III

Kobus a concentré toutes ses affections sur sa vieille cuisinière

Katel, qui a servi son père. Il l'envoie au marché pour acheter les

plus belles truites et les primeurs les plus chères; il voit passer

un petit garçon dans la neige fondue, il le charge d'aller inviter ses

meilleurs amis pour le dîner de midi; puis il descend seul et fait à

loisir la revue de sa cave. Il s'extasie sur chaque échantillon de vin

vieux. L'eau vient à la bouche à chaque dégustation. Il choisit huit

ou dix bouteilles et les monte en réserve pour le festin. Il passe, en

remontant, à la cuisine, il voit sur la table deux gélinottes, un

superbe brochet arrondi dans le cuveau, des petites truites pour la

friture, un beau pâté de foies gras. «Tout ira bien,» dit-il. Il

encourage gaiement sa cuisinière Katel.

En ouvrant les volets de la salle basse destinée au dîner de

gala, il lève les voiles étendus sur les portraits de

famille.--C'étaient les portraits de Nicolas Kobus, conseiller à

la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en l'an de grâce 1715. M.

le conseiller portait l'immense perruque Louis XIV, l'habit

marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le jabot de

fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un autre

portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le

régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu de ciel à

brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les

cheveux poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait

alors vingt ans au plus, et paraissait frais comme un bouton

d'églantine. Un troisième portrait représentait Zacharias Kobus,

le juge de paix, en habit noir carré; il tenait à la main sa

tabatière et portait la perruque à queue de rat.

Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et

solides peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de

quoi payer grassement les artistes chargés de transmettre leur

effigie à la postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand

air de ressemblance, c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté,

le menton rond frappé d'une fossette, la bouche bien fendue et

l'air content de vivre.

Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le

portrait d'une femme, la grand'mère de Kobus, fraîche, riante, la

bouche entr'ouverte, pour laisser voir les plus belles dents

blanches qu'il soit possible de se figurer, les cheveux relevés

en forme de navire, et la robe de velours bleu de ciel bordée de

rose.

D'après cette peinture, le grand-père Frantz Sépel avait dû faire

bien des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si

peu de goût pour le mariage.

Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées,

produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.

Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure

représentant l'Amour emporté sur un char par trois colombes.

Enfin tous les meubles, les hautes portes d'armoires, la vieille

chiffonnière en bois de rose, le buffet à larges panneaux

sculptés, la table ovale à jambes torses, et jusqu'au parquet de

chêne palmé alternativement jaune et noir, tout annonçait la

bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis cent

cinquante ans.

Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à

roulettes au milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de

ces hautes armoires à doubles battants pratiquées dans les

boiseries, et descendant du plafond jusque sur le parquet. Dans

l'une était le linge de table, aussi beau qu'il soit possible de

le désirer, sur une infinité de rayons; dans l'autre, la

vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux saxe

fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les

services de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les

sucriers au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une

corbeille.

Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table

soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis,

et faisant aux coins de gros noeuds pour les empêcher de balayer

le plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après

quoi, il prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la

cheminée, puis une autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un

plateau de verres de cristal, taillés à gros diamants, de ces

verres lourds où le vin rouge a les reflets sombres du rubis et

le vin jaune ceux de la topaze. Enfin il déposa les couverts sur

la table, régulièrement, l'un en face de l'autre; il plia les

serviettes dessus avec soin, en bateau et en bonnet d'évêque, se

plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger de la

symétrie.

En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un

air de recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses

sourcils se fronçaient.

«C'est cela, se disait-il à voix basse: le grand Frédéric

Schoûltz du côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur

Christian Hâan en face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de

celui-ci; ce sera bien... c'est bien comme cela. Quand la porte

s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je saurai ce qu'on va servir,

je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou d'attendre: c'est

très-bien. Maintenant les verres: à droite, celui du bordeaux

pour commencer; au milieu, celui du rudesheim, et ensuite celui

du des johannisberg capucins. Toute chose doit venir en ordre et

selon son temps: l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre

sur la table: rien ne manque plus, et j'ose me flatter... Ah! le

vin! comme il fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans

un baquet sous la pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire

tiède; je vais prévenir Katel.--Et maintenant à mon tour, il faut

que je me rase, que je change, que je mette ma belle redingote

marron.--Ça va, Kobus...! Ah! ah! ah! quelle fête du

printemps!... Et dehors donc, il fait un soleil superbe!--Hé! le

grand Frédéric se promène déjà sur la place... il n'y a plus une

minute à perdre!»

Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de

faire chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins: il

était radieux et entra dans sa chambre en chantant tout bas:

«Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois... you! you!»

La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la

maison, et la grande Frentzel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_,

avertie d'avance, entrait alors pour veiller au service, car la

vieille Katel ne pouvait être à la fois dans la cuisine et dans

la salle à manger.

La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les

convives ne pouvaient tarder à paraître.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 66 / 136 题