Elles demeurent ici depuis quatre ans, et nous ne savons pas encore ce
qu'elles font. Le matin, jusqu'à midi seulement, une vieille femme de
ménage à moitié sourde, et qui ne parle pas plus qu'un mur, vient les
servir. Le soir, deux ou trois vieux messieurs, décorés comme vous,
monsieur, dont l'un a équipage, des domestiques, et auquel on donne aux
environs de cinquante mille livres de rente, arrivent chez elles, et
restent souvent très-tard. C'est d'ailleurs des locataires bien
tranquilles, comme vous, monsieur. Et puis, c'est économe, ça vit de
rien. Aussitôt qu'il arrive une lettre, elles la paient. C'est drôle,
monsieur, la mère se nomme autrement que sa fille. Ah! quand elles vont
aux Tuileries, mademoiselle est bien flambante, et ne sort pas de fois
qu'elle ne soit suivie de jeunes gens auxquels elle ferme la porte au
nez, et elle fait bien. Le propriétaire ne souffrirait pas...
La voiture était arrivée, Hippolyte n'en entendit pas davantage et
revint chez lui. Sa mère, à laquelle il raconta son aventure, pansa de
nouveau sa blessure, et ne lui permit pas de retourner le lendemain à
son atelier. Consultation faite, diverses prescriptions furent
ordonnées, et Hippolyte resta trois jours au logis. Pendant cette
réclusion, son imagination inoccupée lui rappela vivement, et comme par
fragments, les détails de la scène qu'il avait eue sous les yeux après
son évanouissement. Le profil de la jeune fille tranchait fortement sur
les ténèbres de sa vision intérieure: il revoyait le visage flétri de la
mère ou sentait encore les mains d'Adélaïde, il retrouvait un geste qui
l'avait peu frappé d'abord mais dont les grâces exquises étaient mises
en relief par le souvenir; puis une attitude ou les sons d'une voix
mélodieuse embellis par le lointain de la mémoire reparaissaient tout à
coup, comme ces objets qui plongés au fond des eaux reviennent à la
surface. Aussi, le jour où il lui fut permis de reprendre ses travaux,
retourna-t-il de bonne heure à son atelier; mais la visite qu'il avait
incontestablement le droit de faire à ses voisines était la véritable
cause de son empressement, il oubliait déjà ses tableaux commencés. Au
moment où une passion brise ses langes, il se rencontre des plaisirs
inexplicables que comprennent ceux qui ont aimé. Ainsi quelques
personnes sauront pourquoi le peintre monta lentement les marches du
quatrième étage, et seront dans le secret des pulsations qui se
succédèrent rapidement dans son coeur au moment où il vit la porte brune
du modeste appartement qu'habitait mademoiselle Leseigneur. Cette fille,
qui ne portait pas le nom de sa mère, avait éveillé mille sympathies
chez le jeune peintre; il voulait voir entre eux quelques similitudes de
position, et la dotait des malheurs de sa propre origine. Tout en
travaillant, Hippolyte se livra fort complaisamment à des pensées
d'amour, et, dans un but qui ne s'expliquait pas trop, il fit beaucoup
de bruit pour obliger les deux dames à s'occuper de lui comme il
s'occupait d'elles. Il resta très-tard à son atelier, il y dîna; puis,
vers sept heures, descendit chez ses voisines.
Aucun peintre de moeurs n'a osé nous initier, par pudeur peut-être, aux
intérieurs vraiment curieux de certaines existences parisiennes, au
secret de ces habitations d'où sortent de si fraîches, de si élégantes
toilettes, des femmes si brillantes qui, riches au dehors, laissent voir
partout chez elles les signes d'une fortune équivoque. Si la peinture
est ici trop franchement dessinée, si vous y trouvez des longueurs, n'en
accusez pas la description qui fait, pour ainsi dire, corps avec
l'histoire; car l'aspect de l'appartement habité par ses deux voisines
influa beaucoup sur les sentiments et sur les espérances d'Hippolyte
Schinner.
La maison appartenait à l'un de ces propriétaires chez lesquels
préexiste une horreur profonde pour les réparations et pour les
embellissements, un de ces hommes qui considèrent leur position de
propriétaire parisien comme un état. Dans la grande chaîne des espèces
morales, ces gens tiennent le milieu entre l'avare et l'usurier.
