I
Mais revenons aux chasseurs, ce chef-d'oeuvre de Tourgueneff. C'est
aussi l'impression de leur excellent traducteur M. de Lavau. Voici
comment il le juge dans sa préface:
Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi j'ai pris la
résolution de traduire les _Récits d'un Chasseur_; il serait
parfaitement inutile d'insister sur ce point. Cependant, je crois
nécessaire d'observer que, connaissant la difficulté d'un travail
de ce genre, je ne me serais peut-être point décidé à
l'entreprendre si l'auteur lui-même ne m'y avait encouragé.
Est-il besoin d'ajouter qu'au lieu de suivre le procédé un peu
trop commode de M. Charrière, je me suis soumis de tout point aux
devoirs qu'imposent les modestes fonctions de traducteur. On peut
être assuré de ne trouver dans ces pages rien qui n'appartienne à
l'auteur. Si j'y ai ajouté quoi que ce soit de ma façon, ce sont
les fautes qui ont échappé à mon attention. Enfin, comme il
aurait pu se rencontrer néanmoins de par le monde des esprits
assez disposés à m'adresser les accusations que M. Charrière
s'est volontairement attirées, j'ai prié l'auteur de revoir
attentivement mon travail, et il s'est prêté à ma demande avec
beaucoup d'obligeance; il a même consenti à rétablir quelques
passages qu'il avait cru devoir prudemment supprimer dans
l'oeuvre originale et qui, par un cachet particulier de vérité,
ajoutent encore à l'effet qu'elle produit dans son ensemble.
La pensée qui a inspiré cette composition est digne d'éloges. Les
_Récits d'un Chasseur_ sont principalement destinés à nous
dépeindre l'intéressante population qui, à la honte de notre
siècle, est encore courbée en Russie sous le joug odieux du
servage. On y rencontre bien quelques petits seigneurs
campagnards; mais ils se trouvent placés au second plan; tout
l'intérêt est concentré sur les hommes qui vivent dans leur
dépendance. Chacun applaudira sans doute au courage de
l'écrivain qui, sous le régime ombrageux alors dans toute sa
vigueur[1] en Russie, n'a pas craint de consacrer sa plume à une
pareille entreprise. Avant lui, personne n'avait osé la tenter;
le monde au milieu duquel il nous introduit était une région
inconnue pour la littérature russe.
[Note 1: La première édition russe des _Récits d'un
Chasseur_ est épuisée depuis longtemps; mais l'autorisation
d'en publier une seconde n'a pu être obtenue jusqu'à ce
jour.]
Quoiqu'on puisse considérer les _Récits d'un Chasseur_ comme un
éloquent plaidoyer en faveur de l'affranchissement des serfs,
l'auteur n'a nullement cherché à donner une idée favorable du
paysan russe. Gardons-nous de le supposer; il n'a point dissimulé
les défauts de son modèle. Les portraits qui composent ce volume
sont d'une ressemblance parfaite, et aucun des nombreux
imitateurs que M. Tourgueneff compte actuellement en Russie ne
peut, à cet égard, lui être comparé. Si une lecture attentive des
_Récits d'un Chasseur_ inspire une profonde aversion pour les
droits dont disposent les seigneurs russes, ce n'est point M.
Tourgueneff qu'il faut en accuser; il s'est borné à retracer
consciencieusement les scènes et les traits de moeurs populaires
qu'il a recueillis en parcourant, le fusil sur l'épaule, les
différentes provinces de l'empire. En un mot, il n'y a rien de
romanesque dans ces pages; ce sont des études sérieuses et
impartiales qui nous initient fidèlement aux habitudes et au
caractère du peuple. En les méditant, on arrive à connaître le
paysan russe aussi parfaitement que si on avait passé sa vie dans
le pays.
