AVANT-PROPOS

Le temps n’est plus où, sur la foi du vieil Homère, Hérodote s’écriait

au IIe livre de son histoire: «Aller en Égypte; voyage long et

difficile!»... De nos jours, rien ne s’oppose à ce que la traversée,

jadis périlleuse et interminable, ne s’accomplisse avec la rapidité et

le confort souhaités par les plus exigeants de nos modernes touristes.

Sans la guerre, dont les effets se manifestent encore dans toutes les

branches, on pourrait, à L’heure présente, se rendre de Marseille à

Alexandrie en moins de trois jours.

Malgré les retards apportés aux améliorations projetées, il n’en demeure

pas moins que ce «voyage long et difficile» ne constitue plus qu’une

promenade.

Bientôt, on ira plus vite, et plus volontiers, visiter les Pyramides,

que l’on ne se rend aux Pyrénées ou au Mont-Blanc.

Alors, insensiblement, se déchirera le voile mystérieux et charmant

derrière lequel s’abrite encore la vieille terre pharaonique; le passé

de ce pays merveilleux n’aura plus rien qui nous étonne et nous attire.

Déjà, l’Égypte des Ptolémées et celle des Khalifes, si proche de nous,

semblent faire partie de notre histoire. Il en reste bien peu de choses.

Pourtant, les Latins que nous sommes ne peuvent, sans émotion,

contempler ces lieux où se déroulèrent les plus belles, les plus

ardentes phases de la vie d’Antoine et de celle de César. Les Français

ne sauraient non plus fouler avec indifférence le sol brûlant où coula

le sang des soldats de Bonaparte.

Ils ne pourront regarder les yeux secs, la demeure branlante mais encore

debout où vécurent les savants amenés par le général en chef et qui, les

premiers, étudièrent sur place et répandirent dans le monde cette

science connue depuis sous le nom d’Égyptologie.

Pour cela, il est bon de se hâter et de regarder l’antique patrie de

Menès et d’Aménophis avant qu’elle ait perdu tout à fait ce cachet

spécial qui, si longtemps, fit d’elle la nation privilégiée dont chacun

parle et que tous ignorent; terre de beauté dont le plus infime grain de

poussière portait une gloire, terre de grandeur où naquit, dans un âge

que notre imagination rapproche du rêve, la première civilisation

africaine.

L’Égypte, plus qu’aucun pays, mérite d’être connue. Les événements

extraordinaires de ses trois époques, si parfaitement distinctes: époque

pharaonique, époque gréco-romaine, époque des Khalifes, la parent d’un

nimbe unique. Au milieu des difficultés sans nombre qui lui furent

créées par les différents usurpateurs, le malheureux indigène s’est

constamment débattu sans faiblesse. Il a su garder non seulement ses

coutumes ancestrales et sa proverbiale sérénité, mais le type même de sa

race s’est conservé parmi ceux que les races étrangères n’ont point

approchés. Il suffit de parcourir les villages du Delta ou de la

Haute-Égypte pour se rendre compte que tels vous accueillent les

paisibles habitants de l’Isbeh perdue dans la vaste plaine, tels les

contemporains de Ramsès durent aussi venir sur le pas des portes

recevoir l’hôte envoyé par Amon ou par Osiris.

L’Islam, malgré sa puissance, n’est point parvenu à changer l’âme de ce

peuple essentiellement agriculteur.

Nulle part comme en Égypte ne s’accuse la différence existant entre le

Fellah, le véritable homme des bords du Nil, et le citadin, qu’il soit

commerçant, employé ou fonctionnaire, ce dernier ayant pris aux

différents colons qui l’entourent, un peu des idiomes et des manières de

tous les pays.

