Mme Marie Rattazzi est de retour; elle a repris ses réceptions. D'autres
hésitent ou attendent. Quant à elle, à peine revenue, elle s'est
empressée de donner à souper à ses amis. Ceux qui sont venus sont les
mêmes qu'on voyait autour d'elle pendant le dernier hiver. On pourra
dire que c'est un monde un peu bigarré, d'accord; il n'en faudra pas
moins reconnaître que c'est l'amalgame le plus joyeux qu'on puisse voir.
D'anciens dignitaires s'y montrent, d'abord comme le dessus du panier,
des diplomates d'autrefois, un ex-chambellan, des naufragés de la
politique, deux ou trois académiciens; au milieu de tout cela, des
peintres, des journalistes, des musiciens, ce qu'Horace appelle
_ambubaja rum collegiæ._ A la musique de l'hôtesse se marie la bonne
chère; à la causerie la danse. Quand la neige poudre nos toits à
frimais, il ne faut pas que l'hôtel soit trop morose. On improvise alors
un petit théâtre, où la maîtresse conserve le privilège de jouer les
premiers rôles. Au milieu de Paris, tel qu'il est en ce moment, rien de
plus curieux qu'un tel train de vie où chaque jour se change en fête. La
résidence de la Petite Princesse, comme on l'appelle encore, ressemble à
une découpure du joli tableau sur lequel Watteau a jeté, il y a cent
ans, les groupes de la Comédie italienne.
Ce qu'il y a de plus remarquable là-dedans, c'est que rien n'arrête
jamais la marche de ces loisirs. Notez qu'il y a tantôt quinze ans que
cela dure. En 1858, c'était tantôt à Aix-les-Bains, tantôt à Annecy.
Eugène Sue est mort, par là, un jour, subitement ou à peu près; la
Petite Princesse, qui était un peu son élève, a-t-elle pleuré? Oui,
dit-on, mais la musique, le théâtre, les bons moments n'ont pas chômé
pour si peu. On est revenu à Paris, on s'y est installé; on a appelé
autour de soi des personnalités graves et l'on est parvenu à en faire
des personnalités folâtres, Sainte-Beuve y venait, Sainte-Beuve qui
toussait pour rire quand il faisait _Joseph Delorme_; le père Viennet y
récitait ses fables; M. Dupin aîné y jouait au whist; on y coudoyait
aussi le dieu Ponsard. Toutes ces étoiles ont disparu; avec elles,
l'empire est tombé, les cousins sont partis, probablement pour toujours;
eh bien! n'importe, la jolie vie a continué, et il y a mieux, le veuvage
s'est présenté pour la seconde fois, la jolie vie poursuit son cours, et
elle sera un désagréments de cet hiver.
La politique est partout avec ses fureurs, ses appétits, ses nuits
blanches, ses rêves et ses déceptions. Dans les deux faubourgs, cette
grande dame consacre son énergie à accoupler des chiffres qui se sont
fait cinquante ans la guerre; telle autre use ses yeux et son aiguille à
broder des cocardes. La Petite Princesse n'en est plus là, Dieu merci.
Elle sait la fable du chien qui jette la proie pour l'ombre. Elle ne
veut plus d'illusions. Elle s'en tient philosophiquement au plaisir qui
se présente aujourd'hui sans s'embarrasser de ce que pourra être demain.
«Cueille l'heure présente.» _Carpe diem._ Elle s'amuse, elle demande
qu'on s'amuse chez elle et autour d'elle, et n'admet rien de ce qui
serait étranger à l'action de s'amuser. A sa première soirée, on a
beaucoup admiré son buste nouveau par Clésinger, trop décolleté,
paraît-il, mais tout le monde sait bien aussi que c'est le genre du
sculpteur qui a fait la _Femme à l'aspic._ Il y avait aussi un portrait
de la même par un peintre italien.