Optimistes par calcul, ils sont tous fidèles au _statu quo_ de
l'Autriche. Si vous parlez de déranger un placard ou une porte, de
pratiquer la plus nécessaire des ventouses, leurs yeux brillent, leur
bile s'émeut, ils se cabrent comme des chevaux effrayés. Quand le vent a
renversé quelques faîteaux de leurs cheminées, ils sont malades et se
privent d'aller au Gymnase ou à la Porte-Saint-Martin pour cause de
réparations. Hippolyte, qui, à propos de certains embellissements à
faire dans son atelier, avait eu _gratis_ la représentation d'une scène
comique avec le sieur Molineux, ne s'étonna pas des tons noirs et gras,
des teintes huileuses, des taches et autres accessoires assez
désagréables qui décoraient les boiseries. Ces stigmates de misère ne
sont point d'ailleurs sans poésie aux yeux d'un artiste.
Mademoiselle Leseigneur vint elle-même ouvrir la porte. En voyant le
jeune peintre, elle le salua; puis, en même temps, avec cette dextérité
parisienne et cette présence d'esprit que la fierté donne, elle se
retourna pour fermer la porte d'une cloison vitrée à travers laquelle
Hippolyte aurait pu voir quelques linges étendus sur des cordes
au-dessus des fourneaux économiques, un vieux lit de sangles, la braise,
le charbon, les fers à repasser, la fontaine filtrante, la vaisselle et
tous les ustensiles particuliers aux petits ménages. Des rideaux de
mousseline assez propres cachaient soigneusement ce _capharnaüm_, mot en
usage pour désigner familièrement ces espèces de laboratoires, mal
éclairé d'ailleurs par des jours de souffrance pris sur une cour
voisine. Avec le rapide coup d'oeil des artistes, Hippolyte vit la
destination, les meubles, l'ensemble et l'état de cette première pièce
coupée en deux. La partie honorable, qui servait à la fois d'antichambre
et de salle à manger, était tendue d'un vieux papier de couleur aurore,
à bordure veloutée, sans doute fabriqué par Réveillon, et dont les trous
ou les taches avaient été soigneusement dissimulés sous des pains à
cacheter. Des estampes représentant les batailles d'Alexandre par
Lebrun, mais à cadres dédorés, garnissaient symétriquement les murs. Au
milieu de cette pièce était une table d'acajou massif, vieille de formes
et à bords usés. Un petit poêle, dont le tuyau droit et sans coude
s'apercevait à peine, se trouvait devant la cheminée, dont l'âtre
contenait une armoire. Par un contraste bizarre, les chaises offraient
quelques vestiges d'une splendeur passée, elles étaient en acajou
sculpté; mais le maroquin rouge du siége, les clous dorés et les
cannetilles montraient des cicatrices aussi nombreuses que celles des
vieux sergents de la garde impériale. Cette pièce servait de musée à
certaines choses qui ne se rencontrent que dans ces sortes de ménages
amphibies, objets innommés participant à la fois du luxe et de la
misère. Entre autres curiosités, Hippolyte vit une longue-vue
magnifiquement ornée, suspendue au-dessus de la petite glace verdâtre
qui décorait la cheminée. Pour appareiller cet étrange mobilier, il y
avait entre la cheminée et la cloison un mauvais buffet peint en acajou,
celui de tous les bois qu'on réussit le moins à simuler. Mais le carreau
rouge et glissant, mais les méchants petits tapis placés devant les
chaises, mais les meubles, tout reluisait de cette propreté frotteuse
qui prête un faux lustre aux vieilleries en accusant encore mieux leurs
défectuosités, leur âge et leurs longs services. Il régnait dans cette
pièce une senteur indéfinissable résultant des exhalaisons du capharnaüm
mêlées aux vapeurs de la salle à manger et à celles de l'escalier,
quoique la fenêtre fût entr'ouverte et que l'air de la rue agitât les
rideaux de percale soigneusement étendus, de manière à cacher
l'embrasure où les précédents locataires avaient signé leur présence par
diverses incrustations, espèces de fresques domestiques. Adélaïde ouvrit
promptement la porte de l'autre chambre, où elle introduisit le peintre
avec un certain plaisir. Hippolyte, qui jadis avait vu chez sa mère les
mêmes signes d'indigence, les remarqua avec la singulière vivacité
d'impression qui caractérise les premières acquisitions de notre
mémoire, et entra mieux que tout autre ne l'aurait fait dans les détails
de cette existence. En reconnaissant les choses de sa vie d'enfance, ce
bon jeune homme n'eut ni mépris de ce malheur caché, ni orgueil du luxe
qu'il venait de conquérir pour sa mère.
