Nuka-Hiva

En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un

ruisseau limpide, aux quartiers de la reine. Un figuier des Banians,

développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur

la case royale. Dans les replis de ses racines, contournées comme des

reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de

tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du

cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent

venir avec une expression de sauvage ironie.

Tout le jour assises, dans un demi-sommeil, elles sont immobiles et

silencieuses comme des idoles. C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine

Vaékéhu et ses suivantes.

Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et

hospitalières; elles sont charmées qu'un étranger prenne place près

d'elles, et vous offrent toujours des cocos ou des oranges.

Elisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent

alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de

la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et

accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de

mille hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur

de nos armées dépasse leurs conceptions.

L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur

suffisent, leur curiosité est satisfaite et la réception terminée; la

cour se momifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller

l'attention, on ne prend plus garde à vous.

La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est

située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.

Mais, au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre

case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle

encore l'élégance de cette architecture primitive.

Sur une estrade de larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique

bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de

l'édifice sont formées de branches de citronniers, choisies entre mille,

droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par

des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à

former des dessins réguliers et compliqués.

Là encore, la cour, la reine et ses fils passent de longues heures

d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardent

soleil.

Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un

mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est

impénétrable. Est-ce tristesse, ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque

chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie

qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...

Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de le savoir;

peut-être cette inévitable fille nous rapprendrait-elle. Mais tout porte

à croire qu'elle l'ignore, et il est possible même qu'elle ne se le soit

jamais demandé.

Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs

éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner

plus à loisir.

Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier

silence, conserve encore une certaine grandeur.

Un soir, au clair de lune, comme je passais seul dans un sentier boisé

qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.

Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait

mourir.

Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.

Vaékéhu était étendue à terre et tordait ses bras tatoués avec toutes

les marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour

d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des

gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui

exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).

On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi

saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre

qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme

révélait une poésie inconnue, pleine d'une amère tristesse.

Le lendemain de grand matin, je quittai Nuka-Hiva pour n'y plus revenir,

et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux rois

tatoués ses ancêtres.

Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et

quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme et

l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur.

Julien V...

L'Illustration, No. 1598, 11 octobre 1873 · 第 22 / 33 题