Depuis la semaine dernière, un certain désarroi semble s'être mis de
nouveau dans les affaires de la fusion qui paraissaient cette fois
définitivement arrangées, ou à peu près. Tous les journaux du parti
triomphaient. C'était trop tôt, paraît-il, ou peut-être prenaient-ils
leurs désirs pour la réalité. Peut-être, aussi jugeaient-ils qu'ils
avaient intérêt à ne pas dire toute la vérité. Dans ce cas, ils avaient
tort; car s'il est un devoir qui s'impose aux journaux dans les
circonstances actuelles, c'est celui de ne pas tromper le public. Or,
c'était le tromper que de proclamer à son de trompe que le centre droit
se trouvait en pleine conformité d'opinion et d'action avec la droite,
quand, en réalité, chacun maintient ses positions, et qu'on n'est pas
plus avancé qu'au premier jour; c'était le tromper que d'affirmer que la
question du drapeau ne soulevait plus de difficultés, quand il est vrai
que, sur ce point, l'_Union_ le dit et doit être bien informée,
«l'accord n'est pas fait». Non-seulement on est divisé encore sur la
question du drapeau, mais on ne s'entend même pas sur les principes
fondamentaux de la monarchie à restaurer.
Un événement important est venu ajouter à ce désarroi. C'est la
publication d'une lettre adressée par M. Thiers à M. Bernard, maire de
Nancy. Voici cette lettre datée du 29 septembre, dans laquelle l'ancien
Président de la république décline l'invitation qui lui avait été faite
de se rendre à Nancy. M. Thiers redoute l'agitation à laquelle pourrait
donner lieu son voyage dans une ville qui l'appelle et qui se préparait
à lui faire un sympathique accueil. «Sans doute, écrit M. Thiers, il est
des calomnies qu'il faut savoir mépriser; sans doute aussi, au sein d'un
pays qui serait fait aux moeurs de la liberté, l'agitation serait
permise dans un moment où sans consulter la France, on prétend décider
de ses destinées.» On voit que le chef de l'opposition n'est point la
dupe des phrases toutes faites ni des hypocrites conseils par lesquels
on voudrait enchaîner la protestation légitime de la moitié des
représentants de la nation. S'il s'abstient d'aller soulever et
recueillir à travers la France les ovations qui l'attendent et qui dans
sa personne salueraient la république conservatrice, c'est parce qu'il
le juge utile à la cause même de cette république. Les adversaires des
«institutions existantes» auraient donc tort de compter sur le silence
et la neutralité de M. Thiers; M. Thiers parlera, il agira! «Bientôt,
écrit-il, nous aurons à défendre non-seulement la république qui, pour
moi, reste le seul gouvernement capable de rallier, au nom de l'intérêt
commun, les partis si profondément divisés, et qui seule peut parler à
la démocratie avec une autorité suffisante... Nous aurons à défendre
tous les droits de la France, ses libertés civiles, politiques et
religieuses, son état social, ses principes qui, proclamés en 1789, sont
devenus ceux du monde, entier.»
Il n'en faut donc plus douter; un combat, une bataille solennelle et
décisive se prépare. Dans cette bataille, tous les fils de la Révolution
combattront sous le même drapeau,--le drapeau tricolore, accepté sans
réserve, ni restrictions d'aucune sorte, ni «mensonge», pour employer
l'expression énergique de M. Thiers; ils combattront enfin sous les
auspices et sous la conduite du libérateur du territoire. Ce n'est pas
la première fois qu'en face de l'ancien régime, M. Thiers aura levé
courageusement l'étendard de la Révolution de 1789; ce n'est pas la
première fois qu'il aura pris les initiatives hardies et généreuses, et
que la nation aura répondu à son appel. «La parole est à la France»,
écrivait naguère M. le comte de Chambord. Il ne restait plus qu'à savoir
ce que disait et voulait la France: nous allons bientôt le connaître.
