IV

A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux.

Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au

hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le

sable.

Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse

cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le

transportèrent dans la maison du garde-côte.

--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons

un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres.

Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa

connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des

détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le

commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre

garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais

avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut

lieu.

Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la

basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de

Paris.

L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays.

Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui

écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.

Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor

royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la

Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général

Cabieu.

«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices

biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu

augmenter sa détresse et celle de sa famille.

«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié.

A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda

une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale

lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put

se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général

fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la

Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda

en outre une pension de 600 francs.»

Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de

terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et

mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues.

* * * * *

Légendes Normandes · 第 13 / 29 题