_Itinéraire descriptif_, historique et archéologique de l'Orient, par M.
Emile Isambert. Première partie, Grèce et Turquie d'Europe, 2e édition.
Paris, Hachette, 1873.--Si le principal mérite d'un livre doit être de
satisfaire pleinement aux besoins et aux goûts de ceux auxquels il est
destiné, on peut dire, sans s'exposer à aucune contradiction, que
l'ouvrage composé par M. Emile Isambert est, sous tous les points,
excellent. Celui qui voyagera en Grèce et dans la Turquie d'Europe,
ayant à la main ce guide fidèle, verra sans aucun doute, beaucoup plus
de choses que s'il marchait à l'aventure, et surtout il les verra mieux.
La première partie de cet itinéraire de l'Orient embrasse la Grèce et la
Turquie d'Europe. Elle est naturellement divisée en deux sections
précédées, l'une et l'autre, d'un abrégé substantiel où sont résumées la
géographie et les conditions climatériques des diverses localités, les
évolutions historiques des Grecs anciens et modernes, l'invasion des
Turcs, la situation réelle qu'ils ont en Orient, leur religion, leurs
usages, le caractère de leur architecture, etc. les notions
préliminaires, indispensables à ceux qui ne sont pas très-familiers avec
le monde oriental, seront utiles aux érudits eux-mêmes qui rencontreront
là, condensé en quelques pages, ce qu'il faudrait chercher parmi plus de
cent volumes.
Faisons d'abord observer que la Grèce proprement dite et la Turquie
d'Europe ont une physionomie différente et ne produisent pas le même
genre d'impression. Le voyage de Grèce est surtout archéologique.
L'homme y joue le premier rôle, on en voit la grandeur et la faiblesse
dans ce peuple qui a élevé de si belles oeuvres aujourd'hui en ruines.
C'est presque exclusivement le passé qui nous attire lorsque l'on se
rend en Grèce, et le présent humble ou misérable fait encore ressortir
davantage quelle devait être l'élévation de ce qui n'est plus.
Le voyage de la Turquie d'Europe est au moins aussi pittoresque
qu'historique. L'homme des temps anciens s'efface devant la nature; la
nature se montre là à la fois charmante et grandiose, prête à prodiguer
d'inépuisables richesses au travail qui daignerait la solliciter.
L'itinéraire général est partagé en un grand nombre d'itinéraires
particuliers; le livre fait connaître les distances à parcourir, les
moyens de transport et de dépense: chaque route est très-minutieusement
détaillée; l'aspect changeant des paysages, la succession des vallées et
des collines, les montagnes et les rochers, les rivières, les sources,
les lacs; les constructions pélasgiques, les temples grecs, les
tombeaux, les châteaux francs, vestiges de la conquête latine du XIIIe
siècle, les églises et les monastères, les traces de campement militaire
et les lieux célèbres par quelque grande bataille, rien, en un mot, n'a
été oublié.
Pour la partie archéologique, M. Emile Isambert a consulté les mémoires
si remarquables des élèves de notre école d'Athènes et les travaux des
plus savants explorateurs modernes de la Grèce. Dans la partie
topographique et pittoresque, il se plaît à citer plusieurs célèbres
écrivains voyageurs, Lamartine, Chateaubriand, Théophile Gautier. Ces
emprunts habilement intercalés par l'auteur dans son propre texte, lui
permettent d'échapper à la sécheresse d'une nomenclature géographique.
Quoi de plus poétique, pour ne citer qu'un exemple, que le tableau si
animé des deux rives du Bosphore! Les descriptions des villes, toutes
précédées d'une notice historique, sont quelquefois assez étendues,
comme celles d'Athènes et de Constantinople; celui qui suivra
scrupuleusement toutes les indications du livre, pourra s'éloigner
d'Orient avec la certitude, presque absolue d'avoir vu tout ce qui était
digne d'intérêt.
Tel est l'ouvrage de M. Emile Isambert. C'est un immense et très-sérieux
travail qui a exigé les plus longues et les plus patientes recherches.
De pareils livres sont très-propres à répandre parmi tous le goût des
voyages en les rendant plus faciles et plus agréables. On dit que les
Français devraient sortir de chez eux pour étudier les autres peuples.
Or, nous pensons qu'une fréquentation de la Grèce nous serait
profitable. Nous y verrions qu'un peuple, après avoir fait de grandes
choses, doit inévitablement, quoique doué de qualités supérieures, s'il
manque d'esprit politique et se consume en divisions stériles, perdre la
vitalité première de sa nationalité; nous verrions qu'en suivant cette
voie, toute nation marche infailliblement à la dégradation et à la
servitude.
Richard Cortambert.
M. Jouaust, qui a achevé ses deux ouvrages exquis, les _Contes_ de
Boccace et ceux de Marguerite de Navarre (deux raretés déjà, deux
chefs-d'oeuvre), va publier tantôt un _La Fontaine_ étonnant, avec des
dessins de Gérôme et de Detaille, une oeuvre d'art à propos d'une
inimitable oeuvre littéraire.