Avec cette, lettre, presque aussitôt suivie des déclarations
républicaines des membres les plus considérables et les plus considérés
du centre gauche, l'événement de la semaine a été l'ouverture, au
Grand-Trianon, du procès du maréchal Bazaine, sous la présidence de M.
le duc d'Aumale.
La loi veut que tout chef de corps qui capitule soit appelé à rendre
compte de sa conduite au même titre qu'un commandant de vaisseau est
appelé à rendre compte de la perte du bâtiment qui lui était confié.
Ce n'est pas seulement le maréchal Bazaine, mais ce sont tous les
commandants des places de l'Est ayant capitulé dans la dernière guerre
qui ont été soumis à cette loi et qui ont rendu compte de leur conduite
devant un conseil d'enquête que présidait le maréchal
Baraguey-d'Hilliers, assisté de quatre officiers généraux.
On peut se rappeler ce qu'ont été les avis émis par ce conseil
d'enquête, car ces avis ont, en vertu d'une loi spéciale, été livrés à
la publicité. Ces avis ont été sévères, à des degrés différents, pour
presque tous les commandants de place, sauf pour l'officier qui
commandait la petite place de Bitche.
Pour le maréchal Bazaine le blâme a été énergique, et surtout motivé de
telle façon que l'Assemblée nationale comprit la nécessité d'exercer
dans toute leur étendue les droits sévères qui lui étaient conférés en
décrétant, dans sa séance du 16 mai 1872, la mise en jugement du
maréchal Bazaine.
C'est en conséquence de cette décision que le ministre de la guerre
délivra un ordre d'informer.
Le général Rivière, chargé de l'instruction, a entendu plus de 500
témoins. Son avis a été, après de longs mois de travail, que le maréchal
devait être renvoyé devant la justice militaire pour y être jugé.
L'avis du général Rivière a ensuite été soumis au ministre de la guerre
avec toutes les pièces à l'appui. C'est donc en conformité de cet avis,
rendu après celui du conseil d'enquête, que le ministre de la guerre
s'est décidé à convoquer le conseil qui vient de se réunir pour juger le
maréchal Bazaine.
Les deux articles visés dans le rapport sont les articles 209 et 210 du
Code militaire, ainsi conçus;
«Art. 409.--Est puni de mort avec dégradation militaire tout gouverneur
ou commandant qui, mis en jugement après avis d'un conseil d'enquête,
est reconnu coupable d'avoir capitulé avec l'ennemi, et rendu la place
qui lui était confiée sans avoir épuisé tous les moyens de défense et
sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur.»
«Art. 210.--Tout général, tout commandant d'une troupe armée qui
capitule en rase campagne est puni 1º de la peine de mort avec
dégradation militaire si la capitulation a eu pour but de faire poser
les armes à sa troupe, ou si, avant de traiter verbalement ou par écrit,
il n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur; 2º
de la destitution dans tous les autres cas.»
Rien n'est modifié dans le nombre de voix nécessaires pour la
condamnation. Il y a sept juges, il faut cinq voix pour la condamnation.
Si l'accusé n'a que deux voix pour lui sur sept, il est condamné; s'il
en a trois, il est acquitté.
Aucune récusation n'est permise à l'accusé. II n'a que le recours en
révision.
Le conseil de guerre a déjà tenu trois audiences au moment où nous
traçons ces lignes, et ces trois audiences ont été presque exclusivement
consacrées à la lecture, qui n'est pas encore terminée, du rapport du
général Rivière. Ce rapport très-net et très-bien fait, est, disons-le,
accablant pour le maréchal. On n'attend pas de nous que nous le
reproduisions, même en substance, vu sa longueur. Ce serait un travail
long, difficile, et qui resterait, malgré tout, incomplet! De tels
documents d'ailleurs demandent à être lus _in extenso._ Nous renvoyons
donc nos lecteurs aux journaux quotidiens.