I
Le roman que nous venons de lire est certainement un chef-d'oeuvre;
mais cette histoire si naïve et si vraie du pauvre conscrit de
Phalsbourg n'exige pas un autre mérite que la vérité. C'est le mérite
des mérites, c'est vrai. Cependant, il ne faut, pour écrire le
_Conscrit de 1813_, qu'avoir vécu et se souvenir. La moitié du talent,
ici, est dans une bonne mémoire. Si un homme a vécu soixante et
quelques années, et qu'il soit né écrivain, il y a à admirer sans
doute, mais il n'y a pas à s'émerveiller de voir sortir de ses mains
un pareil livre. C'est ce qui fait que j'ai dit en commençant. Si ce
livre est du père de M. Erckmann, je le comprends; s'il est d'un jeune
homme je ne le comprends pas. On n'invente pas la vraie couleur, on la
copie; pour la copier, il faut la voir. Où donc ces jeunes yeux
ont-ils pu voir ce qu'ils racontent aujourd'hui comme des
daguerréotypes vivants? Dieu le sait; quant à moi, je l'ignore. Je ne
puis que leur rendre témoignage et m'écrier à chaque page de ce
miraculeux roman: Cela est vrai comme 1813!