MICHEL CABIEU

I

Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traité

de Paris qui mit fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en

croisière dans la Manche, débarqua trois détachements d'environ cinquante

hommes chacun à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes avaient

l'ordre d'enclouer les pièces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et

de Colleville. Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, le lendemain,

les bateaux mouillés dans la rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen,

assiégeait la ville et s'ouvrait un chemin à travers la Normandie.

L'audace d'un homme de coeur fit échouer le projet des Anglais et sauva le

pays.

Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicité.

A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, habitait une petite

maison située à l'extrémité nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette

maison ressemblait à une sentinelle avancée qui aurait eu pour consigne de

préserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenêtres s'ouvraient

sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le

sable, pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans qu'on les aperçût de

l'intérieur de la chaumière.

Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y

avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques

hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une

se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les

bords de la rivière d'Orne.

Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce

lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des

côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme

luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait

se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un

coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa

respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle était égal et pur,

et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à

coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte

extérieure de la maison.

--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean.

Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en

mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de

l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il

allait jeter bruyamment le cri d'alarme.

La mère n'hésita pas; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre

et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes.

--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser

le dogue.

Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces

terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur

physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les

ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui

l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse.

En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en

haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine

française.

--Paix! monsieur Pitt! paix! répétait la femme de Cabieu en frappant

amicalement sur la tête du chien.

Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il

n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le

bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva

la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un

grognement menaçant.

--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère.

Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir

sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus

noire des buissons de tamaris agités par le vent. Au-dessus des dunes, une

bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut même

apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. Les deux lumières

s'écartèrent et se rapprochèrent, pour se rejoindre encore.

--Ce ne sont pas des étoiles! se dit la mère avec épouvante. Ce sont des

feux de l'escadre anglaise. Ils nous préparent quelque méchant tour.

Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien se mit à aboyer avec

fureur.

La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer

quelque chose sur le haut de la dune.

--C'est l'ennemi! dit-elle en pâlissant.

Elle courut auprès du lit et réveilla son mari.

--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!

--Les Anglais! répéta le sergent en écartant brusquement les couvertures.

Tu as le cauchemar!

--Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes

perdus!

--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.

Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et s'habilla à la hâte. Le chien

ne cessait d'aboyer.

--Diable! diable! fit le garde-côte en riant, ils ne doivent pas être loin.

M. Pitt reconnaît ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français,

il aime les Anglais autant que nous.

--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du

sergent.

En même temps elle battait le briquet. Une gerbe d'étincelles brilla dans

l'ombre.

--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-côte; tu nous ferais

massacrer. Si les Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront

la maison et nous égorgeront sans brûler une amorce.

--Que faire? dit la femme avec désespoir.

--Nous taire, écouter et observer.

--Le chien va nous trahir.

--Je me charge de museler M. Pitt.

A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la

maison; puis il alla se mettre en observation derrière la haie de son

jardin.

La mère était restée auprès du berceau. L'enfant dormait paisiblement et

rêvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il ne se

doutait pas du danger qui le menaçait. Il songeait encore moins aux

angoisses de celle qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie pour

le défendre.

Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta; les minutes lui paraissaient

des siècles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant

doucement la porte derrière elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra

son mari.

--Eh bien? lui dit-elle.

--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!

La femme regarda entre les branches que son mari écartait.

--Ils s'éloignent! dit-elle avec joie.

--Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura Cabieu.

--Pourquoi donc? Nous en voilà débarrassés.

--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et

je suis loin d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention des Anglais.

Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.

Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancée qui peut

donner l'alarme. Si cet homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont

sauvés.

Cabieu se tut un instant pour écouter.

--Ventrebleu! s'écria-t-il avec colère.

--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.

--Quoi! tu n'as pas entendu?

--J'ai entendu comme un gémissement.

--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé la sentinelle. Ce

gredin-là dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont

ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrêter!... Ils

tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pièces!... Comment

faire? comment faire?... Ah!...

Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé une idée et, sans prendre le

temps de la communiquer à sa femme, il s'élança vers la maison.

Madeleine connaissait l'intrépidité de son mari. Elle le savait capable de

tenter les entreprises les plus désespérées. Elle résolut de le retenir à

la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupé à

remplir ses poches de cartouches.

--Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as

pas l'idée d'aller tout seul à la rencontre des Anglais?

--Pardon.

--Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort certaine.

--Probable.

--Tu n'as donc pas pitié de moi?

--J'en aurais pitié si tu avais un mari assez lâche pour manquer à son

devoir.

--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.

--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le

plus court.

--Et si tu les rencontres en route?

--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.

--Tu te feras tuer, voilà tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur

échec... Oh! je n'aurais pas dû te réveiller!

Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses préparatifs et

répondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec

fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en souriant. En même temps il

réfléchissait et combinait son plan. Tout à coup il éclata de rire. Une

idée étrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et

reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son épaule.

--Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on

n'aura jamais joué un si joli tour à nos amis les Anglais!

Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se

releva, ses yeux étaient humides. Madeleine s'aperçut de son émotion. Elle

essaya d'en profiter pour le faire renoncer à son projet.

--Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte et son mari, tu n'auras pas

le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans défense!

--L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez rien à craindre.

--Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne te reverrai plus. J'en ai le

pressentiment!

--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de

résolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps.

La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.

--Reste! lui dit-elle d'une voix brisée.

--Tu veux donc me déshonorer? dit Cabieu avec sévérité.

--Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne saura pas que je t'ai réveillé dans

la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.

--Et ma conscience? dit le garde-côte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et

laisse-moi partir.

Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de côté et ouvrit

la porte.

--Et ton fils! s'écria Madeleine en cherchant à retenir son mari avec cette

dernière prière. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu

son père.

--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra à

me connaître, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!

Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le

bruit des pas de Cabieu qui s'éloignait.

Légendes Normandes · 第 10 / 29 题