Le 11 juin 1882, les partisans d’Arabi Pacha, exaspérés de voir leurs
réclamations repoussées, portèrent leur fureur sur les Européens, qui
n’étaient pour rien dans l’affaire.
Pour se montrer équitable, il faut expliquer que la rixe terrible dont
les suites devaient exercer une si prodigieuse influence sur les
destinées de l’Égypte, commença par une altercation entre un cocher
indigène et un Européen, Maltais d’origine, frère du valet de chambre du
consul d’Angleterre, M. Cockson.
Le cocher, qui depuis plusieurs heures voiturait son client, se vit
allouer pour sa peine la somme dérisoire d’une piastre (vingt-cinq
centimes).
Le Maltais, par prudence, s’était fait déposer devant le café
Gavvat-el-Gézaz, situé rue des Sœurs. Ce café, appelé par les Européens
«le café vitré», était tenu par un compatriote du promeneur peu
généreux. Le cocher, furieux de se voir si mal payé, protesta, puis,
devant le mutisme de son client, le suivit dans l’intérieur du café en
l’accablant d’injures violentes.
Par ce beau dimanche d’été, l’établissement regorgeait de monde. La
chose ne traîna pas. Le Maltais, probablement ivre, se rua sur le
malheureux automédon et, arrachant du comptoir le large couteau[1] qui y
demeurait suspendu à l’aide d’une ficelle, il en frappa si violemment
l’indigène que la mort fut instantanée.
[1] Dans les cafés grecs, il est d’usage de servir aux clients des
hors-d’œuvre appelés _mézé_. Le jambon et la mortadelle nécessitent
l’emploi du couteau.
En quelques minutes, Grecs, Maltais, Égyptiens, se jetant les uns sur
les autres, livrèrent une véritable bataille. Du café, l’émeute gagna
aussitôt la rue. Bientôt, la ville entière sembla peuplée d’hommes en
folie.
Les Musulmans, surgissant de toutes parts avec cette rapidité
stupéfiante propre aux heures des grandes catastrophes, lançaient leur
terrible cri de ralliement: _Gay yâ mosslemine! Gay! Beycktelou
Ekhwatna!_ (Venez ô Musulmans, venez! on tue nos frères...)
L’appel fatidique ne fut que trop entendu.
Les yeux hors des orbites, la face convulsée, ils accouraient armés de
pieds de tables, de débris de chaises, de broches et de fers de lit,
tous objets dérobés aux cafés européens et aux rez-de-chaussée du
voisinage.
Mais bientôt, ces armes légères ne suffirent plus.
Comme pris du même furieux délire, les hommes des deux camps firent
irruption dans un grand dépôt du _Souk-el-Gedid_ (marché neuf) et
s’emparèrent de _nabouts_[2] qui s’y trouvaient en abondance.
[2] Le _nabout_, long bâton de cormier, est demeuré, depuis la plus
haute antiquité, l’arme préférée du paysan égyptien. Entre ses
mains, il n’en est pas de plus redoutable.
Entre temps les Grecs s’empressaient de charger leurs revolvers.
Et la tuerie commença.
Ceux qui, comme moi, ont entendu les cris d’angoisse, les hurlements des
femmes du peuple et les râles d’agonie des blessés, ne sauraient oublier
les affres épouvantables de ce jour-là. Durant la nuit, les plaintes des
victimes que l’on égorgeait presque sous nos fenêtres, arrivaient
jusqu’à nous, accompagnés par le rythme lugubre des flots battant les
pilotis du théâtre Rossini que nous dominions.
L’historique des jours qui suivirent nous entraînerait trop loin. Mais
il est impossible de passer sous silence le bombardement d’Alexandrie
par l’escadre anglaise sous les ordres de l’amiral sir Beauchamp
Seymour. Cet acte inattendu, et exécuté sans déclaration de guerre
préalable, eut lieu le 11 juillet. Il détruisit pour plusieurs millions
de propriétés et tua un grand nombre d’habitants.
Du côté de l’Égypte, l’artillerie était sans défense. «Pas une batterie
du côté de la rade ou de la mer n’a été altérée, pas un terrassement n’a
été opéré, pas un seul canon n’a été monté. La plupart des pièces en
batterie, à âme lisse, de courte portée, calibres 12, 22 et 32,
n’avaient pas bougé de leurs places depuis environ trente-huit ans,
époque à laquelle le général Galice-bey, au service de Mohamed-Aly, les
mit en position. Sur 101 canons Armstrong de 9 à 10 pouces, 64 seulement
étaient montés; les 37 autres gisaient hors des plates-formes où les
Anglais ont dû les trouver, côte à côte et loin de leurs affûts. Quant à
leurs projectiles, ils ne quittèrent jamais les magasins de l’Arsenal.
La veille de l’action, pas un canon n’avait ses munitions au poste de
guerre»[3].
[3] JOHN NINET, _Arabi-Pacha-Égypte_ 1880-1883.
Pendant le bombardement, toutes les autorités locales ayant disparu, la
ville se trouva complètement abandonnée aux pillards et aux
incendiaires, ramassis de toute la lie de la population alexandrine. Les
Bédouins, campés à Ramleh, avaient reçu ordre de faire la police de la
ville. Ils se contentèrent de piller les magasins, après avoir défoncé
les devantures et, leur convoitise satisfaite, ils mirent le feu à ce
qui restait. Les prisons, ouvertes par force, avaient aussi vomi sur la
voie publique tout leur lot de malfaiteurs, qui se ruèrent au sac des
habitations et des boutiques.
Les rues, où gisaient pêle-mêle les cadavres des victimes et les restes
calcinés des meubles et des charpentes, livraient passage à
d’innombrables charrettes sur lesquelles des familles apeurées avaient
pris place, fuyant la cité maudite. Durant trois jours, l’exode
continua. Le vice-roi s’était enfermé dans son palais de Ramleh. Les
grands harems, depuis longtemps, avaient fui au Caire.
Les Européens, sagement conseillés par leurs consuls, recevaient
l’hospitalité à bord des grands paquebots ancrés au large, où les
compagnies leur faisaient payer un franc un modeste verre d’eau. Mais le
plus grand nombre avait gagné des rives plus clémentes. Sur ordre, la
flotte française, qui d’abord avait mouillé dans la rade, était partie
pour Beyrouth, au grand désespoir des rares Français qui avaient mis en
elle tout leur espoir. Cette poignée de Français, demeurés à Alexandrie
malgré toutes les menaces, constituait une réunion d’hommes résolus. Si
les autres colons avaient suivi leur exemple, la ville eût sans doute
échappé au désastre. Il suffit de quelques bras énergiques tenant en
main les armes dont ils n’eurent d’ailleurs pas à faire usage, pour
sauver le Crédit lyonnais, dont la porte ne fut même pas forcée.
