LES THÉÂTRES

L'Opéra.--_La Mélodie_, études complémentaires vocales et dramatiques de

l'art du chant, par G. Duprez.

Depuis quelque temps le théâtre de l'Opéra, toujours en cherche de

premiers sujets, nous a fait entendre des débutantes. Si nous n'avons

pas parlé de ces tentatives de notre Académie de musique, c'est qu'elles

n'ont pas été heureuses. Les étoiles nouvelles découvertes par M.

Halanzier ont fait une apparition de quelques soirées au ciel de l'Opéra

et se sont éclipsées. Ces exhibitions de talents d'une soirée n'ont pas

eu de lendemain et les grands rôles de femme attendent toujours leur

interprète. Mlle Ferrucci, que nous avons entendue hier dans les

_Huguenots_, nous semble devoir être plus heureuse que ses devancières,

et il pourrait bien se faire que l'Opéra gardât cette pensionnaire, qui,

croyons-nous, peut lui rendre quelques services.

Mlle Ferrucci est une fort belle personne à laquelle l'émotion, dans

cette première soirée, enlevait sans doute ses moyens de tragédienne

lyrique, car elle a joué avec un embarras extrême ce grand rôle de

Valentine; mais la débutante, dont l'organe est bien faible et bien

insuffisant dans le registre grave, a une voix des plus heureuses et des

mieux timbrées à l'octave supérieur. La note est claire, vibrante,

chaleureuse; le clavier roule, résonne avec une grande égalité. Mais

tout cela est bien loin encore de constituer un réel talent, et la

cantatrice tant cherchée est encore à trouver.

Quelle cause a donc rendu si rare ce phénomène si fréquent autrefois?

Voici M. Strakosch, l'homme à coup sur des grandes découvertes en ce

genre; grâce à lui nous allons voir renaître ce malheureux

Théâtre-Italien, mort faute de sujets. Eh bien, M. Strakosch lui-même

cherche, à l'heure qu'il est, une virtuose; il nous promet de nous faire

entendre une série de jeunes talents. A voir la liste de ses

pensionnaires, vous diriez tout le personnel d'un Conservatoire: belles

promesses; mais des promesses pour l'avenir. Rien qui s'impose encore

par le talent reconnu. Les impresarii de l'autre côté des Alpes ne sont

pas plus heureux que M. Strakosch et M. Halanzier. Un de mes amis qui

vient de parcourir toute l'Italie n'a pas rencontré une seule chanteuse

sur les théâtres de Milan, de Venise, de Florence et de Naples. Il ne

faut pas s'y tromper, l'art du chant se perd de jour en jour. Et

pourquoi? C'est que les artistes qui ne peuvent ni ne veulent attendre,

se précipitent trop rapidement sur la scène. C'est qu'ils ébauchent à

peine quelques études pour entrer immédiatement en jouissance des moyens

vocaux que la nature leur a donnés. Malgré les théories nouvelles,

l'éducation sérieuse est indispensable pour un tel art.

C'était l'opinion du fameux Lagingeole, de l'_Ours et le Pacha._--Mais

c'est merveilleux! disait Schahabaham; comment avez-vous pu rendre cet

ours musicien?--En lui apprenant la musique. Contrairement à cette

méthode, ce que les chanteurs apprennent le moins à l'heure qu'il est,

c'est la musique. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, l'enseignement

fait défaut partout. De toutes parts on le néglige. Les maîtres

eux-mêmes semblent avoir abandonné ce travail excellent qui répandait la

saine et robuste instruction musicale par les solfèges et les vocalises.

Cette pédagogie de l'artiste a été délaissée. Et pourtant que d'ouvrages

précieux elle avait produits: et les _Exercices et Vocalises_, par

Crescentini, et les _Exercices_, de Garcia. Les variations vocales sur

une phrase, et l'excellente _Méthode d'artiste_, de Mme Conti-Damoreau,

et les _Gorgheggi e solfeggi_, de Rossini, les _Vocalises élégantes_, de

Guillot de Sainbris, et enfin ce précieux _Recueil de Vocalises_, de

Bordogni, ces morceaux d'un goût exquis, d'une science parfaite, dans

lesquels se résumaient tout l'enseignement vocal de l'école italienne.

Le goût change; si parfaite que soit cette petite bibliothèque classique

du chanteur, il faut la renouveler; aussi avons-nous ouvert avec le plus

grand intérêt ce volume qui a pour titre: _La Mélodie_, et qui complète

le _Traité de l'art du chant_ publié par M. Duprez en 1845. M. Duprez

est peut-être à l'heure qu'il est la seule gloire qui existe encore de

ce grand passé qui compta tant d'illustres chanteurs. Son passage au

théâtre a été lumineux, éclatant. Lorsque l'admirable chanteur se retira

de la scène, son enseignement devint des plus féconds; nous lui devons

des talents hors ligne; son école se maintint dans les doctrines les

plus nobles et les plus pures. Elle se répandit dans le public à l'aide

de cet art du chant que nous venons de citer; aujourd'hui il se complète

par ces études vocales et dramatiques. Ce n'est pas seulement pour le

clavier vocal que le maître a écrit ces exercices; si le développement

de la voix gagne à ces études savamment dirigées, le goût du chanteur,

dans les passions et les sentiments à exprimer, y bénéficie plus encore.

L'enseignement s'élève au style et dans les morceaux de chant, et dans

les études dramatiques, et dans les grands airs que M. Duprez a tirés de

ses propres oeuvres. Il y a là de fort belles pages; mais ce qui me

frappe le plus, c'est l'habileté apportée dans cette progression

d'études.

Pour donner plus d'autorité encore à cet important ouvrage, M. Duprez a

fait un choix dans les classiques du chant. Il a cherché, en les

transcrivant, les plus beaux morceaux des siècles passés, les plus

grandes inspirations de ces maîtres qui ont nom: Carissimi, Cesti,

Campra, Léo, Porpora, Pergolèse, Gluck, Sacchini, Cimarosa, Mozart,

Méhul, et qui dans ces chefs-d'oeuvre portèrent l'art du chant à sa plus

haute et sa plus puissante expression dramatique. Cette seconde partie

de l'ouvrage de M. Duprez forme mieux encore qu'un curieux recueil; en

s'ouvrant à l'année 1500, pour finir avec le commencement de ce siècle,

elle donne dans ces pages savamment choisies une sorte d'histoire de

l'art qui se traduit elle-même par les oeuvres de ses maîtres immortels.

L'Illustration, No. 1598, 11 octobre 1873 · 第 8 / 33 题