--Ah! dit-elle, c'est sans doute mademoiselle Leseigneur et sa mère!

Elles demeurent ici depuis quatre ans, et nous ne savons pas encore ce

qu'elles font. Le matin, jusqu'à midi seulement, une vieille femme de

ménage à moitié sourde, et qui ne parle pas plus qu'un mur, vient les

servir. Le soir, deux ou trois vieux messieurs, décorés comme vous,

monsieur, dont l'un a équipage, des domestiques, et auquel on donne aux

environs de cinquante mille livres de rente, arrivent chez elles, et

restent souvent très-tard. C'est d'ailleurs des locataires bien

tranquilles, comme vous, monsieur. Et puis, c'est économe, ça vit de

rien. Aussitôt qu'il arrive une lettre, elles la paient. C'est drôle,

monsieur, la mère se nomme autrement que sa fille. Ah! quand elles vont

aux Tuileries, mademoiselle est bien flambante, et ne sort pas de fois

qu'elle ne soit suivie de jeunes gens auxquels elle ferme la porte au

nez, et elle fait bien. Le propriétaire ne souffrirait pas...

La voiture était arrivée, Hippolyte n'en entendit pas davantage et

revint chez lui. Sa mère, à laquelle il raconta son aventure, pansa de

nouveau sa blessure, et ne lui permit pas de retourner le lendemain à

son atelier. Consultation faite, diverses prescriptions furent

ordonnées, et Hippolyte resta trois jours au logis. Pendant cette

réclusion, son imagination inoccupée lui rappela vivement, et comme par

fragments, les détails de la scène qu'il avait eue sous les yeux après

son évanouissement. Le profil de la jeune fille tranchait fortement sur

les ténèbres de sa vision intérieure: il revoyait le visage flétri de la

mère ou sentait encore les mains d'Adélaïde, il retrouvait un geste qui

l'avait peu frappé d'abord mais dont les grâces exquises étaient mises

en relief par le souvenir; puis une attitude ou les sons d'une voix

mélodieuse embellis par le lointain de la mémoire reparaissaient tout à

coup, comme ces objets qui plongés au fond des eaux reviennent à la

surface. Aussi, le jour où il lui fut permis de reprendre ses travaux,

retourna-t-il de bonne heure à son atelier; mais la visite qu'il avait

incontestablement le droit de faire à ses voisines était la véritable

cause de son empressement, il oubliait déjà ses tableaux commencés. Au

moment où une passion brise ses langes, il se rencontre des plaisirs

inexplicables que comprennent ceux qui ont aimé. Ainsi quelques

personnes sauront pourquoi le peintre monta lentement les marches du

quatrième étage, et seront dans le secret des pulsations qui se

succédèrent rapidement dans son coeur au moment où il vit la porte brune

du modeste appartement qu'habitait mademoiselle Leseigneur. Cette fille,

qui ne portait pas le nom de sa mère, avait éveillé mille sympathies

chez le jeune peintre; il voulait voir entre eux quelques similitudes de

position, et la dotait des malheurs de sa propre origine. Tout en

travaillant, Hippolyte se livra fort complaisamment à des pensées

d'amour, et, dans un but qui ne s'expliquait pas trop, il fit beaucoup

de bruit pour obliger les deux dames à s'occuper de lui comme il

s'occupait d'elles. Il resta très-tard à son atelier, il y dîna; puis,

vers sept heures, descendit chez ses voisines.

Aucun peintre de moeurs n'a osé nous initier, par pudeur peut-être, aux

intérieurs vraiment curieux de certaines existences parisiennes, au

secret de ces habitations d'où sortent de si fraîches, de si élégantes

toilettes, des femmes si brillantes qui, riches au dehors, laissent voir

partout chez elles les signes d'une fortune équivoque. Si la peinture

est ici trop franchement dessinée, si vous y trouvez des longueurs, n'en

accusez pas la description qui fait, pour ainsi dire, corps avec

l'histoire; car l'aspect de l'appartement habité par ses deux voisines

influa beaucoup sur les sentiments et sur les espérances d'Hippolyte

Schinner.

La maison appartenait à l'un de ces propriétaires chez lesquels

préexiste une horreur profonde pour les réparations et pour les

embellissements, un de ces hommes qui considèrent leur position de

propriétaire parisien comme un état. Dans la grande chaîne des espèces

morales, ces gens tiennent le milieu entre l'avare et l'usurier.