--Eh bien, monsieur! j'espère que vous ne vous sentez plus de votre
chute? lui dit la vieille mère en se levant d'une antique bergère
placée au coin de la cheminée et en lui présentant un fauteuil.
--Non, madame. Je viens vous remercier des bons soins que vous m'avez
donnés, et surtout mademoiselle qui m'a entendu tomber.
En disant cette phrase, empreinte de l'adorable stupidité que donnent à
l'âme les premiers troubles de l'amour vrai, Hippolyte regardait la
jeune fille. Adélaïde allumait la lampe à double courant d'air, afin de
faire disparaître une chandelle contenue dans un grand martinet de
cuivre et ornée de quelques cannelures saillantes par un coulage
extraordinaire. Elle salua légèrement, alla mettre le martinet dans
l'antichambre, revint placer la lampe sur la cheminée et s'assit près de
sa mère, un peu en arrière du peintre, afin de pouvoir le regarder à son
aise en paraissant très-occupée du début de la lampe dont la lumière,
saisie par l'humidité d'un verre terni, pétillait en se débattant avec
une mèche noire et mal coupée. En voyant la grande glace qui ornait la
cheminée, Hippolyte y jeta promptement les yeux pour admirer Adélaïde.
La petite ruse de la jeune fille ne servit donc qu'à les embarrasser
tous deux. En causant avec madame Leseigneur, car Hippolyte lui donna ce
nom à tout hasard, il examina le salon, mais décemment et à la dérobée.
Le foyer était si plein de cendres que l'on voyait à peine les figures
égyptiennes des chenets en fer. Deux tisons essayaient de se rejoindre
devant une bûche de terre, enterrée aussi soigneusement que peut l'être
le trésor d'un avare. Un vieux tapis d'Aubusson, bien raccommodé, bien
passé, usé comme l'habit d'un invalide, ne couvrait pas tout le carreau
dont la froideur était à peine amortie. Les murs avaient pour ornement
un papier rougeâtre, figurant une étoffe en lampasse à dessins jaunes.
Au milieu de la paroi opposée à celle où se trouvaient les fenêtres, le
peintre vit une fente et les plis faits dans le papier par les deux
portes d'une alcôve où madame Leseigneur couchait sans doute. Un canapé
placé devant cette ouverture secrète la déguisait imparfaitement. En
face de la cheminée, il y avait une très-belle commode en acajou dont
les ornements ne manquaient ni de richesse ni de goût. Un portrait
accroché au-dessus représentait un militaire de haut grade; mais le peu
de lumière ne permit pas au peintre de distinguer à quelle arme il
appartenait. Cette effroyable croûte paraissait d'ailleurs avoir été
plutôt faite en Chine qu'à Paris. Aux fenêtres, des rideaux en soie
rouge étaient décolorés comme le meuble en tapisserie jaune et rouge qui
garnissait ce salon à deux fins. Sur le marbre de la commode, un
précieux plateau de malachite supportait une douzaine de tasses à café,
magnifiques de peinture, et sans doute faites à Sèvres. Sur la cheminée
s'élevait l'éternelle pendule de l'empire, un guerrier guidant les
quatre chevaux d'un char dont la roue porte à chaque raie le chiffre
d'une heure. Les bougies des flambeaux étaient jaunies par la fumée, et
à chaque coin du chambranle on voyait un vase en porcelaine dans lequel
se trouvait un bouquet de fleurs artificielles plein de poussière et
garni de mousse. Au milieu de la pièce, Hippolyte remarqua une table de
jeu dressée et des cartes neuves. Pour un observateur, il y avait je ne
sais quoi de désolant dans le spectacle de cette misère fardée comme une
vieille femme qui veut faire mentir son visage. A ce spectacle, tout
homme de bon sens se serait proposé secrètement et tout d'abord cette
espèce de dilemme: ou ces deux femmes sont la probité même, ou elles
vivent d'intrigues et de jeu. Mais en voyant Adélaïde, un jeune homme
aussi pur que l'était Schinner devait croire à l'innocence la plus
parfaite, et prêter aux incohérences de ce mobilier les plus honorables
causes.
