La pêche des huîtres

L'humeur médisante qui caractérise notre espèce s'est exercée aux dépens

de cet aimable mollusque, la fleur et la joie des soupers fins. Sous

prétexte qu'il consacre à bâiller une bonne part de son existence, nous

en avons fait le type de l'engourdissement intellectuel, et «bête comme

une huître» est devenu un de nos dictons les plus familiers. Si Dieu

daignait un jour lui accorder la parole, le bivalve nous répondrai,

probablement que si l'esprit ne court pas ses bancs comme il est entendu

qu'il court nos rues, en revanche on n'a jamais rencontré une huître

plus sotte que ses soeurs les autres huîtres, ce qui est bien un

avantage. J'ai connu un huîtrier forcené qu'indignait cette injustice.

Tous les soirs, quand il achevait sa quatrième douzaine, ses yeux

s'humectaient, deux larmes descendaient sur ses joues et venaient se

confondre avec l'eau salée dont ruisselait sa barbe, et la bouche pleine

il s'écriait:--Les ingrats! en d'autres temps ou lui eut dressé des

autels. Sans s'élever à cet enthousiasme, on peut prétendre que ses

mérites comestibles auraient dû nous rendre beaucoup plus indulgents

pour sa pauvreté en matière d'idéal.

J'affiche quelque désintéressement en embrassant sa défense, car je ne

vous dissimulerai pas que je nourris contre elle un fort gros grief, que

probablement vous partagez avec moi. Ce grief se fonde sur les prix

exagérés que cette belle des mers a mis depuis quelques années, à ses

faveurs. Au bon vieux temps, qui n'est pas si loin de nous que vous le

supposez peut-être, pour douze sols,--vieux style aussi,--on vous en

servait une douzaine toutes frémissantes dans leurs écailles nacrées.

Que dis-je? A cette heureuse époque, à l'instar de la Déesse à la voix

rauque de Barbier, l'huître ne dédaignait pas la populace. La charrette

de l'écaillère nomade la débitait,--un peu défraîchie sans doute,--à

raison de trente centimes et moins encore, dans les rues, dans les

carrefours. Tout cela est bien loin de nous; tandis que le monde se

démocratisait au-dessus d'elle, elle s'aristocratisait à nos dépens; la

voilà devenue un mets de luxe, peu accessible à la médiocrité, même

dorée; elle coûte juste le triple de ce qu'elle valait autrefois.

Ce renchérissement progressif et excessif de ces mollusques a des

raisons multiples. Il tient à la fois à la facilité des transports par

voie ferrée et à la spéculation, qui s'est mêlée de ce commerce. En même

temps, et ne le regrettons pas, les pêcheurs mieux renseignés sont

devenus plus exigeants. Et puis on avait quelque peu abusé des bancs, il

y a quelques années. Enfin, des causes complètement indépendantes de

l'action humaine ont leur influence sur la production huîtrière. La

température agit énergiquement sur la croissance de l'huître, beaucoup

plus lente dans les eaux froides du large, que sur certaines parties de

la côte; il est constant que la multiplication a singulièrement souffert

du manque de naissain dans la dernière période.

Heureusement notre malchance n'est pas sans appel et cet état de choses

peut se modifier. Il y a lieu d'espérer que nos bancs se relèveront de

l'état de marasme que nous signalons. On leur rendrait plus rapidement

leur prospérité première en établissant des réserves où l'on déposerait

le naissain lorsqu'il serait abondant.

Les annales de l'huître ne sont pas sans gloire; elle a inspiré de

luxueuses folies aux maîtres fous de la gastronomie, les Romains; mais

le cadre purement pittoresque et industriel de cette étude ne nous

permet pas un retour dans le passé du coquillage qui nous occupe, si

flatteur qu'il puisse être pour lui.

Sa description, je rougirais de l'entreprendre; je vous l'assure, vous

vous renseignerez beaucoup plus agréablement sur ce point chez

l'écaillère du coin, qu'en ayant recours à tous les traités d'histoire

naturelle. Prodigue de tout ce qui est bon, la nature l'a largement

distribuée dans les mers de toutes les latitudes; ses espèces sont

nombreuses; nous ne nous occuperons que de celles qui se trouvent sur

notre littoral. Ce sont:

1° L'huître pied de cheval, diamètre 12 centimètres; les amateurs de

grosses bouchées, les gourmands seuls en font quelque cas. On la pêche

sur tous les fonds rocailleux.

2º L'huître normande ou cancalière, huître blanche dont la dimension est

de 7 à 8 centimètres, l'écaille épaisse et la qualité supérieure, bien

qu'elle reste au-dessous de sa voisine l'armoricaine.

3° L'huître bretonne, petite de taille, 4 à 5 centimètres de dimension;

à coquille mince et narrée, d'un goût exquis, pouvant rivaliser avec

celui de l'huître anglaise, qui est d'un vert foncé à écailles rondes et

de dimensions moindres encore.