Optimistes par calcul, ils sont tous fidèles au _statu quo_ de

l'Autriche. Si vous parlez de déranger un placard ou une porte, de

pratiquer la plus nécessaire des ventouses, leurs yeux brillent, leur

bile s'émeut, ils se cabrent comme des chevaux effrayés. Quand le vent a

renversé quelques faîteaux de leurs cheminées, ils sont malades et se

privent d'aller au Gymnase ou à la Porte-Saint-Martin pour cause de

réparations. Hippolyte, qui, à propos de certains embellissements à

faire dans son atelier, avait eu _gratis_ la représentation d'une scène

comique avec le sieur Molineux, ne s'étonna pas des tons noirs et gras,

des teintes huileuses, des taches et autres accessoires assez

désagréables qui décoraient les boiseries. Ces stigmates de misère ne

sont point d'ailleurs sans poésie aux yeux d'un artiste.

Mademoiselle Leseigneur vint elle-même ouvrir la porte. En voyant le

jeune peintre, elle le salua; puis, en même temps, avec cette dextérité

parisienne et cette présence d'esprit que la fierté donne, elle se

retourna pour fermer la porte d'une cloison vitrée à travers laquelle

Hippolyte aurait pu voir quelques linges étendus sur des cordes

au-dessus des fourneaux économiques, un vieux lit de sangles, la braise,

le charbon, les fers à repasser, la fontaine filtrante, la vaisselle et

tous les ustensiles particuliers aux petits ménages. Des rideaux de

mousseline assez propres cachaient soigneusement ce _capharnaüm_, mot en

usage pour désigner familièrement ces espèces de laboratoires, mal

éclairé d'ailleurs par des jours de souffrance pris sur une cour

voisine. Avec le rapide coup d'oeil des artistes, Hippolyte vit la

destination, les meubles, l'ensemble et l'état de cette première pièce

coupée en deux. La partie honorable, qui servait à la fois d'antichambre

et de salle à manger, était tendue d'un vieux papier de couleur aurore,

à bordure veloutée, sans doute fabriqué par Réveillon, et dont les trous

ou les taches avaient été soigneusement dissimulés sous des pains à

cacheter. Des estampes représentant les batailles d'Alexandre par

Lebrun, mais à cadres dédorés, garnissaient symétriquement les murs. Au

milieu de cette pièce était une table d'acajou massif, vieille de formes

et à bords usés. Un petit poêle, dont le tuyau droit et sans coude

s'apercevait à peine, se trouvait devant la cheminée, dont l'âtre

contenait une armoire. Par un contraste bizarre, les chaises offraient

quelques vestiges d'une splendeur passée, elles étaient en acajou

sculpté; mais le maroquin rouge du siége, les clous dorés et les

cannetilles montraient des cicatrices aussi nombreuses que celles des

vieux sergents de la garde impériale. Cette pièce servait de musée à

certaines choses qui ne se rencontrent que dans ces sortes de ménages

amphibies, objets innommés participant à la fois du luxe et de la

misère. Entre autres curiosités, Hippolyte vit une longue-vue

magnifiquement ornée, suspendue au-dessus de la petite glace verdâtre

qui décorait la cheminée. Pour appareiller cet étrange mobilier, il y

avait entre la cheminée et la cloison un mauvais buffet peint en acajou,

celui de tous les bois qu'on réussit le moins à simuler. Mais le carreau

rouge et glissant, mais les méchants petits tapis placés devant les

chaises, mais les meubles, tout reluisait de cette propreté frotteuse

qui prête un faux lustre aux vieilleries en accusant encore mieux leurs

défectuosités, leur âge et leurs longs services. Il régnait dans cette

pièce une senteur indéfinissable résultant des exhalaisons du capharnaüm

mêlées aux vapeurs de la salle à manger et à celles de l'escalier,

quoique la fenêtre fût entr'ouverte et que l'air de la rue agitât les

rideaux de percale soigneusement étendus, de manière à cacher

l'embrasure où les précédents locataires avaient signé leur présence par

diverses incrustations, espèces de fresques domestiques. Adélaïde ouvrit

promptement la porte de l'autre chambre, où elle introduisit le peintre

avec un certain plaisir. Hippolyte, qui jadis avait vu chez sa mère les

mêmes signes d'indigence, les remarqua avec la singulière vivacité

d'impression qui caractérise les premières acquisitions de notre

mémoire, et entra mieux que tout autre ne l'aurait fait dans les détails

de cette existence. En reconnaissant les choses de sa vie d'enfance, ce

bon jeune homme n'eut ni mépris de ce malheur caché, ni orgueil du luxe

qu'il venait de conquérir pour sa mère.

