Dans notre précédent numéro nous avons dit, et nos lecteurs savent que
c'est dans la galerie servant de vestibule au château du Grand-Trianon,
qu'a été établie la salle des séances du conseil de guerre chargé de
juger le maréchal Bazaine.
Notre grand dessin représente cette salle et donne la physionomie exacte
de la première séance du conseil.
Transformer ce magnifique péristyle en salle d'audience n'était pas
chose facile. On y est cependant parvenu, grâce à l'habileté des
dispositions prises. La salle offre l'aspect d'un long parallélogramme,
dont une partie a été surélevée par des travaux de charpente. Dans cette
partie se trouvent: au fond, un large bureau en forme d'hémicycle pour
les juges militaires; puis à gauche, pour l'accusé, un fauteuil et une
table recouverte d'un tapis vert, et la barre de la défense; à droite,
le bureau réservé au commissaire du gouvernement, et la tribune des
journalistes, élevée derrière les colonnes de marbre de la galerie.
Cette tribune est disposée en gradins et peut contenir soixante-dix
personnes environ. Enfin, au milieu, devant le bureau du conseil, est
établi le greffier. Une légère balustrade recouverte de velours rouge
sépare cette première partie de la salle de la seconde, à laquelle on
arrive en descendant une marche.
Cette seconde partie est coupée par une enceinte réservée au publie muni
de cartes et aux témoins. Derrière est un espace assez étroit pour le
commun des martyrs qui ne craindront pas de demeurer cinq heures debout,
chaque jour, après avoir fait queue, s'ils veulent suivre les débats de
ce procès, qui sera long.
La décoration de cette salle est des plus simples. Les murs sont en
granit rouge veiné de blanc et orné de distance en distance de fausses
colonnes blanches, à chapiteaux contournés. Les tentures sont en reps
vert. Quatorze grosses colonnes en granit rouge séparent la salle en
deux dans toute sa longueur, gênant beaucoup la vue de la tribune de la
presse. Derrière les fauteuils des juges et au-dessus de la porte
d'entrée de la chambre du conseil, on voit un grand Christ en croix.
Puis, pour parer au froid, qui est imminent, quatre poêles sont alignés
de distance en distance. Cependant la température n'a pas cessé d'être
douce, et à travers les fenêtres largement ouvertes sur la cour d'entrée
du château, on aperçoit les grands arbres du parc, à la verdure encore
vigoureuse.
Mais il est temps de pénétrer dans la salle du conseil de guerre. A midi
un quart, on annonce l'entrée des juges militaires. La séance est
ouverte. Les membres du conseil sont: MM. le duc d'Aumale, président,
tournure militaire, moustaches et barbiche blondes, voix forte et
sonore, habituée au commandement; de Chabaud-Latour, officier général du
génie, soixante-dix ans environ, un peu fatigué; de la Motterouge, plus
âgé que le précédent, mais portant plus gaillardement son âge; Tripier,
vieux et un peu cassé, appartenant au génie, blessé à l'Alma, porte
lunettes; Guyot, artillerie, petit et gros, mais vif et alerte;
Lallemant, très-grand, air grave et réfléchi, serait le plus jeune ou le
moins âgé du conseil si le général de cavalerie Princeteau n'en faisait
pas partie; de Malroy, regard doux, air décidé, chauve, soixante ans;
Ressayre, figure d'anachorète, a commandé une division à la bataille de
Coulmiers, où il fut blessé grièvement; enfin le général Pourcet, petit,
maigre, impatient, coiffé à la Titus. Très-savant, m'a-t-on dit, il
représente, comme on sait, le ministère public.
Quelques minutes après l'entrée en séance du conseil, ordre est donné
par le président d'introduire le maréchal. Mouvement de curiosité
très-marqué. L'accusé entre d'un pas lourd et avec un certain embarras.
Il porte le costume de maréchal, petite tenue, et la grand'croix de la
Légion d'honneur. Il a de l'embonpoint; ses yeux sont petits, son visage
est gras, son crâne absolument chauve. Deux sourcils très-fins, deux
petites moustaches brunes se dessinent seuls dans cet ensemble de
rondeurs grasses. Il est d'ailleurs un peu pâle: on le serait à moins.
Calme en apparence, sa préoccupation ne se trahit que par certains
gestes. Ainsi il porte fréquemment sa main à ses lèvres ou à son front,
ou bien il joue machinalement avec une bague qui brille à l'un de ses
doigts.
Avec l'entrée du maréchal, le défilé des témoins a été l'intérêt de
cette première audience. Ces témoins, fort nombreux, peuvent se diviser
en trois catégories: les militaires, maréchaux, généraux, officiers
supérieurs ayant fait partie de l'armée du Rhin; les témoins politiques,
tels que MM. Jules Favre, Gambetta, de Kératry, et les témoins qui
n'entrent ni dans l'une ni dans l'autre de ces catégories, tels que
douaniers, employés de chemins de fer, ingénieurs. Le premier témoin
appelé a été le maréchal Canrobert, et le second le maréchal Leboeuf,
sur lequel tous les yeux se sont fixés avec une attention particulière.
Le général Changarnier a aussi beaucoup attiré les regards, avec son
pantalon gris-perle et sa redingote bleu clair élégamment boutonnée.
Mais celui qui a excité la curiosité la plus vive est encore le fameux
M. Régnier, cet envoyé mystérieux qui alla trouver le maréchal au
travers des lignes prussiennes, ouvertes pour lui, et amena en
Angleterre le général Bourbaki.
L'appel des témoins terminé, la séance a été suspendue pendant dix
minutes. A la reprise de l'audience, il a été donné lecture des états de
service du maréchal Bazaine et de la première partie du rapport du
général Rivière, rapport net, clair, précis, et du plus haut intérêt.
Mais arrêtons-nous. Ce serait sortir du cadre de cet article que
d'entrer ici dans des détails qui ne sont point de notre compétence et
que d'ailleurs tout le monde connaît.