4° L'huître de Marennes, qui se rapproche de la précédente par ses

qualités, s'en distingue par la nuance verdâtre, qu'elle affecte et

qu'elle doit aux fonds vaseux sur lesquels elle a vécu.

Nous aurons plus tard à nous occuper des moeurs, des habitudes de

l'huître,--en dépit du préjugé elle en a,--de sa reproduction, des

tentatives d'éducation huîtrière, du parcage, etc.; mais avant d'aborder

ces questions, il faut savoir comment on la pêche.

La drague est l'instrument le plus en usage pour aller la chercher au

fond des mers. Cette drague consiste en une sorte de sac à mailles de

fil de fer ou de corde. Il est muni à son ouverture d'une forte armature

de fer figurant un trapèze très-allongé. L'appareil est maintenu par

trois tringles du même métal dont deux partent de ses extrémités, une de

son milieu, pour se réunir à un anneau de traction sur lequel est frappé

un cordage amarré lui-même à l'arrière du bateau. Cette disposition

maintenant l'engin horizontal lui permet de racler les fonds et de

détacher les huîtres, qui tombent alors dans le filet.

La drague, on le comprend, doit souvent rencontrer des obstacles:

pierres, roches, débris de navires qui, non-seulement peuvent l'arrêter,

mais briser son armature. On pare à ces accidents en frappant à l'une de

ses extrémités un petit orin muni d'une bouée qui permet de la

retrouver. Une autre méthode très-ingénieuse consiste à étalinguer

l'amarre de traction fixée à un des angles de l'armature par un faible

filin; en cas d'arrêt sérieux, ce filin se brise, l'appareil se

renverse, et, ne formant plus râteau, il est aisément dégagé.

La largeur de la drague varie en raison des difficultés que présentent

les fonds à explorer. Un des meilleurs types, la drague cancalaise,

mesure de 1m50 jusqu'à 2m50 de lame. La grandeur de la maille est

réglementée administrativement suivant la taille des coquillages. Son

minimum est fixé à 5 centimètres carrés.

Dans nos pêcheries en rivière de la Seurre, de Pont-l'Abbé, du Sucidy et

même dans la baie d'Arcachon, on emploie pour pêcher l'huître de simples

canots ou _tillotes_ à deux ou quatre avirons, munis d'une drague légère

qu'un seul homme placé à l'arrière peut manoeuvrer. Les bancs du large

sont exploités à l'aide d'embarcations pontées et d'un tonnage moyen de

sept tonneaux, qui marchent à la voile et peuvent avoir plusieurs

dragues à la traîne. A Cancale, chaque bateau en possède trois; dans le

passage de la Déroute, j'ai vu des embarcations anglaises en mettre

jusqu'à sept à la mer..

Les bateaux destinés à cette pêche doivent réunir deux qualités

essentielles: la solidité et la vitesse. La rapidité de la marche donne

de grands avantages aux pêcheurs, non-seulement sur les bancs, mais dans

le transport du chargement aux parcs, claies et dépôts de la côte. Les

cutters anglais de Jersey, Liverpool, Ry, etc., auxquels leur

construction à clins procure cette rapidité en même temps qu'elle leur

donne une grande élégance, sont de parfaits modèles du bateau pêcheur

d'huîtres.

Par un bon temps et une jolie brise, rien n'est beau connue le tableau

d'une flottille de pêcheurs en action. Les carènes noires des bateaux

ruisselantes sous les caresses de la vague étincellent au soleil; avec

leurs voiles blanches effilées, ils ressemblent à une nuée d'oiseaux

éparpillés sur la mer, et malgré le poids des dragues qu'ils traînent à

leur suite, comme l'oiseau, ils semblent voler en laissant une légère

traînée d'écume sur sa surface.

À bord, quelle fiévreuse activité! Il faut voir la prestesse avec

laquelle, quand l'huîtrière est riche, l'appareil est vidé et rejeté à

la mer.

Quelquefois, lorsque la scène se passe sur un banc interdit, elle se

complique. Un de ces avisos de l'État qui jouent sur ces plaines

liquides le rôle des gardes champêtres dans nos campagnes surgit tout à

coup de quelque coin de l'horizon, tombe comme la foudre sur les

délinquants, amariné les plus maladroits et gâte un peu le plaisir de la

fête. Celles des embarcations qui ont eu la chance de lui échapper,

quelquefois en sacrifiant leurs engins de pêche, se couvrent de toile,

font force de voiles et s'éparpillent dans toutes les directions.