--Eh bien, monsieur! j'espère que vous ne vous sentez plus de votre

chute? lui dit la vieille mère en se levant d'une antique bergère

placée au coin de la cheminée et en lui présentant un fauteuil.

--Non, madame. Je viens vous remercier des bons soins que vous m'avez

donnés, et surtout mademoiselle qui m'a entendu tomber.

En disant cette phrase, empreinte de l'adorable stupidité que donnent à

l'âme les premiers troubles de l'amour vrai, Hippolyte regardait la

jeune fille. Adélaïde allumait la lampe à double courant d'air, afin de

faire disparaître une chandelle contenue dans un grand martinet de

cuivre et ornée de quelques cannelures saillantes par un coulage

extraordinaire. Elle salua légèrement, alla mettre le martinet dans

l'antichambre, revint placer la lampe sur la cheminée et s'assit près de

sa mère, un peu en arrière du peintre, afin de pouvoir le regarder à son

aise en paraissant très-occupée du début de la lampe dont la lumière,

saisie par l'humidité d'un verre terni, pétillait en se débattant avec

une mèche noire et mal coupée. En voyant la grande glace qui ornait la

cheminée, Hippolyte y jeta promptement les yeux pour admirer Adélaïde.

La petite ruse de la jeune fille ne servit donc qu'à les embarrasser

tous deux. En causant avec madame Leseigneur, car Hippolyte lui donna ce

nom à tout hasard, il examina le salon, mais décemment et à la dérobée.

Le foyer était si plein de cendres que l'on voyait à peine les figures

égyptiennes des chenets en fer. Deux tisons essayaient de se rejoindre

devant une bûche de terre, enterrée aussi soigneusement que peut l'être

le trésor d'un avare. Un vieux tapis d'Aubusson, bien raccommodé, bien

passé, usé comme l'habit d'un invalide, ne couvrait pas tout le carreau

dont la froideur était à peine amortie. Les murs avaient pour ornement

un papier rougeâtre, figurant une étoffe en lampasse à dessins jaunes.

Au milieu de la paroi opposée à celle où se trouvaient les fenêtres, le

peintre vit une fente et les plis faits dans le papier par les deux

portes d'une alcôve où madame Leseigneur couchait sans doute. Un canapé

placé devant cette ouverture secrète la déguisait imparfaitement. En

face de la cheminée, il y avait une très-belle commode en acajou dont

les ornements ne manquaient ni de richesse ni de goût. Un portrait

accroché au-dessus représentait un militaire de haut grade; mais le peu

de lumière ne permit pas au peintre de distinguer à quelle arme il

appartenait. Cette effroyable croûte paraissait d'ailleurs avoir été

plutôt faite en Chine qu'à Paris. Aux fenêtres, des rideaux en soie

rouge étaient décolorés comme le meuble en tapisserie jaune et rouge qui

garnissait ce salon à deux fins. Sur le marbre de la commode, un

précieux plateau de malachite supportait une douzaine de tasses à café,

magnifiques de peinture, et sans doute faites à Sèvres. Sur la cheminée

s'élevait l'éternelle pendule de l'empire, un guerrier guidant les

quatre chevaux d'un char dont la roue porte à chaque raie le chiffre

d'une heure. Les bougies des flambeaux étaient jaunies par la fumée, et

à chaque coin du chambranle on voyait un vase en porcelaine dans lequel

se trouvait un bouquet de fleurs artificielles plein de poussière et

garni de mousse. Au milieu de la pièce, Hippolyte remarqua une table de

jeu dressée et des cartes neuves. Pour un observateur, il y avait je ne

sais quoi de désolant dans le spectacle de cette misère fardée comme une

vieille femme qui veut faire mentir son visage. A ce spectacle, tout

homme de bon sens se serait proposé secrètement et tout d'abord cette

espèce de dilemme: ou ces deux femmes sont la probité même, ou elles

vivent d'intrigues et de jeu. Mais en voyant Adélaïde, un jeune homme

aussi pur que l'était Schinner devait croire à l'innocence la plus

parfaite, et prêter aux incohérences de ce mobilier les plus honorables

causes.

