II

C'est surtout le portrait du paysan russe avant cette année où la

courageuse initiative de l'Empereur actuel a généreusement élevé au

rang de citoyens et de propriétaires libres, sept à huit millions de

serfs qui lui doivent tout ce qui constitue la vie civile. Cette

époque est une des grandes époques de la vie du peuple russe et de

l'humanité tout entière. Le moule de la servitude a été brisé, non par

les esclaves, mais par le maître des esclaves. Et aucune des

révolutions tant prédites par les seigneurs ne s'en est suivie. Dieu a

secondé l'empereur dans son magnanime dessein, et la Russie est

régénérée. C'est cette force providentielle et divine qui vient en

aide aux bons sentiments des princes assez justes pour vouloir la

justice, assez audacieux pour oser la faire, qui a préservé des

catastrophes prédites l'immense empire de Russie. L'empereur a été

applaudi par son peuple et assisté de Dieu.

L'Europe a été injuste un moment pour lui et l'a accablé d'injures à

cause de l'insurrection polonaise, malheureusement coïncidant avec

l'émancipation du paysan russe. La Pologne, ce théâtre habituel de

toutes les déclamations contre les Russes, avait des droits légitimes

à revendiquer de trois puissances, la Russie, l'Autriche et la Prusse.

Mais elle a mal choisi son heure et sa forme. Elle a dit à l'Europe:

Faites-moi libre, et elle a oublié que c'est elle-même qui s'est

abdiquée à l'époque de ses trois partages. Toutes les fois qu'un droit

ou un rêve de liberté traverse la pensée morte d'une nation démembrée

et ensevelie, elle ne doit attendre la résurrection que d'elle-même.

Elle a le droit de revivre comme tout ce qui a été enseveli avant la

mort, mais elle n'a pas le droit de disposer des enfants, des biens et

du sang de la France, pour tenter après soixante et dix ans une

résurrection courte et impossible. Ses longues anarchies sont punies

par sa longue servitude. Il faut sympathiser avec ses malheurs, mais

si l'on veut conserver sa pitié, il ne faut pas lire son histoire.

À cinquante _verstes_[2] environ de ma campagne habite un jeune

propriétaire de ma connaissance, Arcadi Pavlitch Pénotchkine. Il

y a beaucoup de gibier sur ses terres, sa maison est construite

sur les plans d'un architecte français, ses gens sont habillés à

l'anglaise, il a une table excellente, il accueille ses hôtes

avec affabilité, et néanmoins on ne se sent nullement porté à lui

rendre visite. C'est un homme positif et judicieux; il a reçu,

selon l'usage, une éducation excellente, il a servi dans l'armée,

il s'est frotté au grand monde, et maintenant il s'applique avec

succès à l'administration de ses domaines. Arcadi Pavlitch est,

comme il le dit lui-même, sévère mais juste; il se préoccupe

beaucoup du sort de ses serfs, et ne les punit que pour leur

bien. «Ils demandent à être traités comme des enfants,»--dit-il à

ce propos;--«l'ignorance, _mon cher, il faut prendre cela en

considération_[3].» Lorsqu'il se trouve dans la triste nécessité

en question, aucun signe d'emportement ne trahit les sentiments

qui l'agitent; il n'aime point à élever la voix; il donne un coup

sec en portant le bras en avant et se borne à dire avec un calme

parfait:--«Je te l'avais pourtant recommandé, mon cher.» Ou

encore:--«Qu'est-ce qui te prend, mon ami? Reviens à toi.» Mais

en prononçant ces paroles, il serre un peu les dents et sa

bouche se contracte. Arcadi Pavlitch est d'une taille moyenne, sa

tournure est élégante, ses traits ne manquent point d'agrément,

et il a un soin tout particulier de ses mains et de ses ongles;