Le Fellah est demeuré semblable à ses pères, humbles sujets des

Osortasen, des Aménophis et des Seti. Celui qui pourrait en douter

encore n’a qu’à parcourir les salles du Musée des Antiquités au Caire,

ou plus simplement celles du Louvre. Il retrouvera non seulement sur les

momies dont les traits ont gardé leur forme, mais sur les innombrables

statuettes de pierre ou de bois, le même front large, les mêmes méplats

un peu saillants, les mêmes oreilles placées plus haut que les nôtres,

la même bouche sensuelle et bonne. Il remarquera en outre la beauté des

mains et l’extrême petitesse des pieds chez les femmes, les attaches

d’une finesse parfaite, enfin les grands yeux lumineux auxquels les

anciens artistes surent si bien imiter la vie en plaçant dans l’orbite

de leurs statues un globe de quartz, au milieu duquel était un clou

sombre imitant à s’y méprendre la pupille humaine. Mais plus que tout,

le curieux remarquera l’altitude d’abandon et de passivité absolue que

les figures rendent à merveille. La reproduction du Cheick-el-Beled se

rencontre en Égypte encore fréquemment parmi les hommes de la génération

actuelle. J’ajouterai que moi-même ai pu cent fois reconnaître dans les

harems, le visage des princesses d’autrefois sur celui des femmes qui

m’entouraient. Il ne leur manquait que le _pschent_ hiératique et les

innombrables petites tresses pour faire d’elles autant de Hofert-Hari ou

d’Isénophré.

Les classes élevées offrent, au contraire, un mélange extraordinaire de

races. Ce fait doit être attribué aux alliances avec des femmes

étrangères, turques, circassiennes ou grecques des Iles, autrefois

esclaves ou seulement issues de mères esclaves et légitimées par la

suite. Quelques Abyssines sont venues aussi de leurs montagnes

lointaines, apporter dans la famille égyptienne le contraste de leur

sang noir. Seul, le peuple demeure immuable, et si forte est là-bas la

puissance du sol, qu’après trois ou quatre générations, l’étranger

vivant au village prend, lui aussi, les coutumes et les allures du

véritable Égyptien. Ceux qui de père en fils n’ont pas quitté l’Égypte

depuis un siècle, ne la quitteront jamais.

L’Égyptien lui-même, contrairement à tant d’autres, ne s’acclimate pas

en Europe. Il y fait volontiers ses études, y retourne souvent quand ses

moyens le lui permettent. L’idée ne lui viendra pourtant pas de s’y

fixer. Toujours, sur les bords de la Tamise comme sur les rives de la

Seine, dans les plus aimables villes de Suisse ou d’Italie, n’importe le

lieu où il essaie d’oublier son ennui ou de distraire son habituelle

nonchalance, l’Égyptien regrette le Nil. Il soupire après ses terres

toujours vertes, les plaines grasses, les dattiers généreux et le ciel

éternellement pur de sa patrie enchanteresse.

Cet horizon sans bornes, cette terre presque toujours pareille pour des

yeux européens, qui très vite s’en lassent, résument pour l’indigène

l’axe du monde. La montagne, les collines, les arbres séculaires de

notre Europe déplaisent à l’Égyptien, qui n’est heureux qu’alors que ses

regards embrassent toutes les terres qui l’entourent et qu’il peut voir

se lever, au ras du sol, les astres qui amènent invariablement le retour

du jour ou de la nuit. Ce n’est pas impunément que ses pères

consacrèrent le culte d’Ammon-Râ, dieu solaire. En vérité, aucun peuple

n’a gardé ce culte aussi bien que lui. Le Fellah a horreur de l’arbre

qui «cache la lumière» et retarde la maturité de la récolte. Si quelque

sycomore s’avise de pousser trop vite dans son champ, créant de

l’ombrage, immédiatement il l’arrache... quitte à aller s’étendre sous

celui de son voisin à l’heure de la sieste, quand la chaleur devient

trop ardente. Un archéologue musulman, Aly-bey-Bahghat, qui s’est occupé

particulièrement de la période arabe, m’a affirmé que d’immenses forêts

recouvraient l’Égypte au commencement du moyen âge et que les Fellahs,

peu à peu, les avaient détruites. L’existence de ces forêts expliquerait

l’amour que les anciens portaient à la chasse dont on retrouve des

scènes nombreuses sur les peintures et les bas-reliefs du temps.