--Ma fille, dit la vieille dame à la jeune personne, j'ai froid,
faites-nous un peu de feu, et donnez-moi mon châle.
Adélaïde alla dans une chambre contiguë au salon où sans doute elle
couchait, et revint en apportant à sa mère un châle de cachemire qui
neuf dut avoir un grand prix, les dessins étaient indiens; mais vieux,
sans fraîcheur et plein de reprises, il s'harmoniait avec les meubles.
Madame Leseigneur s'en enveloppa très-artistement et avec l'adresse
d'une vieille femme qui voulait faire croire à la vérité de ses paroles.
La jeune fille courut lestement au capharnaüm; et reparut avec une
poignée de menu bois qu'elle jeta bravement dans le feu pour le
rallumer.
Il serait assez difficile de traduire la conversation qui eut lieu entre
ces trois personnes. Guidé par le tact que donnent presque toujours les
malheurs éprouvés dès l'enfance, Hippolyte n'osait se permettre la
moindre observation relative à la position de ses voisines, en voyant
autour de lui les symptômes d'une gêne si mal déguisée. La plus simple
question eût été indiscrète et ne devait être faite que par une amitié
déjà vieille. Néanmoins le peintre était profondément préoccupé de
cette misère cachée, son âme généreuse en souffrait; mais sachant ce que
toute espèce de pitié, même la plus amie, peut avoir d'offensif, il se
trouvait mal à l'aise du désaccord qui existait entre ses pensées et ses
paroles. Les deux dames parlèrent d'abord de peinture, car les femmes
devinent très-bien les secrets embarras que cause une première visite;
elles les éprouvent peut-être, et la nature de leur esprit leur fournit
mille ressources pour les faire cesser. En interrogeant le jeune homme
sur les procédés matériels de son art, sur ses études, Adélaïde et sa
mère surent l'enhardir à causer. Les riens indéfinissables de leur
conversation animée de bienveillance amenèrent tout naturellement
Hippolyte à lancer des remarques ou des réflexions qui peignirent la
nature de ses moeurs et de son âme. Les chagrins avaient prématurément
flétri le visage de la vieille dame, sans doute belle autrefois; mais il
ne lui restait plus que les traits saillants, les contours, en un mot le
squelette d'une physionomie dont l'ensemble indiquait une grande
finesse, beaucoup de grâce dans le jeu des yeux où se retrouvait
l'expression particulière aux femmes de l'ancienne cour et que rien ne
saurait définir. Ces traits si fins, si déliés pouvaient tout aussi bien
dénoter des sentiments mauvais, faire supposer l'astuce et la ruse
féminines à un haut degré de perversité que révéler les délicatesses
d'une belle âme. En effet, le visage de la femme a cela d'embarrassant
pour les observateurs vulgaires, que la différence entre la franchise et
la duplicité, entre le génie de l'intrigue et le génie du coeur, y est
imperceptible. L'homme doué d'une vue pénétrante devine ces nuances
insaisissables que produisent une ligne plus ou moins courbe, une
fossette plus ou moins creuse, une saillie plus ou moins bombée ou
proéminente. L'appréciation de ces diagnostics est tout entière dans le
domaine de l'intuition, qui peut seule faire découvrir ce que chacun est
intéressé à cacher. Il en était du visage de cette vieille dame comme de
l'appartement qu'elle habitait: il semblait aussi difficile de savoir si
cette misère couvrait des vices ou une haute probité, que de reconnaître
si la mère d'Adélaïde était une ancienne coquette habituée à tout peser,
à tout calculer, à tout vendre, ou une femme aimante, pleine de noblesse
et d'aimables qualités. Mais à l'âge de Schinner, le premier mouvement
du coeur est de croire au bien. Aussi en contemplant le front noble et
presque dédaigneux d'Adélaïde, en regardant ses yeux pleins d'âme et de
pensées, respira-t-il, pour ainsi dire, les suaves et modestes parfums
de la vertu. Au milieu de la conversation, il saisit l'occasion de
parler des portraits en général, pour avoir le droit d'examiner
l'effroyable pastel dont toutes les teintes avaient pâli, et dont la
poussière était en grande partie tombée.
--Vous tenez sans doute à cette peinture en faveur de la ressemblance,
mesdames, car le dessin en est horrible? dit-il en regardant Adélaïde.
--Elle a été faite à Calcutta, en grande hâte, répondit la mère d'une
voix émue.
