A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux.
Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au
hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le
sable.
Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse
cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le
transportèrent dans la maison du garde-côte.
--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres.
Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa
connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des
détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le
commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais
avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut
lieu.
Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la
basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de
Paris.
L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays.
Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.
Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor
royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la
Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général
Cabieu.
«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu
augmenter sa détresse et celle de sa famille.
«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié.
A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put
se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général
fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la
Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda
en outre une pension de 600 francs.»
Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et
mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues.
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