Il est regrettable qu’à ce moment les consuls et les fonctionnaires, sur
les injonctions de leurs gouvernements respectifs, aient cru devoir
donner l’exemple de l’exode. Autrement, bien des malheurs eussent pu
être évités.
Cependant l’Europe, au reçu de ces événements mémorables pour l’Égypte,
demeurait indifférente.
Quelques semaines plus tard, Arabi-Pacha, embarqué sur l’ordre des
Anglais, faisait route vers Ceylan. On lui accordait une pension,
généreuse pour l’époque: 12 000 francs, avec faculté de jouir de ses
rentes personnelles, et d’emmener une partie de son harem et de ses
serviteurs, cependant que les naïfs, dont le seul crime avait été de le
soutenir dans sa révolte, recevaient comme prix de leur complaisance le
châtiment suprême.
Les émeutiers d’Alexandrie furent punis les premiers; ces malheureux
furent obligés de creuser eux-mêmes leurs propres tombes sur la place
des Consuls, à Alexandrie, où ils reposent encore, tandis que sur leurs
têtes horrifiées se dressaient d’innombrables potences.
Depuis, la place funèbre a été transformée en jardin public. Des
pelouses vertes, des arbres touffus où s’ébattent des milliers
d’oiseaux, mettent la joie de la nature en ce coin charmant, où toutes
les rues du côté Est aboutissent à la mer. Cette mer, que l’azur
immuable du ciel égyptien rend éternellement bleue, ajoute au décor un
charme nouveau, dont les touristes ne se lassent point. Les hauts
immeubles, de construction moderne, bordant la place, achèvent de donner
à cet endroit de la ville un cachet d’élégance dont les Alexandrins sont
très fiers.
Pour moi, dont la jeunesse fut frappée si abominablement par le terrible
spectacle des jours sanglants, la place des Consuls demeurera toujours
«le cimetière des premiers révolutionnaires».
C’est un lieu commun de répéter aujourd’hui, après tant d’autres, qu’un
seul homme en France comprit alors l’extrême portée de la tragédie qui
se déroulait en Égypte. J’ai nommé Gambetta. Il ne cessa pas de lutter
contre ce qu’il appelait une abdication. Mais la plupart des députés du
moment n’entendaient rien à la question, pourtant si grosse de
conséquences. En réalité, ceux qui par leurs connaissances ou leur
intuition personnelle pouvaient prévoir l’avenir, sacrifièrent leur
conviction à leur popularité.
Gambetta vit son ministère tomber peu après et ne récolta que des
quolibets pour s’être prononcé avec tant de chaleur sur des actes qui
s’accomplissaient si loin de Paris.
En attendant, l’Angleterre commençait tout tranquillement en Égypte son
œuvre de colonisation.
* * * * *
Il ne m’appartient point de faire de la politique, à cette place:
laissant aux hommes compétents le soin de juger, je voudrais seulement
narrer ici ce qu’il m’a été donné de voir, en un pays que je connais
parfaitement bien.
Quoi qu’on ait pu dire, la tranquillité de l’Égypte n’a jamais été que
relative. En réalité, tout ce que la révolution de ces dernières années
a pu accomplir date des journées de 1882.
Seulement, les émeutiers de ma jeunesse ont passé la main à une
génération tout autre. Alors, la révolte partait de l’armée et du
peuple. D’ailleurs, pas plus l’un que l’autre ne se montrait bien
conscient de ses droits. Ils réclamaient une constitution, sans savoir
au juste en quoi elle consistait. A l’heure actuelle, le mouvement,
dirigé par des hommes de haute culture, a cela de redoutable qu’il
englobe la population tout entière.
Les misérables soldats, les âniers faméliques, les fellahs sauvages de
1882 composant la milice d’Arabi-Pacha, tuaient pour tuer et
s’attaquaient uniquement aux têtes coiffées du _bornett_ (chapeau). Pour
eux, le chapeau représentait l’insigne du chrétien.
Quelques-uns même, armés du terrible _nabout_, frappaient sans pitié
tout homme dont le teint clair, les cheveux blonds ou châtains
semblaient désigner un étranger. C’est ainsi qu’à l’hôpital indigène où
on avait transporté les cadavres des victimes, on put reconnaître les
corps de plusieurs Turcs, qui avaient en vain répété à leurs bourreaux
la formule de foi musulmane. La foule, ivre de sang, trompée par la
blancheur de leur face, voyait en eux les fils d’une autre race.
Les Égyptiens d’aujourd’hui n’ont avec ceux-là qu’une lointaine parenté.
Un sentiment, inconnu jusqu’à ce Jour, est né sur l’antique terre: le
patriotisme. J’entends inconnu quant à l’Égypte musulmane, car pour la
contrée des sages Pharaons, on ne saura nier qu’elle vénéra ce sentiment
bien avant que les Romains l’eussent placé à la hauteur d’un véritable
dogme.
Les sujets d’Aménophis aimaient ardemment leur sol et le voulaient plus
grand que tout.
C’est de ce passé magnifique, dont l’étude leur a permis de mesurer la
grandeur, qu’arguent aujourd’hui les hommes nouveaux pour réclamer leur
indépendance. Et comme, en apprenant mieux l’histoire de leur pays, ils
ont compris que la nation la plus forte n’est point la plus isolée, ils
ne souhaitent pas retourner au fanatisme, ni fermer leurs portes aux
lumières ni aux concours des autres peuples, de confessions différentes.
Ils demandent au contraire qu’on leur fasse confiance, et que les
étrangers reviennent en foule apporter aux rives du Nil l’animation de
leur présence et l’or de leurs banques. Mais ils veulent surtout être
les maîtres chez eux, ambition naturelle à tout peuple conscient de sa
force et de ses droits.
Ces droits, le premier Égyptien qui ait eu le courage d’y faire appel,
c’est le jeune Mustapha Kamel, patriote convaincu et incomparable
orateur.
Dans le magnifique discours prononcé par lui à Alexandrie, le 3 mars
1896, en pleine occupation anglaise, après avoir exposé avec une clarté
remarquable la situation créée au pays par la politique britannique, il
s’exprimait ainsi au milieu d’une foule enthousiaste:
«Pourrons-nous, un jour, être fiers nous aussi de notre patrie?