Elle contempla l'esquisse informe avec cet abandon profond que donnent
les souvenirs de bonheur quand ils se réveillent et tombent sur le
coeur, comme une bienfaisante rosée aux fraîches impressions de laquelle
on aime à s'abandonner; mais il y eut aussi dans l'expression du visage
de la vieille dame les vestiges d'un deuil éternel. Le peintre voulut du
moins interpréter ainsi l'attitude et la physionomie de sa voisine, près
de laquelle il vint alors s'asseoir.
--Madame, dit-il, encore un peu de temps, et les couleurs de ce pastel
auront disparu. Le portrait n'existera plus que dans votre mémoire. Là
où vous verrez une figure qui vous est chère, les autres ne pourront
plus rien apercevoir. Voulez-vous me permettre de transporter cette
ressemblance sur la toile? elle y sera plus solidement fixée qu'elle ne
l'est sur ce papier. Accordez-moi, en faveur de notre voisinage, le
plaisir de vous rendre ce service. Il se rencontre des heures pendant
lesquelles un artiste aime à se délasser de ses grandes compositions par
des travaux d'une portée moins élevée, ce sera donc pour moi une
distraction que de refaire cette tête.
La vieille dame tressaillit en entendant ces paroles, et Adélaïde jeta
sur le peintre un de ces regards recueillis qui semblent être un jet de
l'âme. Hippolyte voulait appartenir à ses deux voisines par quelque
lien, et conquérir le droit de se mêler à leur vie. Son offre, en
s'adressant aux plus vives affections du coeur, était la seule qu'il lui
fût possible de faire: elle contentait sa fierté d'artiste, et n'avait
rien de blessant pour les deux dames. Madame Leseigneur accepta sans
empressement ni regret, mais avec cette conscience des grandes âmes qui
savent l'étendue des liens que nouent de semblables obligations et qui
en font un magnifique éloge, une preuve d'estime.
--Il me semble, dit le peintre, que cet uniforme est celui d'un officier
de marine?
--Oui, dit-elle, c'est celui des capitaines de vaisseau. Monsieur de
Rouville, mon mari, est mort à Batavia des suites d'une blessure reçue
dans un combat contre un vaisseau anglais qui le rencontra sur les côtes
d'Asie. Il montait une frégate de cinquante-six canons, et le _Revenge_
était un vaisseau de quatre-vingt-seize. La lutte fut très-inégale; mais
il se défendit si courageusement qu'il la maintint jusqu'à la nuit et
put échapper. Quand je revins en France, Bonaparte n'avait pas encore le
pouvoir, et l'on me refusa une pension. Lorsque, dernièrement, je la
sollicitai de nouveau, le ministre me dit avec dureté que si le baron de
Rouville eût émigré, je l'aurais conservé; qu'il serait sans doute
aujourd'hui contre-amiral; enfin, son excellence finit par m'opposer je
ne sais quelle loi sur les déchéances. Je n'ai fait cette démarche à
laquelle des amis m'avaient poussée, que pour ma pauvre Adélaïde. J'ai
toujours eu de la répugnance à tendre la main au nom d'une douleur qui
ôte à une femme sa voix et ses forces. Je n'aime pas cette évaluation
pécuniaire d'un sang irréparablement versé...
--Ma mère, ce sujet de conversation vous fait toujours mal.
Sur ce mot d'Adélaïde, la baronne Leseigneur de Rouville inclina la tête
et garda le silence.
--Monsieur, dit la jeune fille à Hippolyte, je croyais que les travaux
des peintres étaient en général peu bruyants!
