumont avant de devenir
vigneronne; on ne monte pas la montagne de Craz à une pareille heure,
on ne s'engage pas dans les bois de l'autre côté, vous n'arriveriez
pas à Saint-Point avant minuit, il n'y a pas de lune aujourd'hui; nous
ne souffrirons pas que ces jeunes demoiselles s'exposent aux loups du
grand bois. Ce sera temps demain, et comme nous voulons que la peine
et les frais de votre voyage en l'honneur de nos anciens maîtres
soient partagés entre tous ceux qui les connaissent et qui se
souviennent d'eux avec amitié, nous nous sommes partagé le plaisir de
vous recevoir dans nos pauvres chaumières pour la nuit; chacun de nous
en prendra une à coucher. Ne vous inquiétez pas du souper non plus:
nous ne sommes pas riches, mais nous avons des raisins, des fruits,
des courges qui sont déjà au four pour ce soir. Ne nous refusez pas,
cela nous ferait de la peine; vous ne voulez pas laisser une amertume
dans le pays où vous êtes venues chercher de bons souvenirs.»
Madame D*** retenait mal ses larmes. Nous ne pûmes pas retenir les
nôtres non plus; il fallut céder. Nous remerciâmes la bonne madame
D***, et nous nous livrâmes à ces excellentes amies. Les maris
instruits par leurs femmes furent aussi obligeants qu'elles. Tout le
petit village eut un air de fête. Chacune de nous fut conduite par son
hôtesse à l'endroit que Marie retrouvait dans sa mémoire. Le pressoir,
la vigne, le noyer, le puits, le pré, la fontaine; jamais livre ne fut
calqué plus scrupuleusement que ces Confidences d'enfant par le pas
des visiteurs, il n'y manquait que la mère, le père, les demoiselles
et le fils. Chacune de ces femmes savait une anecdote sur la famille
dans chacun de ces lieux. Toute la journée se passa ainsi. Il était
presque nuit quand nous revînmes au village. Toutes les femmes étaient
réunies sur la place du hameau, c'est-à-dire sous le four banal, où
les paysannes avaient fait cuire des châtaignes, des pommes de terre,
et les courges dorées; des pots de crème en terre rouge, et des
raisins de différentes couleurs étaient épars autour de nous; nos yeux
étaient enivrés d'avance de ce frugal et délicieux repas. Les femmes
nous servaient à qui mieux mieux. Mes filles auraient voulu que leur
père eût pu nous voir recevoir ainsi tout au long une si cordiale
hospitalité en votre nom.
Enfin, le jour s'éteignit tout à fait, et on nous conduisit toutes les
quatre aux différentes maisons du village où l'on avait préparé nos
lits. Ma mère avait le plus beau chez la veuve de l'ancien maire; le
lit, gonflé de feuilles de blé de maïs, était haut comme un monticule;
des buis bénits étaient suspendus à la muraille, un bénitier en argent
doré contenait de l'eau bénite; une image coloriée du Juif-Errant
donnant cinq sous au bourgeois de Bruxelles, et une gravure
représentant Bonaparte faisant grâce de la vie à une dame de Berlin,
dont le mari avait raconté dans une lettre à son roi l'entrée
triomphale de l'Empereur des Français dans sa capitale, avec des
expressions de respect pour le souverain de la Prusse, décoraient les
murs. Ce trait de générosité touchait vivement le peuple peu réfléchi
de ces campagnes, qui croyait que la force était le droit, et que
c'était un crime que d'avoir un autre roi que le vainqueur.
On conduisit ensuite Aglaé dans une chaumière voisine, il n'y avait
rien dans sa chambre, excepté des raisins suspendus au plafond et des
feuilles de noisetiers répandues sur le plancher pour cacher la terre,
et toutes les autres par rang d'âge dans d'autres maisonnettes; les
familles s'étaient résignées à coucher avec les chèvres dans les
écuries des maisons.
Nous nous couchâmes avec reconnaissance dans ces lits bien blancs et
nous fîmes nos prières devant la sainte de toutes ces braves familles,
puis nous nous endormîmes bien fatiguées, mais bien heureuses d'une si
longue journée.