Pourrons-nous jamais être un peuple fort et respecté?... J’en fais le
vœu le plus ardent. Nous ne pouvons arriver au bonheur rêvé, à la
réalisation de nos espoirs patriotiques que par un accord de tous, et
l’amour unanime de l’Égypte. Laissons de côté nos querelles et nos
passions personnelles; soyons unis de cœur et d’action. Ne donnons pas
au monde le spectacle d’une famille qui se querelle pour le partage des
biens et des meubles que contient sa maison, tandis qu’un incendie la
dévore.
«Le jour où l’union de tous les Égyptiens sera un fait accompli, nos
espoirs deviendront des réalités.
«Ce jour-là, nous pourrons nous écrier fièrement:--Nous sommes les
enfants libres de l’Égypte libre!»
Je ne puis m’empêcher de citer encore ce passage d’un autre discours du
jeune orateur.
«La civilisation égyptienne ne pourra durer dans l’avenir que si elle
est fondée par le peuple lui-même, que si le fellah, l’ouvrier, le
commerçant, l’instituteur, l’élève et tout Égyptien, savent que l’homme
a des droits sacrés auxquels il ne faut jamais toucher; qu’il n’est pas
créé pour être un instrument, mais pour mener une vie intelligente et
digne; que l’amour de la patrie est le plus beau sentiment qui puisse
ennoblir une âme, et qu’une nation sans indépendance est une nation sans
existence.
«C’est par le patriotisme qu’un peuple barbare arrive, en peu d’années,
à la civilisation, à la grandeur et à la puissance. C’est de lui qu’est
formé le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est de
lui que découle la vie pour chaque être vivant.»
Cependant, et c’est là encore que se marque la différence existant entre
les hommes d’il y a vingt-cinq ans et ceux d’aujourd’hui, ce même
Mustapha Kamel n’est pas seulement Égyptien, il est Musulman, et c’est
ce qui fait sa force parmi le peuple. Nous trouvons un peu de sa
profession de foi dans cette dernière phrase. Parlant de l’influence
immense exercée par Mohamed-Aly sur l’Égypte, il s’écriera:
«Le grand homme qui a changé les destinées de l’Égypte et l’a comblée de
tant d’honneurs et de prestige, a su concilier dans son œuvre les
principes de la civilisation moderne et les dogmes de l’Islamisme. Il a
trouvé dans notre admirable religion la matière vitale de la plus haute
civilisation que les hommes puissent rêver, et il a eu la certitude que
par l’Islamisme on peut atteindre le plus vaste ensemble des félicités
dans la vie.
«Si nous imitons son exemple, en nous appuyant sur l’Islamisme, en
prenant à la civilisation occidentale ce qu’elle a de bon et d’utile, en
méditant l’histoire et en échappant à cette division qui a tant nui à
l’Égypte et à l’Islam, nous arriverons certainement à acquérir la
grandeur et la place marquée que nous ambitionnons[4].»
[4] Extrait du discours prononcé par Mustapha Kamel à Alexandrie, le
21 mai 1902, à l’occasion du centenaire _lunaire_ de l’élection de
Mohamed-Aly.
On juge avec quelle ferveur la masse des Égyptiens demeurés strictement
fidèles à la loi du Prophète accueillirent les paroles de ce leader du
parti nationaliste. Il n’était, pour l’instant, nullement question
d’étendre ce nationalisme aux divers habitants de l’Égypte. Mustapha
Kamel, que j’ai personnellement connu, avec lequel j’ai eu de nombreux
entretiens, s’intéressait uniquement à l’Égypte musulmane.
Sous ce rapport, son incontestable talent a fait plus de tort que de
bien à la nation qu’il voulait défendre.
Le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, l’a suivi par fanatisme
et l’a dépassé dans ses ambitions.
Le meurtre du premier ministre, Botros-Pacha-Gali, assassiné le 13
février 1910 par l’étudiant Wardani, n’eut pas d’autre cause. Botros ne
fut point frappé comme ami de l’Angleterre, mais uniquement parce que,
pour beaucoup, le choix d’un chrétien dans le ministère froissait les
sentiments religieux.
Qu’il me soit permis de noter ici une remarque strictement personnelle,
basée sur la plus consciencieuse, la plus constante observation.
N’est-il pas curieux de constater que, parmi tous ceux qui essayèrent de
secouer le joug anglais en terre d’Égypte, depuis le précurseur Mustapha
Kamel jusqu’aux émeutiers si tenaces de ces dernières années, le
mouvement a été surtout suivi par les étudiants et par les élèves des
écoles secondaires, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui, placés depuis
longtemps sous la direction des professeurs anglais, auraient dû les
premiers courber la tête et, mieux que tous les autres, subir le joug
sous lequel on les entraînait?
Et c’est là que j’arrive au point délicat de ces notes, que je voudrais
surtout impartiales.
Je ne parlerai ni des écoles militaires, autrefois florissantes, ni de
l’École de médecine, ni de l’École de droit, toutes trois créées par des
Français dévoués à l’Égypte et parvenues, grâce à leurs efforts, à un
tel degré qu’il permettait tous les espoirs. Il me suffira de citer
simplement les écoles proprement dites, celles qui, de par leurs
fonctions mêmes, forment les futurs hommes d’une nation.
Quand j’arrivai en Égypte, le gouvernement commençait à peine de créer
quelques écoles, dont la direction supérieure était confiée, pour la
majeure partie, à des Français ou à des Suisses. L’instruction publique
demeurait elle-même entre les mains d’un Genevois de grande valeur dont
il m’a été donné plus d’une fois d’apprécier la vaste érudition et la
grande autorité. Il se nommait Dore-bey. Ces écoles, faible balbutiement
d’un pays qui s’éveille, prenaient leur essor quand survinrent les
événements déjà cités.
Mais bien avant, la France avait apporté en Égypte, sur l’aile de ses
missions, la bonne parole de la science et les premiers principes de la
civilisation moderne. Les Lazaristes, les Frères des Écoles chrétiennes,
puis les Pères des Missions africaines de Lyon, enfin les Jésuites,
s’efforçaient à donner aux garçons l’instruction que les élèves de
France recevaient dans leurs collèges. Les filles n’étaient pas non plus
oubliées. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames de Sion, de la
Mère de Dieu, les Sœurs de Saint-Joseph, de la Délivrande, et enfin les
Dames du Sacré-Cœur, répandaient sur les jeunes âmes féminines
orientales les bienfaits d’une éducation jusque-là confiée à des
institutrices particulières--luxe onéreux que les familles assez riches
pouvaient seules se permettre. Et que l’on ne se figure point que
religieux et religieuses exerçassent la moindre pression sur l’esprit
des enfants confiés à leur garde. Musulmans, Israélites et Chrétiens
travaillaient ensemble, sous le regard des Pères et des Sœurs, sans que
jamais aucune des différentes confessions pût être froissée.