A cette question, Schinner se prit à rougir en se souvenant du tapage
qu'il avait fait. Adélaïde n'acheva pas et lui sauva quelque mensonge en
se levant tout à coup au bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte,
elle alla dans sa chambre d'où elle revint aussitôt en tenant deux
flambeaux dorés garnis de bougies entamées qu'elle alluma promptement;
et sans attendre le tintement de la sonnette, elle ouvrit la porte de la
première pièce où elle laissa la lampe. Le bruit d'un baiser reçu et
donné retentit jusque dans le coeur d'Hippolyte. L'impatience que le
jeune homme eut de voir celui qui traitait si familièrement Adélaïde ne
fut pas promptement satisfaite. Les arrivants eurent avec la jeune fille
une conversation à voix basse qu'il trouva bien longue. Enfin,
mademoiselle de Rouville reparut suivie de deux hommes dont le costume,
la physionomie et l'aspect étaient toute une histoire. Agé d'environ
soixante ans, le premier portait un de ces habits inventés, je crois,
pour Louis XVIII alors régnant, et dans lesquels le problème vestimental
le plus difficile avait été résolu par un tailleur qui devrait être
immortel. Cet artiste connaissait, à coup sûr, l'art des transitions qui
fut tout le génie de ce temps si politiquement mobile. N'est-ce pas un
bien rare mérite que de savoir juger son époque? Cet habit, que les
jeunes gens d'aujourd'hui peuvent prendre pour une fable, n'était ni
civil ni militaire et pouvait passer tour à tour pour militaire et pour
civil. Des fleurs de lis brodées ornaient les retroussis des deux pans
de derrière. Les boutons dorés étaient également fleurdelisés. Sur les
épaules, deux attentes vides demandaient des épaulettes inutiles. Ces
deux symptômes de milice étaient là comme une pétition sans apostille.
Chez le vieillard, la boutonnière de cet habit en drap bleu de roi était
fleurie de plusieurs rubans. Il tenait sans doute toujours à la main son
tricorne garni d'une ganse d'or, car les ailes neigeuses de ses cheveux
poudrés n'offraient pas trace de la pression du chapeau. Il semblait ne
pas avoir plus de cinquante ans, et paraissait jouir d'une santé
robuste. Tout en accusant le caractère loyal et franc des vieux émigrés,
sa physionomie dénotait aussi les moeurs libertines et faciles, les
passions gaies et l'insouciance de ces mousquetaires, jadis si célèbres
dans les fastes de la galanterie. Ses gestes, son allure, ses manières
annonçaient qu'il ne voulait se corriger ni de son royalisme, ni de sa
religion, ni de ses amours.
Une figure vraiment fantastique suivait ce prétentieux _voltigeur de
Louis XIV_ (tel fut le sobriquet donné par les bonapartistes à ces
nobles restes de la monarchie); mais pour la bien peindre il faudrait en
faire l'objet principal du tableau où elle n'est qu'un accessoire.
Figurez-vous un personnage sec et maigre, vêtu comme l'était le premier,
mais n'en étant pour ainsi dire que le reflet, ou l'ombre, si vous
voulez? L'habit, neuf chez l'un, se trouvait vieux et flétri chez
l'autre. La poudre des cheveux semblait moins blanche chez le second,
l'or des fleurs de lis moins éclatant, les attentes de l'épaulette plus
désespérées et plus recroquevillées, l'intelligence plus faible, la vie
plus avancée vers le terme fatal que chez le premier. Enfin, il
réalisait ce mot de Rivarol sur Champcenetz: «C'est mon clair de lune.»
Il n'était que le double de l'autre, le double pâle et pauvre, car il se
trouvait entre eux toute la différence qui existe entre la première et
la dernière épreuve d'une lithographie. Ce vieillard muet fut un mystère
pour le peintre, et resta constamment un mystère. Le chevalier, il
était chevalier, ne parla pas, et personne ne lui parla. Était-ce un
ami, un parent pauvre, un homme qui restait près du vieux galant comme
une demoiselle de compagnie près d'une vieille femme? Tenait-il le
milieu entre le chien, le perroquet et l'ami? Avait-il sauvé la fortune
ou seulement la vie de son bienfaiteur? Était-ce le _Trim_ d'un autre
capitaine Tobie? Ailleurs, comme chez la baronne de Rouville, il
excitait toujours la curiosité sans jamais la satisfaire. Qui pouvait,
sous la Restauration, se rappeler l'attachement qui liait avant la
Révolution ce chevalier à la femme de son ami, morte depuis vingt ans?
Le personnage qui paraissait être le plus neuf de ces deux débris
s'avança galamment vers la baronne de Rouville, lui baisa la main, et
s'assit auprès d'elle. L'autre salua et se mit près de son type, à une
distance représentée par deux chaises. Adélaïde vint appuyer ses coudes
sur le dossier du fauteuil occupé par le vieux gentilhomme en imitant,
sans le savoir, la pose que Guérin a donnée à la soeur de Didon dans son
célèbre tableau. Quoique la familiarité du gentilhomme fût celle d'un
père, pour le moment ses libertés parurent déplaire à la jeune fille.