ses joues et ses lèvres vermeilles respirent la santé, il rit

avec éclat, de bon coeur, et sait au besoin imprimer à ses yeux

clairs un clignotement gracieux qui ajoute encore à la séduction

de ses prévenances. Il s'habille avec goût, achète des livres

français, des gravures, et reçoit des journaux, quoique la

lecture ait peu de charmes pour lui; c'est avec beaucoup de peine

qu'il a terminé celle du _Juif-Errant_. Mais au jeu il est d'une

force supérieure. En un mot, Arcadi Pavlitch est l'un des

seigneurs les plus accomplis, et un des promis les plus enviables

de tout le gouvernement; les femmes raffolent de lui et

s'extasient particulièrement sur l'élégance de ses manières. Il

est en outre extrêmement réservé, prudent comme un chat, et n'a

jamais été mêlé à la moindre affaire compromettante; cependant, à

l'occasion il ne dédaigne point de se mettre en avant et même de

contredire jusqu'à le décontenancer un homme timide. Il est

ennemi déclaré de la mauvaise compagnie, et craint par-dessus

tout de manquer aux convenances; ce qui n'empêche pas que dans

ses moments de bonne humeur il ne lui arrive de se poser en

partisan d'Épicure; mais il estime peu, toutefois, la

philosophie; il l'appelle la nourriture brumeuse des

intelligences germaniques, et parfois même il la traite de fatras

insipide. Il connaît la musique; en jouant aux cartes, il

chantonne souvent à demi-voix avec beaucoup d'expression; il sait

par coeur quelques passages de la _Lucie_ et de la _Somnambule_

mais il les prend ordinairement un peu trop haut. C'est à

Pétersbourg qu'il passe les hivers. À la ville comme à la

campagne sa maison est tenue avec un soin extrême: l'influence

qu'il exerce à cet égard sur ses gens est si grande, que les

cochers même la subissent; non-seulement ils entretiennent avec

soin les harnais et nettoient leurs propres vêtements, mais ils

se débarbouillent. Il est vrai que tous ses _dvorovi_[4] en

général regardent un peu en dessous; on ne saurait toutefois en

tirer aucune conséquence, car il est presque impossible, comme

chacun le sait, de distinguer, dans notre chère patrie, si c'est

la rancune ou le sommeil qui altèrent les traits d'un serviteur.

Arcadi Pavlitch parle d'une voix douce et flûtée: il a la

prononciation lente et semble confier avec satisfaction à ses

belles moustaches parfumées les paroles qu'il articule. Dans la

conversation, il emploie à tout propos un grand nombre de termes

français, comme par exemple:--_Mais c'est impayable!--Mais

comment donc!_ etc.--Quoi qu'il en soit, on n'aime pas, je le

répète, à lui rendre visite, et pour ma part c'est presque à

contre-coeur que je le fais; il est même probable que si ce

n'étaient ses perdrix et ses coqs de bruyère, j'aurais

entièrement cessé toute relation avec lui. Je ne sais quelle

inquiétude étrange on ressent lorsqu'on entre dans sa maison;

toutes les commodités que l'on y trouve sont dépouillées

d'agrément. Lorsque le soir un domestique frisé et revêtu d'une

livrée bleu-clair avec des boutons armoriés se présente devant

vous et se met avec un zèle extrême en devoir de tirer vos

bottes, vous sentez que si, au lieu de sa pâle et maigre figure,

apparaissaient tout à coup à vos yeux les larges pommettes et le

nez épaté d'un jeune rustre que son maître a enlevé depuis peu à

la charrue, mais qui a déjà eu le temps de découdre en plus de

dix endroits les coutures du _kaftane_[5] de nankin qu'on vient

de lui faire endosser,--ce changement vous causerait un indicible

plaisir, et que vous vous exposeriez très-volontiers au danger

d'avoir vos pieds mis en sang par la maladresse de ce valet

improvisé.

[Note 2: La verste équivaut à un kilomètre.]

[Note 3: Toutes les phrases soulignées sont en français dans

le texte russe.]

[Note 4: Domestiques serfs pris parmi les paysans. Ils

forment une classe à part, reçoivent la nourriture et des

gages et sont privés de la portion de terre qu'ils

possédaient étant paysans. Ils sont habillés à l'européenne.