L’instruction religieuse était donnée à chaque groupe par les prêtres de
son culte.
Quelques années plus tard, le bagage se trouva augmenté par
l’institution de deux lycées français, l’un au Caire, l’autre à
Alexandrie, et par des écoles de l’Alliance israélite.
Dans toutes ces écoles sans exception, les enfants recevaient et
reçoivent encore une instruction assez complète pour que le gouvernement
français ait cru nécessaire de déléguer chaque année des professeurs,
qui viennent faire subir aux élèves les épreuves du brevet, simple et
supérieur, et celles du baccalauréat.
Ces écoles, qui n’ont cessé de prospérer en ces dernières années,
avaient atteint au 10 mars 1919 le chiffre respectable de 27 000 élèves
appartenant à toutes les races, professant tous les dogmes, mais unis
fraternellement dans le double amour de l’Égypte qui les a vus naître,
et de la France qui les instruit. Non seulement la langue du pays,
l’arabe, n’était pas négligée, mais les plus savants ulémahs du Caire et
d’Alexandrie étaient appelés à parfaire sur ce point l’érudition des
Musulmans attachés à l’école.
Les hommes les plus remarquables parmi les Égyptiens de ces vingt
dernières années sont d’anciens élèves des Frères, ou des Pères des
Missions africaines. Ces hommes, demeurés d’excellents patriotes,
gardent à la France un amour qui ne se démentit jamais. Innombrables
sont aujourd’hui les négociants et les employés qui doivent leur
instruction aux écoles de l’Alliance israélite. Là aussi on fait aimer
notre patrie, et je demeurai confondue d’admiration, pendant la guerre,
au cours d’une visite que je faisais à l’école israélite de Tantah, en
entendant des fillettes de douze à quatorze ans réciter--avec quel
enthousiasme!--des actes entiers de nos poètes, choisis au hasard sur ma
demande.
Il y a mieux. Au printemps de 1919, à Alexandrie, notre consul, M.
Lucien Horizon, me demanda d’assister à la séance de cinéma offerte ce
jour-là aux élèves des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans la loge où
nous prîmes place, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de têtes
brunes, parmi lesquelles de rares nattes blondes faisaient tache. De-ci,
de-là, les blanches cornettes des Sœurs semblaient de grands papillons
protecteurs.
--Il y a là douze cents petites filles, me dit le consul, et toutes ne
sont pas présentes; la salle n’est pas assez vaste.
Il s’interrompit; l’orchestre attaquait les premières mesures de _Sambre
et Meuse_. Alors, je pus voir cette chose étonnante qui mit des larmes
dans mes yeux: tandis que sur l’écran se profilait la vision magnifique
de nos soldats entrant à Colmar, toutes ces enfants, élèves de nos
écoles, entonnèrent de leurs voix pures le chant célèbre que jouaient
les musiciens.
Et ce fut ainsi jusqu’au bout. Depuis la _Marseillaise_ jusqu’à la
_Marche lorraine_, ces petites savaient tous les airs, tous les
couplets, et rien ne me sembla plus touchant que le spectacle qui me fut
donné ce jour-là.
Les Françaises, pourtant, se montraient rares; nombreuses, bien plus
nombreuses, se trouvaient les Égyptiennes, les Grecques et autres
étrangères de tous pays, confiées à nos Sœurs. Cependant, leurs jeunes
cœurs battaient de la même ivresse, leurs yeux brillaient de la même
joie que j’avais vue quelques mois plus tôt dans les yeux des jeunes
Parisiennes, au matin fameux de l’armistice... Et notre victoire
semblait leur victoire! Et nos chants sur leurs lèvres innocentes
devenaient leurs chants...
Comme j’exprimais ma surprise, et aussi ma reconnaissance à notre
consul, il me dit gaiement:
--Oui, je crois que c’est une bonne idée de montrer un peu de la France
à ces enfants qui l’aiment tant! Et vous n’en voyez qu’une partie.
Chaque jour, une école différente vient ici; hier, c’était l’Alliance
israélite, demain ce sera le lycée français, après-demain les Frères des
Écoles chrétiennes. Ainsi, tous et toutes auront vu l’entrée glorieuse
de nos troupes; j’espère bien leur montrer de même les fêtes solennelles
du grand jour, le passage des poilus sous l’Arc de Triomphe.
Dans la soirée, et toujours en compagnie du consul, je visitai le
collège des Frères. Là aussi, grande fut ma surprise en constatant
l’organisation de cet établissement. Par pouvoir spécial, les Frères,
qui chez nous bornent leurs efforts à l’enseignement primaire, ont en
Égypte la mission de pousser leurs élèves jusqu’au baccalauréat. Mais
tandis que les Jésuites préparent surtout aux lettres, en Égypte les
Frères orientent les enfants vers les études pratiques: École Centrale,
Arts et métiers, Écoles d’électricité, Commerce. Ce qui surtout m’a
frappée dans l’inspection trop rapide que je fis des classes, des salles
de conférences et du musée, véritable pépinière de documents, ce fut
l’admirable collection des produits locaux. Le coton, roi incontesté du
pays par la richesse qu’il y apporte, est représenté sous toutes ses
formes, depuis la graine bénie d’où la plante précieuse va sortir,
jusqu’à l’étoffe tissée avec les fils de ses flocons. Et toutes les
espèces de coton sont là. Il en est de même pour le lin et le chanvre
indigènes. Les minéraux occupent aussi une large place, ainsi que les
plantes tinctoriales. L’Égyptien qui sort de ce collège connaît déjà à
fond les matières premières de l’industrie locale, dont un stage dans
nos grandes écoles lui permettra de tirer le parti le meilleur pour le
développement économique de la nation. Si j’ajoute que les Frères
comptent deux mille élèves pour la seule ville d’Alexandrie, il est
facile de se rendre compte des services qu’un tel enseignement peut
rendre à l’Égypte. Les Jésuites ont surtout formé des avocats, des
magistrats, des médecins qui, après de solides études secondaires sur
les bancs des collèges du Caire et d’Alexandrie, sont allés parfaire en
France leur instruction, et prendre leur diplôme. Il en est de même pour
les Pères des Missions africaines, qui sont établis particulièrement en
province. Le collège de Tantah a donné à l’Égypte des hommes de la plus
haute valeur. Je ne parle que pour mémoire du Lycée français, peu
fréquenté par les indigènes.