Aujourd’hui, seuls les Européens risquent quelques modestes coups de

fusil à l’époque du passage des cailles et des canards sauvages.

L’indigène, lui, ne se sert guère de son arme (quand il en possède) que

pour les voleurs ou les animaux nuisibles. La plupart du temps il prend

le gibier au piège et à la glu. Les cailles sont vendues vivantes, en

cage de dix ou de vingt-cinq.

J’ai dit que l’Égyptien aime passionnément son pays. Il l’aime sans

chercher à raisonner ses sentiments, uniquement parce que depuis

toujours ses aïeux ont comme lui contemplé ce sol et ce fleuve béni

entre tous et qui, grâce à ses inondations régulières, lui donne le blé

d’où il retire son pain, le coton qui l’a rendu riche, le trèfle qui

nourrit ses bufflesses, le maïs et la canne à sucre, sources de tant de

biens. Un jour, on est venu lui dire que ce pays était menacé, on a

éveillé en lui l’idée de patrie, et voici qu’une pensée nouvelle a germé

sous ce front paisible. Ce qui pour les hommes turbulents des villes

s’appelait nationalisme est devenu, chez ces simples, le patriotisme le

plus pur.

On a vu d’humbles femmes fellahas donner sans hésitation pour «la cause»

leurs économies et leurs bijoux. Des notes que j’ai eues sous les yeux,

il résulte que les recettes les plus fructueuses réalisées par le parti

sont venues de ces paysans qui, assez avares d’ordinaire, se sont

dépouillés sans un regret pour subvenir aux frais d’entretien de la

délégation envoyée en Europe.

Et si étonnante que la chose puisse paraître, ce ne sont pas ceux-là qui

ont fait les révolutions. Ils les ont subies, voilà tout. L’expérience

m’a montré qu’à chaque émeute, le Fellah n’avait qu’un désir:

s’échapper, fuir les coups de feu et les mitrailleuses. Essentiellement

pacifique, il sait que les soulèvements ne mènent à rien, il demande

seulement qu’on lui laisse ce qu’il possède, le peu de bien qu’il hérita

de ses pères et qu’il souhaite transmettre de même aux enfants issus de

sa chair.

La femme fellaha, essentiellement travailleuse et économe, reste la

forte tête du ménage, comme ses sœurs de l’époque pharaonique. Elle

achète, vend, trafique à sa guise, et si le sort veut qu’un petit

commerce lui échoie dans quelque bourg important, elle réalise des gains

appréciables, tient boutique aussi bien que l’homme le mieux averti. La

polygamie, qui d’ailleurs de plus en plus tend à disparaître, n’est même

pas un obstacle à son bonheur. Le plus souvent, le mari ne prend une

seconde épouse que quand la première a vieilli. Alors celle-ci goûte,

dans l’orgueil de demeurer la maîtresse absolue du logis ou de la

boutique, une joie qui compense ce partage dont elle ne voit que

l’utilité. La seconde épouse est une aide, plus jeune, plus forte, sur

laquelle elle se décharge des fonctions pénibles. Si «l’ancienne» a eu

la chance de donner au ménage un ou plusieurs garçons, son autorité

demeure pour toujours assurée. Même désirable et belle, la nouvelle

venue sera Sa servante.

Évidemment, il y a des jalouses. Quelques crimes de temps à autre se

commettent dont la justice est le plus souvent impuissante à dénouer la

trame ténue. Mais ne s’en commet-il pas chez nous? A balances égales,

même avec le partage, la femme égyptienne se montre moins révoltée,

uniquement parce qu’elle est aussi plus croyante que la majorité de nos

paysannes modernes. Elle se soumet au sort qu’elle ne peut éviter et,

dans l’espoir de mériter une vie meilleure, elle supporte la vie

présente sans récrimination ni colère.