Cette classe, ou plutôt cette caste, date d'assez loin; le

descendant d'un _dvorovi_ ne retourne jamais à son ancien

état.--Ce sont les prolétaires de la Russie.]

[Note 5: Longue redingote sans boutons et croisée sur la

poitrine.]

Quel que fût mon éloignement pour Arcadi Pavlitch, il m'arriva

une fois de passer la nuit chez lui. Le lendemain, dès l'aube du

jour, je donnai ordre d'atteler ma calèche, mais il ne voulut pas

me laisser partir sans m'avoir fait déjeuner à l'anglaise, et me

conduisit dans son cabinet. On nous apporta du thé, des

côtelettes, des oeufs à la coque, du beurre, du miel, du fromage,

etc. Deux valets de chambre, dont les gants étaient d'une

blancheur irréprochable, nous servaient en silence, mais avec une

adresse et une prévenance extrêmes; ils devinaient nos moindres

désirs. Nous étions assis sur un divan, à la mode persane; Arcadi

Pavlitch portait un long pantalon de soie, une jaquette de

velours noir, un fez élégant auquel pendait un gland bleu foncé,

et ses pantoufles jaunes à la chinoise étaient sans talons. Il

buvait du thé, il riait, examinait ses ongles, fumait, s'appuyait

nonchalamment sur les coussins dont il était entouré et

paraissait à tous égards dans les meilleures dispositions. Après

avoir mangé d'un bon appétit et avec une évidente satisfaction,

il se versa un verre de vin rouge et l'approcha de ses lèvres;

mais sa figure se rembrunit presque aussitôt.

--Pourquoi le vin n'est-il pas réchauffé? demanda-t-il d'un ton

assez brusque à l'un des valets de chambre.

Celui-ci se troubla, s'arrêta comme s'il eût été soudainement

pétrifié, et pâlit.

--Il me semble que je t'adresse une question, mon ami? ajouta

Arcadi Pavlitch avec calme, et il le regarda fixement.

Le malheureux valet de chambre s'agita, mais sans changer de

place, tordit machinalement entre ses doigts la serviette qu'il

tenait, et ne souffla pas un mot.

Arcadi Pavlitch baissa la tête, jeta un regard oblique sur le

coupable et parut réfléchir.

--_Pardon, mon cher_, me dit-il bientôt avec un sourire gracieux

et en appuyant amicalement la main sur mon genou; puis, il porta

de nouveau les yeux sur le valet de chambre.--Eh bien!

va-t'en;--lui dit-il, après un instant de silence, et ayant

repris sa physionomie habituelle, il sonna.

Un homme trapu, au teint basané, aux cheveux noirs et dont le

front déprimé et les yeux noyés dans la graisse, se présenta

devant nous.

--Qu'on prenne les dispositions nécessaires..... relativement à

Théodore, dit Arcadi Pavlitch, à demi-voix et d'un air

parfaitement dégagé.

--Vous allez être obéi, répondit le gros homme, et il disparut.

--_Voilà, mon cher, les désagréments de la campagne_, remarqua

gaiement Arcadi Pavlitch; mais où allez-vous? Restez donc encore

un peu.

--Non, répliquai-je, il est temps que je parte.

--Toujours à la chasse! Ah! les chasseurs sont vraiment

terribles! Mais de quel côté allez-vous maintenant?

--À quarante verstes d'ici, à Rébova.

--À Rébova? Ah! mais dans ce cas je vais partir avec vous. Rébova

n'est qu'à cinq verstes de ma campagne de Chipilofka, où je n'ai

pas été depuis fort longtemps; il m'a été impossible de trouver

un instant pour cela. Mais voilà qui se rencontre à merveille.