Autrefois, à l’heure où notre influence s’affirmait en Égypte,
l’éducation des jeunes gens était complétée par cinq années passées dans
notre pays, à la Mission égyptienne instituée par le sage Mohamed-Aly.
Ces jeunes gens, une fois chez nous, recevaient une pension mensuelle
variant de deux à trois cents francs. Ils touchaient aussi les sommes
nécessaires aux frais d’inscription aux différentes facultés, leçons
particulières, achat de livres, etc... Le temps révolu, les diplômes
pris, les élèves rentraient en Égypte où ils trouvaient aussitôt des
postes, suivant leurs différentes carrières.
La Mission égyptienne a été l’une des premières œuvres sacrifiées au
régime de l’occupation. Déjà, vers 1902, Mustapha Kamel appelait sur ce
fait l’attention du public:
«La Mission égyptienne est une institution chargée de compléter à Paris
l’instruction des meilleurs étudiants égyptiens, qui a donné à l’Égypte
ses hommes les plus distingués; fort importante autrefois, elle n’est
plus composée, à l’heure actuelle, que d’une dizaine d’étudiants, pour
la moitié Arméniens. On empêche maintenant les étudiants de venir en
France, on les force à se rendre à Londres où ils avouent pourtant ne
pouvoir faire de bonnes études.»
Ce qui était vrai en 1902 l’est devenu plus encore aujourd’hui. La
Mission égyptienne est morte à jamais.
Les raisons invoquées par les occupants sont que le français cesse
d’être utile, puisque tout se fait désormais en anglais.
Et c’est pourquoi nous voyons un peu chaque jour disparaître notre
langue et s’éteindre notre prestige, en ce pays où la France, si
longtemps, demeura la nation reine, aimée et admirée de tous.
Insensiblement, les enseignes des quartiers européens, presque toutes
rédigées dans notre langue, sont devenues des enseignes anglaises. Les
magasins, du plus grand au plus petit, n’acceptent plus un employé qui
ne parle l’anglais. Même dans les métiers les plus obscurs et les moins
estimés, tels que bourriquiers et boyaguis (cireurs de bottes), ce n’est
plus en français que le boy accoste le passant ou le consommateur assis
à la table des cafés; le «Cirez, Missié» est devenu: «Shoes?»
L’ânier, le fameux ânier du Caire, célèbre depuis l’Exposition de 1889,
ne nous parle plus de son baudet, mais son geste, qu’il essaie de rendre
noble, vous désigne la bête qu’il vous offre en prononçant du bout des
lèvres: «Donkey, sir?»
Et tout est à l’avenant.
Malheureusement pour nous comme pour les Anglais, tout ceci n’est
qu’apparence.
Le peuple d’Orient, j’entends le bas peuple qui vit de l’étranger et
surtout du touriste, s’est de tous temps adapté avec une extraordinaire
facilité à ceux qui lui faisaient gagner son pain. Il eût été facile à
l’Angleterre de conquérir des âmes, qu’un penchant naturel pousse vers
leur intérêt, mais qui souhaiteraient pourtant que cet intérêt
s’accordât avec leur sympathie. Au contraire, il semble que l’Anglais si
parfaitement correct, si digne, si généreux avec les égaux qu’il estime,
ait pris à tâche de s’aliéner les cœurs égyptiens, en nous les aliénant
du même coup.
Tandis que les hommes cultivés ont gardé à la France toute leur
affection, le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, s’est pris
tout à coup d’une sorte de xénophobie.
Le tort en est, à mon avis, dans la façon dont les occupants ont agi
envers lui.
Dans nos écoles, les professeurs n’ont pas craint de s’adresser aux
cœurs des élèves. Ils sont descendus jusqu’à ces petits êtres, souvent
incultes, les ont élevés jusqu’à eux, leur ont appris à chérir la France
dans ses humbles représentants. Les écoles du gouvernement, devenues
purement anglaises, ont produit surtout des joueurs de tennis et de
jeunes dandys donnant beaucoup plus de temps aux sports qu’à l’étude, et
quittant les classes avec la même indifférence qu’ils y sont entrés,
aussi ignorants de l’âme anglaise que celle-ci est loin de la leur. Les
professeurs ont donné strictement, aux heures réglementaires, les leçons
inscrites au programme. Le cours terminé, l’infranchissable barrière
s’est dressée entre eux. Résultat: ces élèves se sont mués aujourd’hui
en ennemis révoltés.
L’éducation donnée aux jeunes Égyptiens, en ces dernières années, ne
représente qu’une demi-culture. Et c’est de là, je pense, que vient tout
le mal.
Différentes maladresses sont venues, en vingt ans, mettre le comble à
l’exaspération du peuple égyptien. Ce fut, parmi tant d’autres,
l’ingérence de juges anglais dans les tribunaux locaux appelés à
examiner uniquement des causes indigènes; puis l’arrêt arbitraire qui
déclarait passible de la loi martiale tout Égyptien se livrant à la
moindre voie de fait contre un soldat de Sa Majesté. Si l’on sait que
ces soldats, souvent pris de boisson, se promènent par les villes le
stick à la main dans les quartiers mal famés, ne se privant pas
d’injurier ou de frapper qui bon leur semble, fût-ce en manière de
plaisanterie, on comprendra facilement la colère des opprimés. Inutile
de dire que dans les rixes, fréquentes entre soldats anglais et
indigènes, ces derniers ont constamment tort. Pour eux la peine capitale
est appliquée avec une fréquence bien faite pour décourager les plus
téméraires.
Cependant, rien n’arrête l’effort des nations. Les événements qui depuis
deux ans se déroulent en Égypte, en sont la meilleure preuve. A voir
chez eux la force constamment primer le droit, les plus soumis se sont
révoltés.
Une autre cause est venue encore ajouter au mécontentement général.
Quelques mois avant la mobilisation, le quartier général avait fait
circuler une formule écrite, demandant aux officiers qui désiraient
prendre un emploi en Égypte, une fois leur service militaire révolu, de
vouloir bien se faire connaître.
Le nombre des officiers qui ont présenté leur demande s’est élevé, pour
les seules villes du Caire et d’Alexandrie, à trois mille cinq cents.
