Kobus a concentré toutes ses affections sur sa vieille cuisinière
Katel, qui a servi son père. Il l'envoie au marché pour acheter les
plus belles truites et les primeurs les plus chères; il voit passer
un petit garçon dans la neige fondue, il le charge d'aller inviter ses
meilleurs amis pour le dîner de midi; puis il descend seul et fait à
loisir la revue de sa cave. Il s'extasie sur chaque échantillon de vin
vieux. L'eau vient à la bouche à chaque dégustation. Il choisit huit
ou dix bouteilles et les monte en réserve pour le festin. Il passe, en
remontant, à la cuisine, il voit sur la table deux gélinottes, un
superbe brochet arrondi dans le cuveau, des petites truites pour la
friture, un beau pâté de foies gras. «Tout ira bien,» dit-il. Il
encourage gaiement sa cuisinière Katel.
En ouvrant les volets de la salle basse destinée au dîner de
gala, il lève les voiles étendus sur les portraits de
famille.--C'étaient les portraits de Nicolas Kobus, conseiller à
la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en l'an de grâce 1715. M.
le conseiller portait l'immense perruque Louis XIV, l'habit
marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le jabot de
fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un autre
portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le
régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu de ciel à
brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les
cheveux poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait
alors vingt ans au plus, et paraissait frais comme un bouton
d'églantine. Un troisième portrait représentait Zacharias Kobus,
le juge de paix, en habit noir carré; il tenait à la main sa
tabatière et portait la perruque à queue de rat.
Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et
solides peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de
quoi payer grassement les artistes chargés de transmettre leur
effigie à la postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand
air de ressemblance, c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté,
le menton rond frappé d'une fossette, la bouche bien fendue et
l'air content de vivre.
Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le
portrait d'une femme, la grand'mère de Kobus, fraîche, riante, la
bouche entr'ouverte, pour laisser voir les plus belles dents
blanches qu'il soit possible de se figurer, les cheveux relevés
en forme de navire, et la robe de velours bleu de ciel bordée de
rose.
D'après cette peinture, le grand-père Frantz Sépel avait dû faire
bien des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si
peu de goût pour le mariage.
Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées,
produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.
Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure
représentant l'Amour emporté sur un char par trois colombes.
Enfin tous les meubles, les hautes portes d'armoires, la vieille
chiffonnière en bois de rose, le buffet à larges panneaux
sculptés, la table ovale à jambes torses, et jusqu'au parquet de
chêne palmé alternativement jaune et noir, tout annonçait la
bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis cent
cinquante ans.
Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à
roulettes au milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de
ces hautes armoires à doubles battants pratiquées dans les
boiseries, et descendant du plafond jusque sur le parquet. Dans
l'une était le linge de table, aussi beau qu'il soit possible de
le désirer, sur une infinité de rayons; dans l'autre, la
vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux saxe
fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les
services de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les
sucriers au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une
corbeille.
Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table
soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis,
et faisant aux coins de gros noeuds pour les empêcher de balayer
le plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après
quoi, il prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la
cheminée, puis une autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un
plateau de verres de cristal, taillés à gros diamants, de ces
verres lourds où le vin rouge a les reflets sombres du rubis et
le vin jaune ceux de la topaze. Enfin il déposa les couverts sur
la table, régulièrement, l'un en face de l'autre; il plia les
serviettes dessus avec soin, en bateau et en bonnet d'évêque, se
plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger de la
symétrie.
En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un
air de recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses
sourcils se fronçaient.
«C'est cela, se disait-il à voix basse: le grand Frédéric
Schoûltz du côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur
Christian Hâan en face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de
celui-ci; ce sera bien... c'est bien comme cela. Quand la porte
s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je saurai ce qu'on va servir,
je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou d'attendre: c'est
très-bien. Maintenant les verres: à droite, celui du bordeaux
pour commencer; au milieu, celui du rudesheim, et ensuite celui
du des johannisberg capucins. Toute chose doit venir en ordre et
selon son temps: l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre
sur la table: rien ne manque plus, et j'ose me flatter... Ah! le
vin! comme il fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans
un baquet sous la pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire
tiède; je vais prévenir Katel.--Et maintenant à mon tour, il faut
que je me rase, que je change, que je mette ma belle redingote
marron.--Ça va, Kobus...! Ah! ah! ah! quelle fête du
printemps!... Et dehors donc, il fait un soleil superbe!--Hé! le
grand Frédéric se promène déjà sur la place... il n'y a plus une
minute à perdre!»
Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de
faire chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins: il
était radieux et entra dans sa chambre en chantant tout bas:
«Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois... you! you!»
La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la
maison, et la grande Frentzel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_,
avertie d'avance, entrait alors pour veiller au service, car la
vieille Katel ne pouvait être à la fois dans la cuisine et dans
la salle à manger.
La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les
convives ne pouvaient tarder à paraître.