Vous passerez la journée à chasser et reviendrez le soir chez

moi. _Ce sera charmant_; je prendrai un cuisinier, nous souperons

ensemble et vous coucherez à Chipilofka. C'est cela! c'est cela!

ajouta-t-il, sans attendre une réponse. _C'est arrangé._ Eh! qui

est là? Qu'on attelle la calèche, et promptement. Vous n'avez

jamais été à Chipilofka? Je me serais fait un scrupule de vous

inviter à y passer la nuit dans la maison de mon bourgmestre, où

je m'établis d'habitude, mais je sais que vous n'êtes pas

difficile, et d'ailleurs à Rébova vous auriez également couché

dans une grange sur du foin. Partons! partons! Et Arcadi Pavlitch

entonna je ne sais quelle romance française.

--Vous ne le savez peut-être pas, reprit-il en se dandinant, mes

paysans de Chipilofka sont à _l'abrok_[6]: que faire? Au reste,

ils me payent très-exactement. Il y a longtemps, je l'avoue, que

je les aurais mis à la corvée, mais le village a trop peu de

terres pour cela. Je suis même étonné qu'ils puissent nouer les

deux bouts ensemble; au reste, _c'est leur affaire_. J'ai là-bas

un bourgmestre qui est un fameux gaillard! _une forte tête_.

C'est vraiment un homme d'administration; vous pourrez vous en

convaincre. Ah! vraiment, cela se trouve fort à propos.

[Note 6: Redevance annuelle qui varie suivant les temps et

décharge les paysans de tout travail manuel au profit du

seigneur.]

Il n'y avait rien à faire. Au lieu de partir tout de suite, nous

ne nous mîmes en route qu'à deux heures de l'après-midi. Les

chasseurs comprendront mon désappointement. Arcadi Pavlitch

aimait parfois, comme il le disait lui-même, à se dorloter. Il

prit en conséquence une telle quantité de linge, de vêtements, de

parfums, de coussins et de nécessaires de toute espèce, qu'un

Allemand économe en aurait eu très-certainement pour plus d'un

an. À chaque descente, il adressait une allocution peu étendue,

mais fort énergique, à son cocher, d'où je me crus autorisé à

conclure que mon cher voisin était un grand poltron. Le voyage

s'accomplit du reste fort heureusement; le seul accident qui

arriva n'eut point de suites fâcheuses. Une des roues de derrière

de la _téléga_[7] qui portait le cuisinier s'étant enfoncée dans

un pont nouvellement réparé, ce personnage important eut

l'abdomen légèrement comprimé. Lorsqu'Arcadi Pavlitch vit le

danger que courait le Carême domestique, il s'effraya tout de bon

et envoya savoir s'il ne s'était point blessé à la main; mais la

réponse qu'on lui apporta l'ayant complétement rassuré à cet

égard, il reprit son calme habituel. Nous allions assez

lentement, et vers la fin de notre expédition j'éprouvais une

fatigue extrême; j'étais assis à côté d'Arcadi Pavlitch, et au

bout d'une heure de conversation il s'était mis à faire du

libéralisme, faute de mieux.

[Note 7: Charrette à quatre roues et très-légère.]

Nous arrivâmes enfin à Chipilofka, et non pas à Rébova; le cocher

ne savait comment cela se faisait. Mais il était déjà beaucoup

trop tard pour chasser ce jour-là, et je me décidai bon gré, mal

gré, à subir mon sort avec résignation.

Le cuisinier, qui était arrivé quelques minutes avant nous, avait

eu le temps de prendre toutes ses dispositions et de prévenir de

notre arrivée les personnes qu'elle pouvait intéresser. À

l'entrée du village, nous trouvâmes le _starosta_[8] (le fils du

bourgmestre); c'était un robuste paysan, aux cheveux roux et

d'une taille gigantesque; il nous attendait à cheval, chapeau

bas, et portait un _armiak_[9] neuf, sans ceinture.

[Note 8: Titre inférieur à celui de bourgmestre.]

[Note 9: Long pardessus de drap que portent particulièrement

les paysans.]

--Où est donc Safrone? lui demanda Arcadi Pavlitch.