Ces emplois se trouvaient dans les différents ministères et les
administrations du gouvernement; les émoluments qui y étaient attachés
étaient de beaucoup supérieurs à ceux touchés jusque-là par les
titulaires. Ils variaient entre mille et deux mille francs. De ce fait,
les indigènes coptes ou musulmans se sont vus frustrer d’une situation
péniblement acquise.
Comme tout peuple longtemps avili par la domination étrangère, le jour
où le peuple égyptien s’est enfin décidé à secouer le joug qui pesait
sur lui, il a dépassé les bornes.
* * * * *
J’ai montré plus haut combien notre influence est en train de diminuer
en Égypte, en attendant qu’elle soit éteinte. Je n’ajouterai que
quelques lignes à cette constatation.
Le gouvernement ne fait rien en soi pour empêcher le succès de nos
écoles françaises, à quelque confession qu’elles appartiennent, mais le
jour venu où l’élève doit gagner sa vie, il verra toutes les portes se
fermer devant lui s’il ne peut exhiber un diplôme gagné aux écoles
gouvernementales ou anglaises. En conséquence, les parents les plus
désireux de confier leurs enfants à des professeurs français reculent
avec raison devant l’incertitude de leur avenir. A quoi bon une science
qui ne pourra servir à rien?
Plus qu’ailleurs, la passion du fonctionnarisme sévit en Égypte; si
alléchantes que semblent les carrières libérales, bien peu nombreux sont
ceux qui poussent le courage jusqu’à s’y adonner complètement: l’amour
du «poste» est plus fort que tout.
Et c’est ainsi que, peu à peu, notre douce langue française, si chère à
l’Orient musulman, disparaîtra des programmes de l’Égypte, à moins que
nos écoles n’obtiennent du gouvernement français le moyen de continuer
la lutte. Il n’est pas question de politique, mais de simple tradition.
Quelle autre terre peut, comme l’Égypte, revendiquer l’influence
française? De Mohamed-Aly, le grand souverain, jusqu’à Ismaïl, qui donc
rendit l’Égypte florissante? N’est-ce pas à nos ingénieurs, à nos
financiers, à nos officiers, que les vice-rois firent constamment appel,
pour le plus grand bien et la plus grande gloire de leur pays?...
N’est-il pas permis de répéter, après tant d’autres, que l’Égyptologie
est une science française?
Alors, ne fût-ce qu’en souvenir des illustres compatriotes qui vinrent,
au prix de mille dangers, de difficultés sans nombre, porter au delà des
mers les lumières de notre pays, il serait simplement équitable de ne
pas laisser tomber, de nos mains paresseuses, le flambeau que d’autres
tinrent si superbement.
On ne nous en estimerait, je pense, que davantage.
Chez nous, personne ne s’inquiète des derniers événements survenus en
Égypte; pourtant nos écoles, comme les écoles indigènes, en ont subi le
douloureux contre-coup. Les scènes regrettables qui se sont déroulées
depuis 1919 ont obligé bien souvent les directeurs de fermer les portes
de leurs établissements.
Voici en principe la genèse de ces troubles qui, loin de se calmer,
redoublent en ce moment d’intensité et menacent profondément la vie
intellectuelle et économique du pays.
Saad-Zagloul-Pacha, ancien ministre, vice-président de l’Assemblée
législative et chef du parti nationaliste, avait lancé cette sorte de
référendum: Quels sont les sentiments de l’Égypte nouvelle? Le peuple
accepte-t-il le protectorat anglais, ou demande-t-il à reprendre son
indépendance?
Les réponses arrivent, unanimes: les Égyptiens veulent être libres.
Les listes innombrables envoyées un peu partout, dans les villes et les
villages de l’intérieur, reviennent au Caire chargées de signatures. Il
ne reste donc plus qu’à agir.
Le chef du parti n’y a point failli. Ayant essayé en vain de faire
entendre sa voix par ceux-là même qui disposent à ce moment des
destinées de l’Égypte, il réclame pour lui et quelques-uns de ses
collègues, choisis au hasard, le droit d’aller en Europe présenter leurs
revendications au Congrès de la Paix.
Un premier refus est opposé à leur demande. Zagloul s’adresse alors à
l’Angleterre, à la France, à l’Amérique. Aucune de ces protestations
n’est parvenue aux intéressés. Les réunions publiques, entre temps, se
sont faites plus nombreuses. Un vent d’orage gronde sur les villes. Le
ministère, d’un commun accord, présente sa démission au Sultan, qu’une
indisposition opportune retient toute une semaine en son palais.
Et c’est alors que circule l’étrange nouvelle: Zagloul-Pacha et ses amis
ont été appréhendés chez eux et emmenés on ne sait où...
Le samedi 8 mars 1919, je me trouvais à Alexandrie, où je venais de
faire une conférence pour la propagande. Passant par les bureaux de _la
Réforme_, journal français que dirige Raoul Canivet, M. Edmond Dumani,
rédacteur en chef avec lequel je venais de m’entretenir, reçut devant
moi l’annonce de l’incarcération des ministres. La chose fut tout de
suite démentie, personne d’ailleurs ne voulait y croire.
Mais le lendemain dimanche, dans les rues du Caire où je revenais, rien
qu’à voir l’agitation de la foule, je devinai que des événements graves
allaient s’accomplir. L’après-midi se passa sans incident. Dans la
soirée seulement, la nouvelle se répandit, véritable traînée de poudre:
Zagloul-Pacha et ses compagnons, après une nuit passée à la caserne de
Kassr-el-Nil, venaient d’être embarqués pour l’île de Malte.
Le lundi matin, je devais me rendre au consulat pour y faire viser mes
passeports, mais à peine sortie il me fallut rebrousser chemin. La rue
El-Manak, soudainement obstruée par une foule en délire, offrait le coup
d’œil le plus bizarre.
A la suite des étudiants de la mosquée d’El-Adzhar rêvant une
manifestation imposante, tous les barbarins, tous les fellahs, tous les
loqueteux de la ville, profitant de l’occasion, se ruaient sur les
devantures des magasins, pillaient la caisse et brisaient les vitres. En
quelques heures, les dégâts de cette matinée atteignirent vingt mille
livres (cinq cent mille francs). Les Anglais, pourtant, ne se montraient
pas. On se contenta de faire fonctionner les pompes.