Le départ et l'arrivée de la caravane, c'est ainsi que l'on appelle à

Cancale la drague annuelle des huîtres, est encore un spectacle auquel

le plus indifférent ne saurait assister sans éprouver une certaine

émotion. Il donne la mesure de l'importance de la récolte du coquillage

pour ces populations. Aussitôt que les bateaux sont signalés, tout le

littoral est en mouvement; les falaises, les grèves se couvrent de

monde; une fourmilière humaine s'y presse, s'y amoncelle. Femmes,

enfants, vieillards sont accourus pour assister au triage du précieux

mollusque et constater les résultats de cette campagne, qui apportera

l'aisance dans chaque foyer, qui peut-être aussi les laissera dans la

gêne. Les premières, les poings sur les hanches, le teint allumé, l'oeil

fiévreux, comptant les paniers qui se vident avec cette âpre cupidité

que l'on a si peu le droit de reprocher aux pauvres gens; les petits,

les yeux écarquillés, s'émerveillant devant ces trésors avec la naïveté

de leur âge; les vieux y trouvant un prétexte pour revivre les jours du

passé, et constater sa supériorité sur le présent: les huîtres étaient

bien plus grosses de leur temps, on en cueillait aussi bien davantage.

Si la pêche est plus faible, c'est que les équipages sont moins

vaillants; et tout fier de l'avoir constaté, redressant son buste voûté,

le bonhomme reprend sa chique, qu'il avait pieusement déposée dans un

coin de son béret pour pérorer plus à son aise.

Nous parlions tout à l'heure de la pêche sur les bancs prohibés; les

Anglais sont nos maîtres dans ce genre de maraude; mais malheureusement

ce n'est pas seulement en fait de pêche illicite que s'affirme la

supériorité de leurs pêcheurs. Leur caractère froid et calculateur, un

instinct plus raisonné de leurs intérêts leur ont permis de former entre

eux des _guilds_ ou corporations où se réunissent les capitaux et qui

répartissent équitablement entre les intéressés les produits de la

commune industrie.

Si, hors de chez eux, ils cèdent un peu trop aisément à l'attrait du

fruit défendu, en revanche ils respectent strictement, rigoureusement

les prohibitions de leur littoral, et notamment celles des baies de

Portland, Falmouth, Swansea pendant la période de fermeture. On les voit

aussi se donner la peine de débarrasser les fonds de pêche pendant l'été

des herbes, des plantes marines qui nuisent singulièrement à la

production du _brood_ ou naissain. Chez nous, au contraire, et si

avantageux que soit le traînage du chalut sur les bancs, pour les

approprier, la crainte que les pêcheurs n'abusent de cette opération

conservatrice pour capturer des huîtres hors saison fait qu'elle est

très-peu pratiquée.

On voit que nous avons encore bien à faire pour égaler nos voisins.

L'envasement a fait disparaître les huîtres des bancs des Maronnes, des

Flamands, Mérignac, Lamouroux, Dugnas, Martin-Gêne, La Tremblade; mais

la grande décroissance que nous avons signalée dans notre production

huîtrière revient aussi pour une bonne part à l'imprévoyance, nous

devrions dire à l'imprévoyante cupidité des exploitants. La fable de la

poule aux oeufs d'or restera une éternelle vérité.

L'administration de la marine s'est vivement préoccupée de cette

situation, et grâce à elle, si toutes nos huîtrières ne sont pas encore

relevées, du moins celles d'Arcachon, de Cancale, donnent-elles

aujourd'hui d'excellents résultats; elles sont parvenues à alimenter,

concurremment avec un certain nombre d'achats effectués en Angleterre,

les parcs de Loc-Tudy, Cancale, Saint-Waast, Courseuilles, où l'huître

acquiert toute sa finesse et son embonpoint avant d'être livrée à la

consommation.

Si satisfaisant que soit le progrès, nous devons souhaiter mieux encore;

avec l'étendue de côtes que nous possédons, avec un peu de sagesse, nous

cesserions rapidement d'être sous ce rapport les tributaires de

l'étranger.

Le nombre des bateaux pêcheurs d'huîtres est;

à Arcachon, de 620

Cancale 100

Granville 30

Tréguier }

Lézardrieux } 700

Pont-l'Abbé }

En total... 1,450

embarcations, sans compter celles de la haute Normandie, qui draguent

l'huître au moins par intervalles.

En supposant cinq hommes d'équipage pour chacun de ces bateaux, on

obtient le chiffre respectable de 7,250 pêcheurs. Si l'on veut bien

observer que sur toute cette partie de nos côtes, 12,000 individus au

moins trouvent encore un certain salaire en ramassant les huîtres à la

main à la marée basse, on en conclura que le précieux coquillage peut à

bon droit être considéré comme la manne de ces populations du littoral.

Les prix des huîtres sont:

A Arcachon 20 à 25 fr. le mille.

Marennes. 30 à 35 »

Pont-l'Abbé, le Tudy 60 à 70 »

Cancale 60 à 70 »

Lézardrieux 50 à 60 »

Saint-Waast 60 à 65 »

Dunkerque (huîtres angl.) 90 à 100 »

Ostende 100 à 110 »

L'Illustration, No. 1598, 11 octobre 1873 · 第 20 / 33 题