XVIII

À ce moment nous entendîmes un grand bruit de sabots dans le

vestibule. C'étaient les femmes des anciens vignerons de M. Alphonse,

qui venaient, comme elles se l'étaient promis, nous dire bonsoir et

s'opposer à notre départ. «Non, c'est trop tard, nous dit la plus

âgée, qui avait été servante de l'abbé Dumont avant de devenir

vigneronne; on ne monte pas la montagne de Craz à une pareille heure,

on ne s'engage pas dans les bois de l'autre côté, vous n'arriveriez

pas à Saint-Point avant minuit, il n'y a pas de lune aujourd'hui; nous

ne souffrirons pas que ces jeunes demoiselles s'exposent aux loups du

grand bois. Ce sera temps demain, et comme nous voulons que la peine

et les frais de votre voyage en l'honneur de nos anciens maîtres

soient partagés entre tous ceux qui les connaissent et qui se

souviennent d'eux avec amitié, nous nous sommes partagé le plaisir de

vous recevoir dans nos pauvres chaumières pour la nuit; chacun de nous

en prendra une à coucher. Ne vous inquiétez pas du souper non plus:

nous ne sommes pas riches, mais nous avons des raisins, des fruits,

des courges qui sont déjà au four pour ce soir. Ne nous refusez pas,

cela nous ferait de la peine; vous ne voulez pas laisser une amertume

dans le pays où vous êtes venues chercher de bons souvenirs.»

Madame D*** retenait mal ses larmes. Nous ne pûmes pas retenir les

nôtres non plus; il fallut céder. Nous remerciâmes la bonne madame

D***, et nous nous livrâmes à ces excellentes amies. Les maris

instruits par leurs femmes furent aussi obligeants qu'elles. Tout le

petit village eut un air de fête. Chacune de nous fut conduite par son

hôtesse à l'endroit que Marie retrouvait dans sa mémoire. Le pressoir,

la vigne, le noyer, le puits, le pré, la fontaine; jamais livre ne fut

calqué plus scrupuleusement que ces Confidences d'enfant par le pas

des visiteurs, il n'y manquait que la mère, le père, les demoiselles

et le fils. Chacune de ces femmes savait une anecdote sur la famille

dans chacun de ces lieux. Toute la journée se passa ainsi. Il était

presque nuit quand nous revînmes au village. Toutes les femmes étaient

réunies sur la place du hameau, c'est-à-dire sous le four banal, où

les paysannes avaient fait cuire des châtaignes, des pommes de terre,

et les courges dorées; des pots de crème en terre rouge, et des

raisins de différentes couleurs étaient épars autour de nous; nos yeux

étaient enivrés d'avance de ce frugal et délicieux repas. Les femmes

nous servaient à qui mieux mieux. Mes filles auraient voulu que leur

père eût pu nous voir recevoir ainsi tout au long une si cordiale

hospitalité en votre nom.

Enfin, le jour s'éteignit tout à fait, et on nous conduisit toutes les

quatre aux différentes maisons du village où l'on avait préparé nos

lits. Ma mère avait le plus beau chez la veuve de l'ancien maire; le

lit, gonflé de feuilles de blé de maïs, était haut comme un monticule;

des buis bénits étaient suspendus à la muraille, un bénitier en argent

doré contenait de l'eau bénite; une image coloriée du Juif-Errant

donnant cinq sous au bourgeois de Bruxelles, et une gravure

représentant Bonaparte faisant grâce de la vie à une dame de Berlin,

dont le mari avait raconté dans une lettre à son roi l'entrée

triomphale de l'Empereur des Français dans sa capitale, avec des

expressions de respect pour le souverain de la Prusse, décoraient les

murs. Ce trait de générosité touchait vivement le peuple peu réfléchi

de ces campagnes, qui croyait que la force était le droit, et que

c'était un crime que d'avoir un autre roi que le vainqueur.

On conduisit ensuite Aglaé dans une chaumière voisine, il n'y avait

rien dans sa chambre, excepté des raisins suspendus au plafond et des

feuilles de noisetiers répandues sur le plancher pour cacher la terre,

et toutes les autres par rang d'âge dans d'autres maisonnettes; les

familles s'étaient résignées à coucher avec les chèvres dans les

écuries des maisons.

Nous nous couchâmes avec reconnaissance dans ces lits bien blancs et

nous fîmes nos prières devant la sainte de toutes ces braves familles,

puis nous nous endormîmes bien fatiguées, mais bien heureuses d'une si

longue journée.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 98 / 136 题