Mais tout en s'imposant pour règle de demeurer constamment
fidèle à la vérité, l'auteur n'en a pas moins distribué avec
beaucoup d'art les remarques et les souvenirs qu'il a réunis dans
ce volume. L'analyse psychologique n'étant point son fait, et,
pour mon compte, je ne m'en plaindrai pas, les nombreuses
observations qui remplissent les _Récits d'un Chasseur_ portent
principalement sur l'état social, les moeurs et l'extérieur des
paysans russes; l'auteur nous fait rarement pénétrer dans les
replis de leur conscience. C'est en retraçant les habitudes et
les actions de ses personnages qu'il nous donne ordinairement la
mesure des sentiments et des désirs qui les animent. Le procédé
n'est pas nouveau assurément, surtout en Russie; il y est très
répandu, depuis Gogol, dans la littérature; mais je crois
vraiment qu'en ce genre, M. Tourgueneff n'a point de rivaux, même
parmi nous. Rien n'égale l'éloquence de son mutisme; un regard,
un soupir, le moindre geste en disent plus sous sa plume que
toutes les analyses. On sait que l'écueil ordinaire des écrivains
qui marchent dans cette voie est la monotonie et la vulgarité, M.
Tourgueneff a su l'éviter, et cela sans beaucoup d'efforts; il en
a été préservé par la nature de son sujet, le paysan russe étant
encore essentiellement poétique, et probablement aussi par
l'heureuse disposition de son esprit, qui aime avant tout la
distinction sans pousser jusqu'à la recherche. Mais où il excelle
surtout, c'est dans la description pittoresque du pays; il sait
rendre avec une merveilleuse exactitude les mouvements les plus
imperceptibles, et jusqu'aux traits fugitifs qui caractérisent
inopinément la physionomie mobile et expressive de la nature.
Rien ne l'arrête; il nous dépeint, avec une précision vraiment
surprenante, le frémissement de la forêt, le murmure lointain
d'une cascade, la couleur et la forme changeante des nuages, le
jeu d'un rayon de soleil qui éclaire subitement la plaine; et
comme la nature est toujours attrayante, tous ces détails, loin
de lasser l'attention du lecteur, ont un charme infini. On a
beaucoup écrit dernièrement contre la direction littéraire que
l'auteur a suivie dans cet ouvrage. Après avoir lu les _Récits
d'un Chasseur_, on demeure convaincu qu'elle ne saurait être
vraiment funeste qu'à la médiocrité.
Quant à passer en revue les diverses pièces de ce recueil, je ne
le crois point nécessaire: le lecteur saura fort bien, sans mon
secours, distinguer celles qui sont les plus dignes de fixer son
attention. Cependant, aux personnes qui voudraient se borner à
feuilleter le volume, il est bon d'indiquer les nouvelles qui
caractérisent le mieux le paysan russe. La triste et humiliante
situation où il se trouve est admirablement dépeinte dans trois
récits: _le Bourgmestre_, _Lgove_ et _les Deux Propriétaires_. Le
premier surtout mérite d'être remarqué; l'auteur y montre des
paysans vivant sous une double oppression; on les voit aux prises
avec un intendant hypocrite et brutal, comme il y en a tant en
Russie, et un de ces propriétaires qui, sous les formes d'un
homme du monde, cachent l'insensibilité et l'égoïsme calculateur
du commerçant le plus madré. Sans doute, il existe un petit
nombre de seigneurs qui ne rappellent en rien cet odieux et
ridicule personnage, et l'auteur en dépeint loyalement plusieurs
dans ses récits, mais, ce ne sont là que des _accidents heureux_,
comme on l'a dit du pouvoir. On est surpris d'apprendre, en
lisant les deux autres études, à quel point sont souvent poussées
en Russie, d'une part la tyrannie des seigneurs, et de l'autre la
bassesse que la servitude impose aux hommes qui les approchent.