_Almanach lorrain de Pont-à-Mousson_ (Première année).--Il faut signaler
à l'Alsace et à la Lorraine tout ce que la France essaie de faire pour
entretenir dans ces provinces l'amour de ta mère patrie. En éditeur de
Pont-à-Mousson,--la frontière de France aujourd'hui,--M. Ory, publie
ainsi la première année d'un almanach lorrain qui, répandu dans les
campagnes autour de Metz, pourra apprendre à bien des gens qu'ici ou ne
les oublie pas. M. Georges Perrot a donné à cet almanach une page
excellente sur le siège de Paris et j'y ai trouvé, signés L. F., des
souvenirs d'une intensité d'émotion et de vérité tout à fait
remarquables, des souvenirs d'un soldat du 94e de ligne (2e armée de la
Loire). M. Gérardin a écrit aussi de bien curieuses recherches sur
l'histoire de Pont-à-Mousson pendant le règne de Louis XVI et la
Révolution française, et M. Claude, député de Meurthe-et-Moselle, y
conte éloquemment la légende de Jacques Bonhomme.
OEuvre utile entre toutes, cet almanach est un lien populaire entre la
France française et ce qu'on pourrait appeler, hélas, la _France
allemande!...._
_Rêves et devoirs_, par M. Théodore Froment (I vol., A.
Lemerre).--Chaque poète prend ses inspirations où il les trouve. M.
Froment est professeur et son horizon d'habitude c'est la classe avec
ses murs nus, son tableau noir, ses pupitres luisants. Il a logé sa Muse
dans une étude de collège et il a caractérisé ses vers par ces deux
mots: _Rêves et devoirs._ Les rêves sont simples et honnêtes, les
devoirs sont de tous les jours. M. Froment a dédié ses vers à ses
élèves, à ceux qu'il enseigne et guide:
Ainsi donc à vous cet ouvrage:
Si peu qu'il soit, c'est votre bien.
Amis, je vous en fais hommage
Et mets à la première page
Votre nom à côté du mien.
Ces vers intimes, sincères, profondément sentis, manquent de variété
sans doute. Le devoir universitaire est un peu uniforme. Pourtant M.
Froment a su dégager une poésie vraie et souvent touchante de sa pensée
et de ses occupations quotidiennes.
_Le Roman de l'histoire_, par M. Jules d'Argis (1 vol., Société des gens
de lettres).--C'est un gros volume compact où le roman et l'histoire,
comme le promet le titre, s'entremêlent. On y trouve de tout un peu,
comme dans les oeuvres complètes; des nouvelles, des chroniques, des
voyages et de la critique. _Les Fiançailles de mademoiselle de
Bourgogne, le Dernier sourire de Charles II et François 1er à Madrid_,
sont des chapitres intéressants. A propos du premier Empire, de M.
Thiers et de M. Lanfrey, M. Jules d'Argis a trouvé le moyen de dire des
choses intéressantes et nouvelles. C'est ce qu'il voulait, lorsqu'il
donnait à son livre cette épigraphe tirée de Buffon:
«L'art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que
l'art d'en dire de grandes.»
_La Ligue d'Alsace_, première série, 1871-1872 (1 vol. in-18).--«Depuis
la conquête prussienne, une puissante société secrète, la Ligue
d'Alsace, s'est fondée en Alsace-Lorraine et y imprime une feuille
clandestine, qu'elle fait largement distribuer par ses adhérents avec la
complicité unanime du pays. «Cette feuille, qui s'imprime on ne sait où,
qui est glissée sous les portes on ne sait par qui, est petite,
typographiée sur deux colonnes, en français d'un côté, en allemand de
l'autre. Jamais la police prussienne n'a pu saisir les distributeurs de
ces patriotiques feuilles volantes. L'éditeur Lemerre a eu l'idée de
publier les numéros de cette gazette clandestine parus depuis le 1er
mars 1871 jusqu'au 1er janvier 1872. C'est la chronique même des efforts
de l'Alsace-Lorraine, de ses protestations et de ses luttes contre les
conquérants. _La Ligue d'Alsace_ stimule le patriotisme, flétrit les
désertions, ravive les souvenirs de la patrie. Cette sorte de
_charbonnerie_ organisée, riche, intrépide, tient en échec l'empire
d'Allemagne et ne regarde point comme accomplie l'oeuvre de M. de
Bismarck. Elle a ses presses, ses armées de distributeurs et de
contrebandiers, ses dépôts, ses réunions régulières, et la police
allemande sent autour d'elle l'influence de cette _Ligue_ insaisissable.
Tout le monde, tout ce qui est français, voudra connaître les numéros de
_la Ligue d'Alsace_ ainsi réunis en volume. Le livre se vend au profil
de l'oeuvre d'Alsace-Lorraine. Ce n'est pas une oeuvre de littérature,
c'est mieux que cela, c'est une oeuvre de combat et de patriotisme.
_Le Travail, base de la synthèse de l'histoire_, par Auguste Deschamps
(1 broc. in-18).--«Le travail, c'est la vie», a dit Mirabeau. M. Auguste
Deschamps, l'auteur d'une biographie estimée, _Eugène Cavaignac_, et de
l'_Histoire de la chute du second Empire_, a développé cette parole de
Mirabeau dans une conférence faite à l'hôtel de ville de Melun, au mois
d'avril dernier, et qu'il réunit aujourd'hui en brochure. Ce travail est
fort savant et animé d'une noble idée. M. Deschamps ne voit de progrès
possible que par le travail. «Ce progrès, dit-il, c'est le travail,
toujours le travail qui le produira, le travail pratiqué par tous,
respecté et honoré de tous.» On ne saurait mieux dire. Toute la brochure
est animée de ce même esprit sage et libre.
Jules Claretie.