A propos de princes, un de nos confrères en chronique vient de nous
apprendre de quelle façon comique le gardien du château d'Amboise a été
récemment congédié. On doit se rappeler que ce vieux nid de vautour,
bâti sur le haut d'un roc, théâtre de tant de drames, de fêtes et de
crimes, appartient aujourd'hui à la famille d'Orléans. C'est pour cette
raison que Louis-Philippe avait fait de ces murs de granit la prison
d'Abd-el-Kader et de toute sa smalah. En décret de Napoléon III avait
bien confisqué Amboise, mais l'Assemblée nationale a biffé la
disposition qui concerne ce domaine. Or, il y a quelque temps, un jeune
couple s'abattait au milieu des galeries en ruines. Mari et femme, ils
avaient tout visité, la merveilleuse chapelle dans laquelle Charles XIII
s'est marié, le parc au milieu duquel on voit le tombeau de Léonard de
Vinci, l'incomparable voie souterraine qu'on parcourait en carrosse avec
des flambeaux. Il ne restait plus à voir que le balcon, où la tradition
dit que La Renaudie et ses compagnons ont été pendus. Voulant d'ailleurs
jouir du point de vue qu'on a de là sur la Loire, le jeune étranger
ouvrit brusquement une des fenêtres.
--Eh! là-bas, s'écria le gardien en s'avançant, dites donc, vous, fermez
donc cette fenêtre, que vous venez d'ouvrir sans ma permission.
--Mon brave homme, répondit le jeune monsieur, je suis ici chez moi; je
m'appelle le comte de Paris.
Il se peut que le fait soit vrai, mais si le gardien a été congédié, c'a
été pour avoir dit autre chose.
Pas plus tard que l'an dernier, le hasard m'ayant poussé par là, ce même
gardien, le cicérone le plus discret qu'on ait jamais vu, nous exposait
à un officier d'artillerie et à moi tout ce qui s'était passé de
mystères dans cet endroit terrible. Il nous disait les visites soudaines
de Louis XI, escorté de Tristan l'Hermite, son compère; il nous
racontait l'arrivée soudaine d'Henri III amenant lui-même ses
prisonniers après avoir assassiné les Guises à Blois. Tout à coup il
nous fit entrer dans la partie du château qui est demeurée la plus
habitable.
--Ah! quant à ça, reprit-il, ça n'est plus du moyen âge, c'est du
moderne. Ces magnifiques galeries, vous le voyez, ont été découpées en
une multitude de petits cabinets à la parisienne, des cages à poulets.
Ainsi l'a voulu, sur la fin du règne de Louis XVI, un certain prince de
Penthièvre, le propriétaire du temps. Le pauvre homme! la pauvre
cervelle! Ses petites bâtisses ont masqué les salamandres, les fleurs de
lis, les grandes moulures. C'était un bourgeois, ce Penthièvre et, par
dessus le marché, il avait le désagrément d'être le beau-père d'un assez
mauvais garnement appelé, je crois, Philippe-Égalité. Pour ne parler que
d'architecture, il n'y entendait goutte. Tenez, quand Napoléon III a
passé par ici, je lui ai montré tout ça, le chef-d'oeuvre du Penthièvre.
Il en riait comme moi. Je vous laisse à penser si l'empereur et moi nous
nous sommes fait alors une pinte de bon sang.
Il n'y aurait rien de risqué à supposer que notre susdit gardien qui
faisait ce boniment à tous ceux qui visitaient le château, l'a répété au
comte et à la comtesse de Paris. On conçoit dès lors le dénoûment
annoncé par notre confrère en chronique, c'est-à dire la destitution de
l'homme qui a la langue trop bien pendue.
Un peintre de talent vient de disparaître; Edwin Landseer vient de
mourir à l'âge de soixante-six ans; c'est une perte pour l'Angleterre
qui ne donne pas souvent naissance à des artistes de cette trempe. Peu
d'_animaliers_ auront produit autant de sensation. Edwin Landseer ne
manquait pas de défauts sans doute; il voyait les choses trop en joli.