--Ma fille, dit la vieille dame à la jeune personne, j'ai froid,

faites-nous un peu de feu, et donnez-moi mon châle.

Adélaïde alla dans une chambre contiguë au salon où sans doute elle

couchait, et revint en apportant à sa mère un châle de cachemire qui

neuf dut avoir un grand prix, les dessins étaient indiens; mais vieux,

sans fraîcheur et plein de reprises, il s'harmoniait avec les meubles.

Madame Leseigneur s'en enveloppa très-artistement et avec l'adresse

d'une vieille femme qui voulait faire croire à la vérité de ses paroles.

La jeune fille courut lestement au capharnaüm; et reparut avec une

poignée de menu bois qu'elle jeta bravement dans le feu pour le

rallumer.

Il serait assez difficile de traduire la conversation qui eut lieu entre

ces trois personnes. Guidé par le tact que donnent presque toujours les

malheurs éprouvés dès l'enfance, Hippolyte n'osait se permettre la

moindre observation relative à la position de ses voisines, en voyant

autour de lui les symptômes d'une gêne si mal déguisée. La plus simple

question eût été indiscrète et ne devait être faite que par une amitié

déjà vieille. Néanmoins le peintre était profondément préoccupé de

cette misère cachée, son âme généreuse en souffrait; mais sachant ce que

toute espèce de pitié, même la plus amie, peut avoir d'offensif, il se

trouvait mal à l'aise du désaccord qui existait entre ses pensées et ses

paroles. Les deux dames parlèrent d'abord de peinture, car les femmes

devinent très-bien les secrets embarras que cause une première visite;

elles les éprouvent peut-être, et la nature de leur esprit leur fournit

mille ressources pour les faire cesser. En interrogeant le jeune homme

sur les procédés matériels de son art, sur ses études, Adélaïde et sa

mère surent l'enhardir à causer. Les riens indéfinissables de leur

conversation animée de bienveillance amenèrent tout naturellement

Hippolyte à lancer des remarques ou des réflexions qui peignirent la

nature de ses moeurs et de son âme. Les chagrins avaient prématurément

flétri le visage de la vieille dame, sans doute belle autrefois; mais il

ne lui restait plus que les traits saillants, les contours, en un mot le

squelette d'une physionomie dont l'ensemble indiquait une grande

finesse, beaucoup de grâce dans le jeu des yeux où se retrouvait

l'expression particulière aux femmes de l'ancienne cour et que rien ne

saurait définir. Ces traits si fins, si déliés pouvaient tout aussi bien

dénoter des sentiments mauvais, faire supposer l'astuce et la ruse

féminines à un haut degré de perversité que révéler les délicatesses

d'une belle âme. En effet, le visage de la femme a cela d'embarrassant

pour les observateurs vulgaires, que la différence entre la franchise et

la duplicité, entre le génie de l'intrigue et le génie du coeur, y est

imperceptible. L'homme doué d'une vue pénétrante devine ces nuances

insaisissables que produisent une ligne plus ou moins courbe, une

fossette plus ou moins creuse, une saillie plus ou moins bombée ou

proéminente. L'appréciation de ces diagnostics est tout entière dans le

domaine de l'intuition, qui peut seule faire découvrir ce que chacun est

intéressé à cacher. Il en était du visage de cette vieille dame comme de

l'appartement qu'elle habitait: il semblait aussi difficile de savoir si

cette misère couvrait des vices ou une haute probité, que de reconnaître

si la mère d'Adélaïde était une ancienne coquette habituée à tout peser,

à tout calculer, à tout vendre, ou une femme aimante, pleine de noblesse

et d'aimables qualités. Mais à l'âge de Schinner, le premier mouvement

du coeur est de croire au bien. Aussi en contemplant le front noble et

presque dédaigneux d'Adélaïde, en regardant ses yeux pleins d'âme et de

pensées, respira-t-il, pour ainsi dire, les suaves et modestes parfums

de la vertu. Au milieu de la conversation, il saisit l'occasion de

parler des portraits en général, pour avoir le droit d'examiner

l'effroyable pastel dont toutes les teintes avaient pâli, et dont la

poussière était en grande partie tombée.

--Vous tenez sans doute à cette peinture en faveur de la ressemblance,

mesdames, car le dessin en est horrible? dit-il en regardant Adélaïde.

