On doit s'imaginer l'impression que de pareils vers éclos du coeur
d'une jeune femme et retrouvés sur les lèvres d'une grand'mère en
cheveux blancs faisaient sur moi. Malherbe allait paraître; mais s'il
était plus correct, il n'était ni aussi naturel ni aussi sensible. Le
sceau des poésies de madame de Surville c'était la sensibilité. On ne
pouvait lire sans pleurer, ni pleurer sans se souvenir. Ce volume,
malgré les chicanes que quelques puristes jaloux et malveillants
répandirent dans le public contre son authenticité, à cause de
quelques termes évidemment nouveaux insérés çà et là dans le texte,
triompha et triomphera de tout. Rien ne prévaut contre la nature. Les
témoins les plus irrécusables alors à Lauzanne, tels que le comte de
Maistre et plusieurs autres personnes, également incapables d'une
supercherie littéraire, en affirment l'existence entre les mains de M.
de Surville longtemps avant son apparition, les traditions du
_Vivarais_ en certifient la réalité. Il faut beaucoup se défier des
incrédulités quand elles nient des chefs-d'oeuvre. Les chefs-d'oeuvre
se certifient d'eux-mêmes. De tels vers ne peuvent avoir été écrits
que par une femme sublime, une amante, une épouse, une mère, une
veuve, une aïeule, un poëte, une amie des plus grands hommes et des
premières femmes de son temps; la naïveté a des caractères qu'aucun
artifice ne peut imiter. Une seule pièce peut autoriser un doute,
c'est le conte des _Trois Manoirs_, si semblable à l'admirable conte
de _Voltaire_. Mais il y a une réponse bien difficile à réfuter, c'est
que le conte de madame de Surville est supérieur même à ce conte
inimitable de Voltaire. Lisez les deux et si vous avez le goût délicat
du naïf, prononcez vous-même. Il est possible que _Voltaire_ ait eu
connaissance du fabliau original et se soit inspiré de ce délicieux
pastiche, mais à coup sûr il ne l'a pas surpassé. Quant à tout le
reste, cela porte avec soi son certificat d'originalité. J'en excepte
quelques vers de royaliste et d'émigré de 1793, évidemment intercalés
par M. de Surville. Mais ces légères additions ne font que confirmer
par leur couleur l'irrécusable authenticité du reste.
Quant à moi, je n'ai pas un doute, et je dis, comme J.-J. Rousseau des
_Évangiles_ dans le _Vicaire savoyard_ j'y crois, car _l'invention en
serait_ plus merveilleuse que le héros.
Et quand mon esprit n'y croirait pas complétement, mon coeur y
croirait toujours. Car on invente des idées, mais on n'invente pas des
sentiments. Or, les poésies de Clotilde de Surville sont les plus
belles et les plus naïves poésies et sentiment de toute la littérature
française. Elles ont et elles garderont dans ma bibliothèque le rang
qu'un souvenir garde dans ma mémoire et qu'une impression pathétique a
dans mon coeur.
«Honni soit qui mal y pense!»