Toutes les scènes qu'il décrivait étaient d'une propreté irréprochable;
ses basses-cours avaient l'air d'un boudoir; chacune de ses écuries peut
lutter d'élégance avec le salon d'une lady. Et ses chevaux! et ses
chiens! quelles bêtes toujours soigneusement brossées, lustrées, cirées,
époussetées! Cinq ou six de ses tableaux, reproduits par la gravure,
sont répandus à profusion dans les deux mondes. Tels sont _Les chiens du
mont Saint-Gothard (1829), La chasse aux faucons (1832), Les animaux à
la forge (1835), Sauvé!_ (une très-belle scène d'inondation qui date de
1856).
Celle de ses toiles qui a obtenu le plus de succès est une page
familière de la vie de l'auteur d'Ivanohé. Qui n'a vu _Sir Walter Scott
et ses chiens?_ Le laird d'Abbotsford, sa belle tête carrée, si
puissante et si calme, son oeil si vif, tout cela s'harmonisant à
merveille au milieu de ces beaux peintres d'Écosse dont le grand
romancier avait voulu faire ses meilleurs amis. Assurément le jour où
Landseer a composé cette scène, il a fait un tableau d'histoire. Nous
n'aimons plus les parallèles; nous ne sommes plus à l'époque des
pendants, mais combien on aurait aimé à voir, en regard de sir Walter
Scott et ses chiens, lord Byron et son ours à Newstead-Abbey! Mais
lorsque le fou sublime qui devait écrire _Don Juan_ menait la vie
romantique dans son château, Edwin Landseer n'était encore qu'un enfant
et s'exerçait à peine à tailler ses crayons.
Nos voisins d'outre-Manche ont une qualité dont on ne saurait trop faire
l'éloge. Une fois le talent admis par eux, consacré par la Renommée et
ses trompettes, ils lui jettent l'or à pleines mains. Edwin Landseer a
pu voir quelle différence il y avait entre la réputation dans la
Grande-Bretagne et la réputation en France. Chez nous, ce n'est le plus
souvent qu'un vain bruit, sauf annexe, sans couronnement d'aucune sorte;
chez les Anglais, c'est la conquête de toutes les jouissances sociales,
une maison, une famille, la vie intime s'appuyant sur la richesse, ou,
pour le moins, sur l'abondance. Ce peintre qui faisait si bien les
chiens et les chevaux pouvait s'acheter, à son tour, une résidence,
mieux qu'un cottage, un beau toit d'ardoises au milieu des prés, une
écurie, un chenil, des poules, un étang, des bois dont l'ombre et le
murmure lui appartenaient. Tous ces _boni_ de la gloire ne le mettaient
pas, il est vrai, à l'abri des malignités de la critique; mais quel est
l'heureux du monde que l'épigramme des contemporains a jamais épargné?
«Votre Landseer, écrivait un jour une feuille satirique, il a du talent,
du talent sans aucun doute, mais toujours, toujours le même talent. Il
fait des chiens et des chevaux, rien que des chevaux et des chiens. On
prétend qu'il a fait une fois un cerf; ce devait être pendant l'année de
la comète. Ça ne s'est pas renouvelé. En certain jour, lord Devons.... a
voulu lui faire faire le portrait d'un très-joli cochon blanc et rose
dont il est l'inventeur; Landseer s'est mis à l'oeuvre, et, au bout du
compte, son cochon, était un chien. N'est-ce pas à donner envie de le
mordre?»
Puisque tout change sans cesse autour de nous, il faut bien admettre
qu'il y a aussi une mobilité raisonnable dans ce que Talleyrand
appelait: _Le grand art de la gueule_. On ne mangeait plus du temps de
Scarron comme on avait mangé à l'époque de Rabelais. On ne dînait déjà
pas avec Brillat-Savarin, sous la Restauration, comme on avait dîné avec
Barras, sous le Directoire. Tout cela pour vous dire qu'on s'occupe en
ce moment même de codifier la table, ses frontières, ses lois et sa
pénalité. Le dernier _Code gourmand_, qui est d'Horace Raisson, le
premier collaborateur d'H. de Balzac, date de 1827, c'est-à-dire qu'il
est âgé d'un demi-siècle. Evidemment c'est un code à mettre à la
réforme.