Mais il ne faut point croire que tous les paysans russes soient
dans cet état de dégradation; ils se relèvent au plus léger
souffle de liberté, comme l'herbe flétrie que frappe un rayon de
soleil. Prenons les hommes que l'auteur nous montre dans la
nouvelle intitulée _Kor et Kalinitch_: ils ne le cèdent
assurément pas, pour l'intelligence et la dignité, aux paysans
des pays les plus éclairés, et l'emportent sur eux à beaucoup
d'autres égards. Les sentiments qui nous attachent au foyer
domestique et qui en éloignent le plus sûrement les inquiétudes
et les désirs, sources ordinaires des révolutions, règnent encore
généralement sous l'humble toit du paysan russe, le sentiment
religieux surtout: pour en demeurer convaincu, il faut suivre
attentivement les discours de _Kaciane_: on entendra sortir de la
bouche d'un pauvre serf des paroles qui accusent une inspiration
puissante et dont la forme a quelque chose de biblique. L'homme
qui parle ainsi n'est point une exception; les pensées qu'il
exprime sont communes à presque tous les sectaires russes, et le
nombre de ceux-ci est très-considérable. Mais au sentiment
religieux qui le soutient et le guide dans sa pénible carrière le
paysan russe joint un tour d'esprit gracieux et poétique; les
pages charmantes intitulées _la Prairie_ semblent avoir pour
objet principal de mettre en évidence cette disposition
naturelle. L'auteur s'est plu à y exposer avec détail une partie
des idées superstitieuses qui, en Russie, peuplent encore
l'imagination du paysan. C'est dans cette nouvelle que le talent
descriptif dont nous avons parlé plus haut est surtout frappant:
M. Tourgueneff nous promène longuement au milieu d'une de ces
plaines immenses qui se trouvent au centre de la Russie, et on le
suit sans éprouver la moindre fatigue. Enfin, personne n'ignore
que le paysan russe se fait remarquer aussi par une véritable
passion pour la musique. Ce dernier trait de caractère a fourni
à l'auteur une de ses meilleures études; elle est intitulée _les
Chanteurs_, et, ainsi que son titre l'indique, nous y assistons à
un concert champêtre qui est plein d'intérêt.
Après avoir parcouru les pièces que je viens d'indiquer, le
lecteur ne saurait se refuser sans doute à reconnaître le talent
de M. Tourgueneff; mais il aurait une idée encore fort incomplète
du peuple russe; car, dans presque toutes ces études, l'auteur ne
s'est attaché à présenter son sujet que par les côtés qui lui
sont les plus propres à éveiller notre sympathie. Le paysan russe
en offre d'autres qui attiédissent un peu ce sentiment. On
rencontre souvent dans les villages des hommes que la Providence
semble tenir en réserve pour châtier un jour les partisans
obstinés du servage: tels sont, entre autres, deux paysans avec
lesquels nous faisons connaissance dès le début du livre dans les
pièces intitulées: _Birouk_ et _Jermolaï et la Meunière_. Dans la
première, l'homme sombre et impitoyable que l'auteur nous dépeint
est esquissé rapidement, mais le fantasque personnage qui figure
dans la seconde est étudié avec beaucoup de soin. Parmi les
traits qui le distinguent, il en est un malheureusement général
chez le peuple russe; c'est un dédain, un mépris pour les femmes
qui rend le sort de celles-ci des plus tristes. Cela ne doit
point nous surprendre; il faut au contraire s'étonner que
l'oppression et la misère n'aient point communiqué au paysan
russe une plus grande sauvagerie; il le doit sans doute aux
croyances que le christianisme a développées dans son esprit
inculte.
Mais je m'arrête, car il faudrait citer presque toutes les pièces
de ce recueil: il n'en est pas une qui ne soit à la fois
instructive et intéressante. On doit encore à l'auteur quelques
autres nouvelles et plusieurs pièces de théâtre qui ont été
accueillies avec faveur; mais les _Récits d'un Chasseur_ sont
toujours le plus beau fleuron de sa couronne littéraire, et
jusqu'à présent, je le répète, aucun écrivain n'a dépeint le
paysan russe avec plus de talent et de vérité.