XIII

À la cime de la montée nous vîmes quelques toits gris et de pierres

moussues s'élever sur la vigne et assombrir le paysage. Un clocher

gris aussi formait une espèce de pyramide au milieu d'un groupe de

maisonnettes et d'écuries. Quelques vaches maigres broutaient l'herbe

poudreuse au pied des murailles, deux femmes tricotaient assises sur

le seuil de la porte.--Qu'est-ce que cela, dis-je à Besson.--C'est ce

que vous cherchez, me répondit-il, c'est Milly.--Et la maison de la

famille de M. Alphonse, où est-elle donc? nous croyions voir un

château?--Oh! il n'y a point de château dans le village, reprit-il.

Tenez, là, en bas du chemin où nous sommes, vous voyez bien une grande

porte à deux battants réparée par morceaux et peinte en vert-jaune, eh

bien, c'est la porte de Milly.

Nous précipitâmes nos pas et nous fûmes bientôt en face du portail.

Aglaé ouvrit et nous nous jetâmes toutes dans la cour comme un

troupeau de génisses effarouchées.

--Ce n'est pas possible, dit Aglaé, qu'une si petite demeure ait

produit et nourri une si remarquable famille. Mais cela ressemble tout

simplement à la maison de Renève où notre père instruit les quinze

enfants de Mirebeau.

--C'est pourtant cela, nous dit Besson en ôtant son bonnet.

Alors nous restâmes immobiles et nous regardâmes sans rien dire pour

bien nous entrer dans les yeux la cour, la maison et le jardin dont

nous apercevions un coin par une grille de bois cassée sur la droite.

La cour était formée par une rangée de hangars et par une ligne

d'écurie basses d'un côté, un long bâtiment à couvert en dalles de

pierres noires vieilles comme le temps, très-basses et sur lesquelles

des plantes saxifrages et même des arbres rabougris avaient pris

racine. Ce bâtiment, qui était un pressoir, s'étendait de la porte de

la cour jusqu'à l'angle de la maison de maître. Il en était séparé

seulement par un étroit espace vide qu'occupait la grille de bois

menant au jardin.

--Entrons-y, dit Marie, et ne faisons pas de bruit pour que personne

de la maison ne vienne effaroucher nos souvenirs.

Nous entrâmes en silence.

--Oh! c'est bien cela, dit Mathilde. Voilà la mare creusée dans le roc

vif au pied du toit pour recueillir l'eau des pluies et arroser le

jardin l'été!

--Voilà les platanes plantés autour par madame de Lamartine pour

suspendre aux branches les berceaux successifs de ses filles et

travailler à l'ombre pendant les chaleurs.

--Et les petits espaces de plate-bande entourés d'oeillets rouges, dit

Marie, ce sont sans doute les vestiges du petit jardin d'enfant qu'on

leur donnait pour récompense et où M. Alphonse cultivait ses laitues

comme le vieux Dioclétien à Salone.

--Mais venez voir, s'écrie tout bas Aglaé, voilà le cabinet de

charmille entremêlé de sureau que le vent de ses premiers rêves agite

encore, et voilà le tronc de chêne tortueux qui lui servait d'appui

quand il commençait à écrire ses vers.--Nous accourûmes et nous

entrâmes toutes recueillies sous l'ombre obscure du cabinet. Moi,

monsieur, je me représentai le chagrin que M. Alphonse avait dû

éprouver en abandonnant ce petit asile où son âme était née avec son

goût en lisant pour la première fois Fénelon. Nous ne pûmes nous

empêcher de pleurer quand Marie nous récita ce passage. Nous y

restâmes ensuite un moment pour sécher nos yeux après avoir lu les

dates, les lettres et les mots gravés avec la pointe d'un couteau sur

le bois et sur les troncs des arbres.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 93 / 136 题