L'énorme starosta commença par sauter à terre, et ayant salué

profondément son maître, il lui dit:--Bonjour, mon père Arcadi

Pavlitch; puis, s'étant redressé de tout son haut, et ayant

rejeté ses cheveux en arrière par un mouvement de tête, il ajouta

que Safrone était allé à Pétrova, mais qu'on l'avait envoyé

chercher.

--Eh bien! suis-nous, lui dit Arcadi Pavlitch; et nous

repartîmes.

Le starosta tira son cheval vers l'un des bas-côtés de la route,

par respect pour nous, se hissa sur son dos et se mit à suivre la

calèche au grand trot, mais en tenant toujours son chapeau à la

main. En traversant le village, nous rencontrâmes plusieurs

paysans dans des téléga vides; leurs jambes pendaient hors de ces

rustiques équipages, dont les cahots les faisaient sauter en

l'air à tout moment; ils revenaient du travail et chantaient à

tue-tête. Mais dès qu'ils eurent aperçu notre calèche et le

starosta, ils se turent, ôtèrent leurs bonnets fourrés (on était

cependant au coeur de l'été) et se levèrent comme s'ils

attendaient des ordres. Arcadi Pavlitch leur accorda, en passant,

un signe de tête plein de dignité. Une agitation inaccoutumée se

répandit bientôt dans tout le village. Les paysannes en jupes

rayées jetaient des bâtons aux chiens trop zélés ou assez peu

perspicaces pour nous accueillir par des aboiements. Un vieillard

boiteux dont la barbe blanche montait presque jusqu'aux yeux

arracha précipitamment d'un abreuvoir le cheval qu'il venait d'y

amener, et qui n'avait pas encore achevé de boire, et, lui ayant

donné, sans le moindre motif, un grand coup de pied dans le côté,

il nous salua. Des enfants en longues chemises[10] s'éloignaient

à notre approche avec des hurlements, se couchaient à plat ventre

sur le seuil des portes, baissaient la tête, levaient les pieds

en l'air et se trouvaient très-expéditivement transportés de

cette manière au fond des _sénis_[11] obscurs de leurs demeures

respectives, qu'ils ne quittaient plus. Les poules mêmes

prenaient le trot et allaient se réfugier dans les cours. Un coq

au poitrail noir et luisant comme un gilet de satin, et dont la

queue écarlate flottait fièrement au vent, était le seul être

animé qui avait eu l'audace de rester sur la route à notre

approche, et il s'apprêtait même à chanter, lorsque tout à coup

il se troubla et prit la fuite à son tour.

[Note 10: Pendant tout l'été les enfants ne portent dans les

villages que des chemises montantes, nouées à la taille par

une étroite ceinture, et vont nu-pieds.]

[Note 11: Pièce froide et sans fenêtres qui tient lieu

d'antichambre dans les maisons des paysans russes. Le seuil

de la porte est ordinairement très-haut.]

La maison du bourgmestre était située à l'écart, au milieu d'un

enclos semé de chanvre qui était alors en pleine croissance. La

calèche s'arrêta devant la porte. M. Pénotchkine se leva, fit

tomber, par un mouvement fort pittoresque, le manteau qui était

jeté sur ses épaules, et mit pied à terre en promenant autour de

lui un regard plein de bienveillance. La femme du bourgmestre

s'avança vers nous avec force salutations et approcha ses lèvres

de la main seigneuriale. Arcadi Pavlitch lui laissa le temps de

la couvrir de baisers et monta l'escalier. Au fond de la première

pièce se tenait blottie, dans un coin obscur, la femme du

starosta: elle salua le maître, mais n'osa point lui baiser la

main. Dans la _chambre froide_[12] qui se trouvait à droite de

celle où nous étions entrés, deux autres paysannes étaient

occupées à disposer le local en toute hâte; elles en tiraient une

foule de vieilleries, des cruches vides, des _touloupes_[13] dont

la peau était durcie à force d'usage, des pots à beurre, un

berceau rempli de chiffons de toute couleur, et contenant un

enfant à la mamelle: elles balayaient avec les paquets de

branches dont on se sert au bain[14] les ordures qui couvraient

le plancher... Arcadi Pavlitch les chassa et alla s'établir sur

le banc près des _images_[15]. Les cochers commencèrent à

apporter des malles, des cassettes et d'autres objets, en

s'efforçant de faire le moins de bruit possible avec leurs

épaisses chaussures.

