Le duc de R...., ex-ambassadeur, ex-pair de France, ex-sénateur; et,
plus heureusement pour lui, grand propriétaire foncier, était assis
après son déjeuner dans son cabinet de travail, devant son bureau, les
yeux plongés dans la lecture d'un rapport d'une des entreprises
industrielles auxquelles il prête son concours, pour utiliser ses
loisirs. Le duc de R... est un homme très-fin, très-expérimenté,
très-rompu aux affaires, dont on recherche les judicieux conseils.
C'est, en outre, un homme du plus bienveillant esprit, et d'une
courtoisie à toute épreuve, surtout vis-à-vis de ses inférieurs. Justin,
son valet de chambre, entra et déposa quelques brochures devant lui.
Le duc, au bout de quelques instants n'entendant pas Justin s'en aller,
releva la tête, et le vit tourner sa casquette entre ses doigts comme un
domestique embarrassé qui désirait évidemment avoir une conversation
importante avec son maître, et qui ne savait trop par où commencer.
--Vous avez quelque chose à me dire, Justin?
--Oui, monsieur le duc, si c'est un effet de votre bonté!
--Parlez, quoique je sois très-occupé en ce moment.
Justin continuait à tourner sa casquette et se taisait.
--Est-ce de votre prochain mariage avec Justine, la femme de chambre de
la duchesse, que vous voulez m'entretenir?
--Ce n'est pas précisément du mariage qu'il s'agit, mais c'est un peu à
propos de ce mariage que je me décide à faire à M. le duc une
communication.
--Une communication! cela annonce quelque chose de grave.
--Assez grave en effet!
Le duc le regarda Fixement et, habitué à lire dans la pensée des autres,
lui dit;
--Vous venez me demander une augmentation de gages!
--C'est cela même, répondit Justin, soulagé d'avoir été deviné.
--Je vous ai pris tout enfant sur ma terre de R... Je vous ai fait
élever; je vous ai amené un peu gauche à Paris, mais vous vous êtes
formé vite au service, vous êtes intelligent. Je ne suis pas mécontent
de vous. Vous avez eu douze cents francs d'abord, vous en avez dix-huit
aujourd'hui; je porterai vos gages à deux mille francs; voyez si la
duchesse veut faire pour Justine ce que je fais pour vous. La duchesse a
sa fortune personnelle.
--Beaucoup plus considérable même que celle de M. le duc, ajouta Justin.
--C'est vrai, dit le duc, avec un léger mouvement de surprise.
--Justine est entrée chez la duchesse pour lui faire sa réclamation,
mais nous sommes loin de compte, monsieur le duc.
--Comment, loin de compte? s'écria le duc avec un étonnement plus
prononcé.
--Oh! oui, les gages que vous m'offrez ne sont pas en rapport avec la
fortune de M. le duc, ni avec les règlements de l'_Union._
--Ma fortune, l'_Union!_... Qu'est-ce que cela veut dire?
Qu'entendez-vous par l'_Union._
--L'Association générale des domestiques... M. le duc n'en a donc pas
entendu parler. Nous avons eu déjà plusieurs assemblées... Nous avons
fait venir de Londres un guide, un leader, un homme très-habile, un
orateur qui s'exprime en très-bon français, et qui nous a enseigné nos
droits...
--Et vos devoirs, sans doute, dit le duc à moitié étourdi par cette
révélation inattendue.
--Et nos devoirs aussi. Nous devons à l'_Union_ un schelling, 1 fr. 25.
par semaine, comme en Angleterre, pour les frais généraux, et pour le
cas où une grève serait nécessaire.
--Ah! c'est différent, dit le duc, qui avait repris tout son sang-froid,
je faisais naïvement allusion à vos devoirs envers vos anciens maîtres:
la reconnaissance, par exemple, qui a toujours passé pour une vertu.
--La reconnaissance abaisse la fierté de l'homme, monsieur le duc, tout
doit se passer raisonnablement à notre époque, et si j'osais employer
une expression toute récente, contractuellement.
--Et quel est le contrat que vous avez à me proposer.
--Ce n'est pas moi qui en ai déterminé les conditions, monsieur le duc,
l'_Union_ ne permettra pas désormais un mode de rétribution _ad
libitum._
--Je m'aperçois que vous êtes devenu très-instruit, M. Justin.
L'anglais, le latin, ne sont plus pour vous des langues étrangères.
--M. le duc doit être fier de ce progrès qu'il veut bien remarquer,
puisque c'est lui qui m'a fait apprendre à lire, à écrire.
--Et à compter. Vous avez vraiment profité de l'éducation. Mais je suis
curieux de savoir quel est au juste ce mode de rétribution.
