I
Il y a une inspiration ineffaçable dans certains lieux, dans certains
climats, dans certaines impressions de jeunesse et dans certaines
mémoires qui nous reportent plus tard à ces premières caresses de la
vie. C'est la rosée du matin que le soleil du jour n'a pas encore
pompée, et qui même après qu'elle a été bue par les rayons, laisse au
fond du calice quelques gouttes mal séchées qui gardent encore un
arrière-goût de rose mouillée.
Souvenez-vous des hautes et vastes collines, du vieux manoir à
tourelles démantelées, jetant son ombre aux pieds des forêts sur les
prés de la pente, du ruisseau qui coulait à voix basse sous la rangée
de saules, dans le vallon auprès du château, des troupeaux de moutons
sous la conduite du vieux berger qui montaient après que l'humidité
malsaine était évaporée sur la colline élevée; souvenez-vous des
attelages luisants de boeufs qui descendaient pour labourer la glèbe
dans les terres qui dominaient les prairies fumantes du paysage.
Écoutez les voix lentes des paysans qui se répandent avec leurs
chiens, leur hache sur l'épaule, parmi les sentiers creux de la
montagne pour aller étrancher les chênes; souvenez-vous des éclats
joyeux des jeunes filles et des enfants qui ramassent les menus fagots
et qui les traînent avec toutes leurs feuilles jusqu'aux foyers où
ils cuiront le pain de seigle de la chaumière. Regardez les bras
demi-nus de belles jeunes demoiselles à moitié vêtues, écartant d'un
geste encore endormi les volets de leur chambre haute pour voir le
beau matin du jour qui se lève et pour écouter la cloche de l'église
rustique convoquant tout le monde à l'angélus.
Lancez vos regards plus loin: voyez cette longue chaîne de montagnes
du Forez et du Vivarais qui serpente sous un beau ciel bleu vers le
midi, chassant sur ses flancs, à mesure qu'elle se déroule, les
vapeurs nocturnes comme la proue d'un navire l'écume de l'océan. Un
fleuve rapide et immense, le Rhône roule à leurs pieds ses eaux
majestueuses, tantôt étincelantes dans de larges bassins semblables à
des lacs, tantôt resserrées par les rochers et disparaissant sous les
caps sombres d'où le murmure grandiose de son cours s'élève seul pour
attester qu'il n'est pas englouti. La transparence du lointain où il
va s'abîmer dans un horizon de lumière, emporte votre pensée au pays
du soleil. Voilà le paysage à la fois rustique, féodal, gracieux par
les détails, austère par l'ensemble, religieux par l'impression,
amoureux par le frisson qu'il communique à l'âme. C'est là que je
vivais à quinze ans entre un père militaire, une mère jeune encore et
belle comme la mémoire mal voilée de son matin, et cinq soeurs
groupées autour d'elle selon leurs âges différents comme des anges
échelonnés sur les degrés de l'échelle de Jacob. L'escalier tournant
du château sur lequel elles étaient éparses la moitié du jour nous
rappelait sans cesse cette image biblique. Ô temps! où es-tu? Et
pourquoi égrènes-tu si vite tout ce qui te pare?