--Elle a été faite à Calcutta, en grande hâte, répondit la mère d'une

voix émue.

Elle contempla l'esquisse informe avec cet abandon profond que donnent

les souvenirs de bonheur quand ils se réveillent et tombent sur le

coeur, comme une bienfaisante rosée aux fraîches impressions de laquelle

on aime à s'abandonner; mais il y eut aussi dans l'expression du visage

de la vieille dame les vestiges d'un deuil éternel. Le peintre voulut du

moins interpréter ainsi l'attitude et la physionomie de sa voisine, près

de laquelle il vint alors s'asseoir.

--Madame, dit-il, encore un peu de temps, et les couleurs de ce pastel

auront disparu. Le portrait n'existera plus que dans votre mémoire. Là

où vous verrez une figure qui vous est chère, les autres ne pourront

plus rien apercevoir. Voulez-vous me permettre de transporter cette

ressemblance sur la toile? elle y sera plus solidement fixée qu'elle ne

l'est sur ce papier. Accordez-moi, en faveur de notre voisinage, le

plaisir de vous rendre ce service. Il se rencontre des heures pendant

lesquelles un artiste aime à se délasser de ses grandes compositions par

des travaux d'une portée moins élevée, ce sera donc pour moi une

distraction que de refaire cette tête.

La vieille dame tressaillit en entendant ces paroles, et Adélaïde jeta

sur le peintre un de ces regards recueillis qui semblent être un jet de

l'âme. Hippolyte voulait appartenir à ses deux voisines par quelque

lien, et conquérir le droit de se mêler à leur vie. Son offre, en

s'adressant aux plus vives affections du coeur, était la seule qu'il lui

fût possible de faire: elle contentait sa fierté d'artiste, et n'avait

rien de blessant pour les deux dames. Madame Leseigneur accepta sans

empressement ni regret, mais avec cette conscience des grandes âmes qui

savent l'étendue des liens que nouent de semblables obligations et qui

en font un magnifique éloge, une preuve d'estime.

--Il me semble, dit le peintre, que cet uniforme est celui d'un officier

de marine?

--Oui, dit-elle, c'est celui des capitaines de vaisseau. Monsieur de

Rouville, mon mari, est mort à Batavia des suites d'une blessure reçue

dans un combat contre un vaisseau anglais qui le rencontra sur les côtes

d'Asie. Il montait une frégate de cinquante-six canons, et le _Revenge_

était un vaisseau de quatre-vingt-seize. La lutte fut très-inégale; mais

il se défendit si courageusement qu'il la maintint jusqu'à la nuit et

put échapper. Quand je revins en France, Bonaparte n'avait pas encore le

pouvoir, et l'on me refusa une pension. Lorsque, dernièrement, je la

sollicitai de nouveau, le ministre me dit avec dureté que si le baron de

Rouville eût émigré, je l'aurais conservé; qu'il serait sans doute

aujourd'hui contre-amiral; enfin, son excellence finit par m'opposer je

ne sais quelle loi sur les déchéances. Je n'ai fait cette démarche à

laquelle des amis m'avaient poussée, que pour ma pauvre Adélaïde. J'ai

toujours eu de la répugnance à tendre la main au nom d'une douleur qui

ôte à une femme sa voix et ses forces. Je n'aime pas cette évaluation

pécuniaire d'un sang irréparablement versé...

--Ma mère, ce sujet de conversation vous fait toujours mal.

Sur ce mot d'Adélaïde, la baronne Leseigneur de Rouville inclina la tête

et garda le silence.

--Monsieur, dit la jeune fille à Hippolyte, je croyais que les travaux

des peintres étaient en général peu bruyants!

A cette question, Schinner se prit à rougir en se souvenant du tapage

qu'il avait fait. Adélaïde n'acheva pas et lui sauva quelque mensonge en

se levant tout à coup au bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte,

elle alla dans sa chambre d'où elle revint aussitôt en tenant deux

flambeaux dorés garnis de bougies entamées qu'elle alluma promptement;