--Ah! Il est bien simple. Un salaire proportionnel tout bonnement: cinq
pour cent sur la fortune du maître dans les grandes maisons. Or M. le
duc ayant cent mille francs de revenus, en bons biens au soleil, comme
son notaire peut en témoigner, et madame la duchesse en ayant deux cent
mille de son chef!...
--Cela fait que vous me demandez cinq mille francs de gages par an, et
que Justine se hasarde à en demander dix mille à la duchesse.
--Voilà tout. N'est-il pas temps que, sans bouleverser la société de
fond en comble, comme le veulent des gens avancés, l'inégalité des
conditions humaines soit justement adoucie.
--Je vois avec plaisir que vous n'êtes pas encore de ceux qui demandent
à retourner du haut en bas l'échelle sociale, et que vous n'exigez pas
que je devienne votre valet de chambre...
Justin ne prit pas garde au ton railleur du duc, et crut qu'il adressait
des compliments sincères à l'_Union_ dont il était membre.
--Oh! nous respectons, s'écria-t-il, les faits accomplis, les positions
acquises, tout en essayant d'améliorer notre industrie.
--Ne vous servez pas de ce mot d'industrie, M. Justin, on le prend
quelquefois en mauvaise part; on en a fait un ordre, et, comme vous avez
l'esprit très-progressif, vous pourriez être tenté d'y prendre un grade.
--Je voulais dire, pour améliorer nos moyens, d'existence, reprit Justin
un peu déconcerté; mais, après tout et entre nous, M. le due, ne
pourriez-vous pas convenir que vos aïeux ont abusé des miens...
--Vos aïeux, M. Justin, répondit le duc quelque peu froissé, étaient de
bons et loyaux fermiers que mes aïeux, à moi, ont nourri dans leurs
terres durant des siècles, et qui seraient bien étonnés de votre
langage...
--Que voulez-vous! C'est le langage du jour. Les temps de sacrifice et
d'abnégation sont passés. Chacun ne doit avoir en vue que son bien-être
ici-bas. Si vous entendiez notre leader...
--Je me priverai de cette distraction.
Le duc avait de la peine à se contenir, mais il ne se départait pas de
sa politesse habituelle.
--Finissons, dit-il en se levant, je réfléchirai.
Justin allait se retirer sur le geste de son maître, lorsque la
duchesse, moins patiente que son mari, entra avec impétuosité dans le
cabinet du duc, suivie de Justine, dont le bonnet était hardiment posé
sur l'oreille.
--Croiriez-vous bien, M. le duc, dit la duchesse à demi suffoquée, que
cette effrontée de Justine est venue me proposer d'élever ses gages à
dix mille francs par an...
--Et qu'avez-vous répondu, chère amie? repartit froidement le duc.
--Je l'ai _chassée_.
--Monsieur Justin, reprit le duc en se tournant vers son valet de
chambre d'une façon significative, les femmes mettent les points sur les
i.
--Vous me chassez aussi? dit Justin.
--Vous savez que je n'aime pas les gros mots. Mais vous pouvez suivre
Justine, bien digne d'être votre compagne...
Justine s'approcha de Justin et lui dit à l'oreille.
--Préviens le cocher, je vais prévenir la cuisinière, la grève va
commencer par nous.
--Ils se retirèrent à reculons d'un air insolent et, sur le seuil du
cabinet, Justin dit brusquement:
--On fait ce qu'on peut, pour prévenir les révolutions et voilà comment
on est reçu!...
--C'est trop fort, s'écria le duc en cherchant sa canne... La duchesse
l'arrêta.
Après la sortie de Justine et de Justin, le duc et la duchesse se
regardèrent les larmes presque aux yeux; ils s'assirent et causèrent
longtemps des jours de leur enfance, où les serviteurs de leurs nobles
parents faisaient presque partie de la famille... Que les temps étaient
changés!...
La journée s'avançait. Vers l'heure du dîner, la duchesse sonna
machinalement, personne ne vint de la maison à son appel, si ce n'est le
concierge resté à son poste, et qui lui apprit que la maison avait été
désertée par tous les gens.
--Comment allons-nous dîner, s'écria la duchesse...
--Prends mon bras, lui dit galamment le duc, nous irons dîner en
tête-à-tête dans quelque restaurant du boulevard; il faut s'accommoder à
tout.
--Mais ce soir, reprit la duchesse un moment abattue, comment me passer
des soins de ma femme de chambre...
--Je vous demanderai la permission de la remplacer, reprit le duc, et il
lui serra affectueusement la main; ils sortirent à pied, et je les
rencontrai chez Brébant. C'est ce qui fait que j'ai su cette histoire un
des premiers.
_Hippolyte Lucas._