Avant que ce livre typique ne soit remplacé par celui qu'on prépare, il
est tout simple qu'on jette sur son contenu un dernier coup d'oeil, une
sorte d'adieu. En trois cents pages il résumait toute la science éparse
dans les admirables préceptes de l'École de Salerne, dans Berchoux, dans
Henrion de Pansev, dans Brillat-Savarin, déjà nommé, dans Carême, dans
les cinquante tomes qui forment les Annales du Caveau, et, en un mot,
dans les oeuvres succulentes de tous ceux qui se sont religieusement
occupés de faire de la table,--ce qu'elle doit être,--le pivot de la
civilisation moderne. Que de choses curieuses dans ce vieux livre! mais
aussi que de choses que nous ne comprenons déjà plus! Ainsi, sous forme
d'annotation, le _Code gourmand_ cite deux vers du Don Juan de Byron:
«Rien de plus délicieux dans la vie que le coin du feu, une salade de
homards, du champagne et la causette.»
Du champagne, même du Moël, en même temps que la salade de homards, cela
serait considéré de nos jours tout à la fois comme une hérésie et comme
un barbarisme.--Mais voyez la contradiction! Byron est le même qui
écrivait de Venise à Thomas Moore: «Ah! mon ami, pourquoi faut-il qu'on
mange? Manger, boire; boire, manger, c'est travail de bête! Le bruit de
la mastication et de la trituration est celui qui m'afflige le plus. Je
ne puis surtout me décider à voir manger les femmes. Si la belle mâchait
un os de poulet à côté de moi, je serais capable de la poignarder avec
ma fourchette!»--Voilà encore une chose que le temps a bien changé.
Aujourd'hui la mode est que les femmes mangent beaucoup.--Que l'ombre du
grand poète vienne faire un tour à Paris un de ces soirs, à l'heure où
les cabarets allument les bougies, et elle en verra de drôles sous ce
rapport!--Non-seulement les femmes mangent grandement, mais elles
commencent à boire avec une certaine bravoure. Il y a mieux, c'est une
fort jolie femme, une actrice qui a déterré dans une lettre de Voltaire
à d'Alembert ce tronçon de prose: «Je ne connais de sérieux ici-bas que
la culture de la vigne.»
Pour en finir avec le _Code gourmand_ en train de trépasser, je
signalerai encore une proposition surannée de cet ouvrage. A la page 180
on lit ce qui suit; «Quand vous verrez un poète boire de l'eau pendant
tout le dîner, pariez hardiment que c'est un poète didactique.» Or, les
contemporains ont pu être témoins de plusieurs faits qui battaient cette
manière d'aphorisme en brèche: 1º Béranger buvait de l'eau; M. Ernest
Rendu le lui a même amèrement reproché: «Il chantait le vin et buvait de
l'eau; il chantait aussi le Dieu des bonnes gens et il avait la
simplicité de croire à ce dieu-là»; 2º Alexandre Dumas père aussi était
un buveur d'eau (et il n'était guère didactique); 3° Par contre,
Sainte-Beuve buvait du Chambertin, et c'était l'homme enseignant,
l'homme des compas, des règles et des mesures.--Mais le _Code gourmand_
de 1827 n'est plus; le _Code gourmand_ de 1873 va venir en même temps
que les vraies truffes et les bécasses. Disons comme Alceste: «Nous
verrons bien.»
Philibert Audebrand.
[Illustration: PÊCHE A LA DRAGUE, A L'AVIRON, RIVIÈRE DU TRIEUX.]
[Illustration: Drague de rivière pour petites embarcations.]
[Illustration: Drague des bateaux Cancalais et Granvillais.]