L’après-midi, la police à cheval commença de circuler par la ville. Le
lendemain, nouvelle manifestation. Cette fois, la cavalerie fit marcher
ses bêtes contre la foule qui se dispersa. Les rues El-Manak et
Moghraby, et la légendaire avenue de Boulac présentaient un spectacle
extraordinaire. Devant les monceaux de verre et de glaces brisées gisant
sur les trottoirs, les boutiquiers, consternés, surveillaient la pose
des planches qu’ils faisaient clouer contre leurs vitrines. On m’a
assuré que les menuisiers et charpentiers ont fait, en trois jours, de
véritables fortunes. Le soir, les soldats anglais se sont montrés. Les
ponts, gardés militairement, étaient pourvus de mitrailleuses sur tout
le parcours du fleuve. Sur la place de l’Opéra, se tenaient les autos
blindées chargées de troupes.
Dans l’après-midi du 13, me trouvant au quartier indigène, devant la
belle mosquée Barkoûk que je souhaitais revoir avant de quitter
l’Égypte, le vieux gardien me fit signe, doucement, de le suivre. Quand
je fus arrivée devant le tombeau, il me dit avec simplicité:
--Écoute, Madame, je peux bien te laisser entrer, je te connais et je
sais que tu nous aimes, mais il va y avoir du tapage dans la rue. Si tu
sors maintenant, je ne réponds de rien; il vaut mieux que tu restes ici.
Et cet homme, dont l’âme simple a sans doute conservé sur notre sexe les
idées de ses ancêtres, ajouta:
--Les femmes, vois-tu, ce n’est pas fait pour la poudre ni pour les
balles...
Et il m’enferma. Je dois dire que jamais, comme ce jour-là, je ne goûtai
si profondément le charme de la vieille mosquée que les Arabes nomment
El-Barkoûkya.
Cependant, je pus assister par une petite fenêtre grillagée de bois,
vrai croisillon du moyen âge, à la plus vive bataille. Dans la rue,
soudainement, les corbeilles de fruits et de légumes s’écroulaient sous
la poussée formidable du peuple. En hâte, les vendeurs prudents
s’étaient enfuis, tandis que les boutiquiers brisaient leurs ongles dans
leur hâte à pousser les volets à l’ancienne mode.
De nouveau, je voyais se lever sur les têtes les terribles _nabouts_,
dont la vue avait épouvanté ma jeunesse. Au coin des rues, sur les
terrasses et derrière quelques fenêtres, les balles traîtresses
pleuvaient, tandis qu’aux carrefours les mitrailleuses, jusque-là
invisibles, déroulaient leur ruban de mort sur la foule soudain
terrorisée.
Quand le gardien de la mosquée vint me délivrer il était très pâle, et
une grande tristesse emplissait ses yeux.
Je lui demandai son avis sur le drame.
--Al Allah!--me répondit-il avec cette philosophie fataliste propre au
véritable sage de l’Orient,--rien sur la terre ne se fait sans sa
volonté puissante... Pourtant, j’estime que toutes ces tueries sont bien
inutiles. Pourquoi se soulever contre les plus forts? En agissant avec
calme, nos frères feraient bien plus pour la cause de l’Égypte...
Et tandis que je glissais dans sa main le pourboire d’usage, il conclut:
--D’ailleurs, ce ne sont jamais les vrais coupables qui sont punis!
Durant le cours de la semaine, les émeutes se succédèrent avec une
décevante régularité. Chaque quartier eut son tour. Les morts se
chiffrèrent par centaines.
Et tous les soirs, une autre rue voyait ses devantures se couvrir des
prudents remparts de planches. De loin en loin, dans les quartiers
européens, on pouvait voir les rideaux de fer se soulever à demi, et
propriétaires et employés risquer une tête curieuse sur l’avenue. Au
moindre bruit le rideau retombait, mettant sa barrière entre les
émeutiers et les marchands.
Maintenant, la révolte gagnait la province: Tantah, Mansourah, Zazazig,
Assiout...
Le jour où je quittai le Caire, nous dûmes attendre près de cinq heures
dans nos wagons le départ du train. Le bruit du canon et des
mitrailleuses parvenait à nos oreilles sans que nous puissions être
renseignés. Quelques voyageurs, découragés, descendirent. Enfin, vers
deux heures, une compagnie d’Australiens monta dans les voitures, tandis
que les soldats prenaient place sur la locomotive, à côté du mécanicien.
Le convoi s’ébranla. Le long de la route, les hommes postés aux fenêtres
tiraient des coups de feu en traversant la campagne, à seule fin
d’effrayer les fellahs. On pouvait voir ces derniers fuir, épouvantés,
sautant les talus, courant dans les champs sur leurs jambes ou à quatre
pattes, selon que l’arme leur semblait plus ou moins à portée de leur
personne. Quand le train arriva en gare de Kalioub, nous connûmes la
raison du retard apporté à l’horaire: ce petit pays, si paisible
d’ordinaire, s’était soulevé, et depuis le matin on se massacrait autour
de la station du chemin de fer. Maintenant, de la jolie gare si connue
des habitués du barrage, il ne restait que des ruines: bâtiments, becs
de gaz, fontaines, tout se mêlait dans l’inextricable fouillis auquel
les régions dévastées ont accoutumé nos yeux. Mais ici, la guerre était
toute fraîche, et les larges flaques de sang qui se voyaient encore
marquaient sinistrement la place de la lutte. Le soleil de ce radieux
printemps n’avait pas eu le temps de sécher l’horrible trace. Sur tout
le parcours, les fils du télégraphe et du téléphone traînaient leurs
petites cordes lamentables. Pour arrêter la révolte, les Anglais avaient
dû venir en aéroplane bombarder la place...
Arrivés à Port-Saïd, où nous devions embarquer le soir, nous apprîmes
que notre train avait été le dernier à quitter le Caire: les émeutiers
avaient coupé les ponts. Durant près de deux mois, le service des postes
se fit en avion. Au mois de juin, après la révolte de Bédrechine, on
comptait en Égypte quatre mille morts...
* * * * *
Et les émeutes continuent... Aux manifestations des premiers jours sont
venues s’ajouter les complications des grèves; les tramways ont dû, cent
fois, interrompre leur circulation, arrêtant ainsi toute la vie de la
banlieue. On ose à peine faire sortir les voitures, les indigènes de la
basse classe les prenant d’assaut sans payer, molestant les contrôleurs,
brisant vitres et matériel sitôt qu’on fait mine de leur résister.
Les négociants européens non plus ne sont pas à l’abri des attaques;
plusieurs magasins ont été pillés. Et souvent, trop souvent encore, la
force militaire doit sévir, faisant de nombreuses victimes.
Inutile d’ajouter que, pendant ce temps, les écoles demeurent fermées...