[Note 12: Logement d'été, attenant ordinairement à celui

d'hiver ou du moins situé sous le même toit.]

[Note 13: Pelisse en peau de mouton.]

[Note 14: Les paysans russes se fouettent dans les étuves

avec des petits balais de branches de bouleau garnies de

feuilles.]

[Note 15: Place d'honneur dans les maisons de paysan.]

Pendant ce temps Arcadi Pavlitch interrogeait le starosta sur

l'état des semailles, et sur quelques autres sujets qui se

rapportaient à l'économie agricole. Les réponses du starosta

étaient satisfaisantes, mais il avait un air gauche et

embarrassé: on eût dit qu'il agrafait son kaftane au coeur de

l'hiver avec des doigts glacés par la gelée. Il se tenait près de

la porte et tournait continuellement la tête comme s'il

s'attendait à quelque danger: il se préoccupait beaucoup aussi

des allées et venues incessantes du valet de chambre. Quoiqu'il

me masquât presque entièrement la porte, j'aperçus derrière lui,

dans la première pièce, la femme du bourgmestre qui donnait en

silence une bourrée de coups de poing à je ne sais quelle autre

paysanne. Mais un bruit de roues se fit entendre, et une téléga

s'arrêta devant la maison; le bourgmestre fit son entrée dans la

chambre.

Cet homme d'administration, comme l'appelait Arcadi Pavlitch,

était de petite taille; mais il avait les épaules larges, et

quoiqu'il eût les cheveux gris, il était encore robuste: il avait

le nez rouge, de petits yeux d'un bleu gris, et une barbe en

éventail. Je crois nécessaire de faire à ce propos la remarque

suivante: depuis que la Russie existe, tous ceux qui s'y sont

enrichis ont une barbe démesurée. Un paysan de votre connaissance

a une barbe peu fournie et effilée; vous le rencontrez un beau

jour et remarquez avec stupéfaction que sa figure est entourée

d'une véritable auréole; d'où lui vient cet ornement? Le

bourgmestre avait, à ce qu'il paraît, fait bonne chère à Pétrova;

il exhalait une odeur d'eau-de-vie assez prononcée, et sa figure

était passablement avinée.

--Ah! vous qui êtes nos pères, nos bienfaiteurs,--commença-t-il à

crier d'une voix haute et traînante, et en donnant à sa

physionomie une expression d'attendrissement si vif qu'il

semblait au moment de verser un torrent de larmes,--vous avez

donc daigné venir nous visiter! Votre petite main, mon père,

votre main chérie,--ajouta-t-il en tendant les lèvres avec

ardeur. Arcadi Pavlitch s'empressa de satisfaire à cette preuve

d'attachement.

--Eh bien! père Safrone, comment vont les affaires?--demanda-t-il

ensuite au bourgmestre d'un ton presque caressant.

--Ah! père,--reprit celui-ci,--comment pourraient-elles aller

mal? N'êtes-vous pas nos pères, nos bienfaiteurs? Vous avez

daigné honorer notre pauvre village de votre présence; vous nous

avez comblés par là de bonheur pour le reste de nos jours. Dieu

soit loué! Arcadi Pavlitch; Dieu soit loué! tout va bien, grâce à

vos bienfaits.

Le lendemain les deux étrangers suivent le _starosta_, ou l'intendant

dans l'examen de la propriété et sont témoins de l'arbitraire et de

l'iniquité du bourgmestre; il y a de quoi pleurer sur le sort asservi

des paysans. Mais passons; tout cela est changé pour le paysan devenu

_libre_. Et l'empereur s'occupait d'émanciper également le paysan

polonais quand l'insurrection est venue changer la question et

transformer la réforme en insurrection. La Russie et la Pologne en

sont là.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 9 / 136 题