XIV

On doit s'imaginer l'impression que de pareils vers éclos du coeur

d'une jeune femme et retrouvés sur les lèvres d'une grand'mère en

cheveux blancs faisaient sur moi. Malherbe allait paraître; mais s'il

était plus correct, il n'était ni aussi naturel ni aussi sensible. Le

sceau des poésies de madame de Surville c'était la sensibilité. On ne

pouvait lire sans pleurer, ni pleurer sans se souvenir. Ce volume,

malgré les chicanes que quelques puristes jaloux et malveillants

répandirent dans le public contre son authenticité, à cause de

quelques termes évidemment nouveaux insérés çà et là dans le texte,

triompha et triomphera de tout. Rien ne prévaut contre la nature. Les

témoins les plus irrécusables alors à Lauzanne, tels que le comte de

Maistre et plusieurs autres personnes, également incapables d'une

supercherie littéraire, en affirment l'existence entre les mains de M.

de Surville longtemps avant son apparition, les traditions du

_Vivarais_ en certifient la réalité. Il faut beaucoup se défier des

incrédulités quand elles nient des chefs-d'oeuvre. Les chefs-d'oeuvre

se certifient d'eux-mêmes. De tels vers ne peuvent avoir été écrits

que par une femme sublime, une amante, une épouse, une mère, une

veuve, une aïeule, un poëte, une amie des plus grands hommes et des

premières femmes de son temps; la naïveté a des caractères qu'aucun

artifice ne peut imiter. Une seule pièce peut autoriser un doute,

c'est le conte des _Trois Manoirs_, si semblable à l'admirable conte

de _Voltaire_. Mais il y a une réponse bien difficile à réfuter, c'est

que le conte de madame de Surville est supérieur même à ce conte

inimitable de Voltaire. Lisez les deux et si vous avez le goût délicat

du naïf, prononcez vous-même. Il est possible que _Voltaire_ ait eu

connaissance du fabliau original et se soit inspiré de ce délicieux

pastiche, mais à coup sûr il ne l'a pas surpassé. Quant à tout le

reste, cela porte avec soi son certificat d'originalité. J'en excepte

quelques vers de royaliste et d'émigré de 1793, évidemment intercalés

par M. de Surville. Mais ces légères additions ne font que confirmer

par leur couleur l'irrécusable authenticité du reste.

Quant à moi, je n'ai pas un doute, et je dis, comme J.-J. Rousseau des

_Évangiles_ dans le _Vicaire savoyard_ j'y crois, car _l'invention en

serait_ plus merveilleuse que le héros.

Et quand mon esprit n'y croirait pas complétement, mon coeur y

croirait toujours. Car on invente des idées, mais on n'invente pas des

sentiments. Or, les poésies de Clotilde de Surville sont les plus

belles et les plus naïves poésies et sentiment de toute la littérature

française. Elles ont et elles garderont dans ma bibliothèque le rang

qu'un souvenir garde dans ma mémoire et qu'une impression pathétique a

dans mon coeur.

«Honni soit qui mal y pense!»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 43 / 136 题