* * * * *
Pourtant, la cause en elle-même reste franchement intéressante. On a vu
cette chose surprenante en un pays trop souvent partagé, déchiré par des
luttes de croyance et de partis: des prêtres coptes aller prêcher dans
les mosquées, des ulémahs élever la voix dans les églises chrétiennes.
Étudiants syriens, maronites ou musulmans, femmes turques d’Égypte ou
purement égyptiennes, sont unis dans la même fièvre et dans le même
ardent désir: voir se lever sur la vieille terre l’aube radieuse de
l’indépendance.
* * * * *
Pourquoi faut-il qu’une si noble ambition se trouve ravalée au niveau
d’une simple révolte par la maladresse des uns et la cruelle répression
des autres?
Loin de s’apaiser, la guerre intestine prend, sur les rivages du Nil,
des proportions de plus en plus redoutables. Des femmes, des enfants ont
péri. Les exemples chaque jour renouvelés, les châtiments ne suffisent
plus. Jusqu’à présent, il semble bien que l’indigène en veuille surtout
à l’Angleterre, mais il faudrait mal connaître l’âme musulmane pour se
convaincre que les chefs, parfaitement éclairés, les esprits
incontestablement libéraux qui tiennent la tête du parti nationaliste,
pourront arrêter le flot montant des amertumes et les rancunes d’un
peuple malheureux et trop longtemps asservi.
Les Anglais qui, pour des raisons que j’ignore, ont laissé paisiblement
germer les premiers éléments de la révolution, pour sévir ensuite avec
une rigueur impitoyable, n’avaient certainement pas prévu les
difficultés de l’heure présente.
Quelles qu’en puissent être les suites, elles leur coûtent déjà bien
cher! Mais l’Égypte la première est frappée aux sources profondes de sa
vie. Et avec elle la France, mère là-bas de la civilisation moderne en
Égypte.
Certes, il serait injuste de nier les résultats obtenus par l’Angleterre
au pays des Pharaons. Les sommes englouties par le gouvernement
britannique pour la transformation de la vallée du Nil feraient reculer
les plus téméraires colonisateurs. On disait, il y a trois ans: «Voyez
comme le fellah est riche! comme il est heureux!» et chacun sait que le
bonheur du fellah représente la félicité de toute l’Égypte.
Eh bien, non! le fellah n’est pas heureux... il ne l’était pas plus à
l’heure de l’armistice qu’aujourd’hui où les affaires ont si bien
périclité qu’à l’abondance passée succède une misère profonde. En
augmentant ses revenus, le fellah a vu, plus peut-être que chez nous,
naître et augmenter ses besoins. Mal préparé à sa nouvelle fortune, il a
dépensé sans compter et se trouve à l’heure actuelle beaucoup plus
pauvre qu’avant. Lui aussi, il a contribué aux frais de la guerre! il a
donné ses guinées, il a prêté des hommes pour les travaux, comme
autrefois ses pères donnaient leurs fils à la corvée obligatoire. De son
effort il ne récolte aucun bénéfice, ne retire aucune gloire. Le
véritable profiteur de la guerre, là-bas plus que chez nous, et si fort
que cela puisse paraître, c’est le marchand cosmopolite. Qu’il ait
magasin sur rue, échoppe ou simple tréteau en plein vent, celui-là seul
qui a vendu quelque chose durant les tristes années de la guerre a pu
s’enrichir... Les autres n’ont fait que toucher le bel or menteur, qui
tout de suite glissait entre d’autres mains.
L’instruction du peuple n’est qu’apparente. Les élèves des écoles
gouvernementales se montrent d’admirables joueurs de tennis, mais font
de pauvres bacheliers.
Pour que le système anglais ait donné des fruits, il eût fallu que ceux
auxquels incombait le pouvoir de diriger la jeunesse actuelle
s’adaptassent mieux au milieu et aux circonstances. Le grand reproche
que je fais aux occupants, c’est de n’avoir pas essayé de toucher les
cœurs avant les cerveaux.
L’Égyptien, essentiellement assimilable et bon enfant, en veut, je
crois, moins à l’Angleterre d’avoir souhaité le conquérir que de l’avoir
mal compris.
Ce peuple nous aimait; il nous reproche à présent, avec un peu de
justesse, de l’avoir sacrifié aux intérêts politiques. L’aurions-nous
mieux dirigé? Il est difficile de le dire. Nous nous sommes trop souvent
montrés de piètres colonisateurs. Mais il est un fait qui me paraît
indéniable: c’est la sympathie sans égale que toujours nous inspirâmes à
l’Égypte... Cette sympathie, il est cruel de la voir s’évanouir.
Quel que soit le résultat des événements qui se préparent, il faut bien
se rendre compte qu’une Égypte nouvelle est née.
* * * * *
J’ai dit la surprise éprouvée par les Européens à la vue des prêtres
coptes envahissant les mosquées, et prêchant à côté de leurs frères
musulmans l’évangile de la liberté. Ceux-là, comme les autres, veulent
une Égypte indépendante. Pour mieux affirmer leurs droits, ils ont pensé
que rien ne pouvait les aider davantage qu’un rapprochement absolu avec
les disciples de Mohamed. Toujours ils avaient vécu côte à côte, sans
pourtant trop se mêler. Ils gardaient les mêmes coutumes héritées des
glorieux ancêtres et, chez les uns comme chez les autres, malgré la foi
si différente, bien des pratiques de l’ancienne Égypte avaient résisté
au progrès des siècles.
Mais rien, avant ce jour, n’aurait pu laisser prévoir une fusion aussi
complète.
Les Coptes, grâce au christianisme, demeurent seuls les véritables
descendants des Égyptiens de la grande époque. Tandis que les musulmans
faisaient pénétrer dans leurs harems un nombre considérable d’étrangères
(imitant en cela les aïeux de la décadence), les autres ont, au
contraire, toujours contracté mariage avec des filles de leur race et,
le plus souvent, de leur contrée. Ils ont ainsi formé une immense
famille dans la famille égyptienne.
Seuls les fellahs, trop pauvres pour s’offrir le luxe des concubines,
imitèrent de tout temps leurs compatriotes chrétiens. Même polygames,
ils choisissaient leurs épouses dans le village qui les avait vus
naître. Ainsi s’explique la ressemblance qui frappe l’étranger visitant
les pays où Musulmans et Coptes vivent confondus. Cependant, la
différence existe, faite de mille habitudes pieusement conservées chez
cette race qui garde, malgré des siècles d’ignorance, le sceau
ineffaçable de la primitive Église.