et sans attendre le tintement de la sonnette, elle ouvrit la porte de la

première pièce où elle laissa la lampe. Le bruit d'un baiser reçu et

donné retentit jusque dans le coeur d'Hippolyte. L'impatience que le

jeune homme eut de voir celui qui traitait si familièrement Adélaïde ne

fut pas promptement satisfaite. Les arrivants eurent avec la jeune fille

une conversation à voix basse qu'il trouva bien longue. Enfin,

mademoiselle de Rouville reparut suivie de deux hommes dont le costume,

la physionomie et l'aspect étaient toute une histoire. Agé d'environ

soixante ans, le premier portait un de ces habits inventés, je crois,

pour Louis XVIII alors régnant, et dans lesquels le problème vestimental

le plus difficile avait été résolu par un tailleur qui devrait être

immortel. Cet artiste connaissait, à coup sûr, l'art des transitions qui

fut tout le génie de ce temps si politiquement mobile. N'est-ce pas un

bien rare mérite que de savoir juger son époque? Cet habit, que les

jeunes gens d'aujourd'hui peuvent prendre pour une fable, n'était ni

civil ni militaire et pouvait passer tour à tour pour militaire et pour

civil. Des fleurs de lis brodées ornaient les retroussis des deux pans

de derrière. Les boutons dorés étaient également fleurdelisés. Sur les

épaules, deux attentes vides demandaient des épaulettes inutiles. Ces

deux symptômes de milice étaient là comme une pétition sans apostille.

Chez le vieillard, la boutonnière de cet habit en drap bleu de roi était

fleurie de plusieurs rubans. Il tenait sans doute toujours à la main son

tricorne garni d'une ganse d'or, car les ailes neigeuses de ses cheveux

poudrés n'offraient pas trace de la pression du chapeau. Il semblait ne

pas avoir plus de cinquante ans, et paraissait jouir d'une santé

robuste. Tout en accusant le caractère loyal et franc des vieux émigrés,

sa physionomie dénotait aussi les moeurs libertines et faciles, les

passions gaies et l'insouciance de ces mousquetaires, jadis si célèbres

dans les fastes de la galanterie. Ses gestes, son allure, ses manières

annonçaient qu'il ne voulait se corriger ni de son royalisme, ni de sa

religion, ni de ses amours.

Une figure vraiment fantastique suivait ce prétentieux _voltigeur de

Louis XIV_ (tel fut le sobriquet donné par les bonapartistes à ces

nobles restes de la monarchie); mais pour la bien peindre il faudrait en

faire l'objet principal du tableau où elle n'est qu'un accessoire.

Figurez-vous un personnage sec et maigre, vêtu comme l'était le premier,

mais n'en étant pour ainsi dire que le reflet, ou l'ombre, si vous

voulez? L'habit, neuf chez l'un, se trouvait vieux et flétri chez

l'autre. La poudre des cheveux semblait moins blanche chez le second,

l'or des fleurs de lis moins éclatant, les attentes de l'épaulette plus

désespérées et plus recroquevillées, l'intelligence plus faible, la vie

plus avancée vers le terme fatal que chez le premier. Enfin, il

réalisait ce mot de Rivarol sur Champcenetz: «C'est mon clair de lune.»

Il n'était que le double de l'autre, le double pâle et pauvre, car il se

trouvait entre eux toute la différence qui existe entre la première et

la dernière épreuve d'une lithographie. Ce vieillard muet fut un mystère

pour le peintre, et resta constamment un mystère. Le chevalier, il

était chevalier, ne parla pas, et personne ne lui parla. Était-ce un

ami, un parent pauvre, un homme qui restait près du vieux galant comme

une demoiselle de compagnie près d'une vieille femme? Tenait-il le

milieu entre le chien, le perroquet et l'ami? Avait-il sauvé la fortune

ou seulement la vie de son bienfaiteur? Était-ce le _Trim_ d'un autre

capitaine Tobie? Ailleurs, comme chez la baronne de Rouville, il

excitait toujours la curiosité sans jamais la satisfaire. Qui pouvait,

sous la Restauration, se rappeler l'attachement qui liait avant la

Révolution ce chevalier à la femme de son ami, morte depuis vingt ans?

Le personnage qui paraissait être le plus neuf de ces deux débris

s'avança galamment vers la baronne de Rouville, lui baisa la main, et

s'assit auprès d'elle. L'autre salua et se mit près de son type, à une

distance représentée par deux chaises. Adélaïde vint appuyer ses coudes

sur le dossier du fauteuil occupé par le vieux gentilhomme en imitant,

sans le savoir, la pose que Guérin a donnée à la soeur de Didon dans son

célèbre tableau. Quoique la familiarité du gentilhomme fût celle d'un

père, pour le moment ses libertés parurent déplaire à la jeune fille.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 14 / 49 段