Étonnamment assimilable, elle donne les satisfactions des plus rapides,

sitôt qu’on entreprend de la dégrossir et de l’instruire, et provoque

l’étonnement et la fierté de celles qui consentent à entreprendre cette

tâche. Elle apprend ce qu’on veut et ne l’oublie point.

Les événements qui se sont succédé en Égypte durant le cours de ces

dernières années, ont prouvé que la femme égyptienne, de la plus humble

paysanne à la plus grande dame, savait comprendre les aspirations du

peuple, les défendre au besoin avec cette éloquence qu’on ne saurait,

sans injustice, lui dénier.

Le jour, lointain peut-être, mais que chaque heure rapproche, où

l’instruction, en pénétrant davantage dans le cœur de la nation, aura

fait de cette femme, encore ignorante, l’égale de ses compagnons et de

ses frères, une surprise profonde nous sera réservée.

Il faut avoir vu comme moi l’application des petites filles sur les

bancs des écoles chrétiennes ou israélites, il faut aussi avoir constaté

la facilité extraordinaire avec laquelle elles s’accoutument, en

quelques mois, tant à la pratique des langues européennes qu’à nos

mœurs,--cependant si différentes de celles de leur famille,--pour

comprendre ce que l’on peut obtenir de pareils sujets.

J’ai connu des jeunes filles élevées chez nos religieuses, mariées à

peine nubiles, et luttant de toutes leurs forces contre les préjugés de

la famille qui voulait les obliger à vivre en esclaves, sous la tutelle

de la mère de l’époux. Vivre seule avec son mari, avoir un appartement

ou une maison que l’on gouverne, constitue encore une licence blâmable.

Eh bien! mes petites amies ne craignaient point d’affronter les foudres

de la société en essayant de se créer un foyer à l’instar des

Européennes. J’en sais qui, fortes de l’appui de leur mari, sont

parvenues à faire de leur maison de véritables nids confortables que

n’encombrent plus les parasites d’antan. Même, ô stupeur! elles

accompagnent parfois leur seigneur et maître soit à la promenade, soit

en quelque «home» où règne le même esprit de modernisme et où les attend

un autre jeune ménage, avide comme le leur d’indépendance et de

civilisation. J’ajouterai que l’épreuve a parfaitement réussi.

Il est impossible de mesurer la somme de courage, l’effort magnifique de

volonté que de tels actes représentent parmi la majorité des femmes

égyptiennes. Quand viendra le temps où les exceptions seront généralité,

l’Égypte du siècle dernier aura disparu. Une autre âme se lèvera de ce

peuple longtemps courbé sous le joug qui le fit esclave. Avec ou sans

les Anglais, ce peuple trop mal connu est en train de marcher si

rapidement vers le progrès qu’il aura tôt fait de l’atteindre. Il est

même à souhaiter qu’il n’y parvienne point trop vite. On ne saurait

assez répéter à la jeunesse égyptienne qu’elle demeure la gardienne

sacrée du passé de son pays; elle se doit de ne point faillir à la

lourde tâche qui lui incombe. Détruire peut sembler parfois utile,

conserver est mieux. Le jour où les enfants des bords du Nil connaîtront

comme il convient l’histoire merveilleuse de leurs anciens rois, leur

orgueil goûtera une joie profonde et ils prendront soin de rendre à leur

patrie la gloire et la grandeur d’autrefois. Mais ce jour-là aussi,

beaucoup de ces choses qui nous rendirent si captivante la vallée du Nil

et ses villes inattendues, le désert et les villages si curieux à

observer, les intérieurs si intéressants à visiter, tout cela aura

disparu. C’est pourquoi il faut se hâter de tracer ces lignes où j’ai

essayé de mettre un peu de toutes mes impressions d’une époque qui n’est

pas encore le passé, mais qui n’est déjà plus le présent de l’Égypte.

L'Égypte éternelle · 第 6 / 20 题