GRÉGOIRE DE TOURS

C’était une nuit obscure, mais douce, remplie de souffles chauds qui

vous frôlaient le front comme des lèvres d’amantes. On entendait les

petits pas des bêtes en marche dans la forêt, en marche l’une vers

l’autre pour des ébats mystérieux. De la mousse montait une senteur de

terre en travail prête à ouvrir ses flancs aux joyeuses fécondations.

Des gouttes de sève pleuvaient des arbres en pluie de miel. Bientôt ce

serait Pâques et les fleurs, de tendre couleur, semaient les halliers,

les champs, les jardins, du reflet même des chairs parfumées de la

femme.

Ils étaient venus tous les deux, imitant ces bêtes folles en marche

l’une vers l’autre. Chrodielde faisait de petits pas de biches aux

écoutes et Harog rampait pour passer, sous les ronces. Se flairant, se

tâtant, ils s’unirent les mains, se respirant d’une même haleine, buvant

la joie de se reconnaître.

Elle dit, très heureuse:

--J’avais l’espoir que tu viendrais!

Il murmura, moqueur:

--En doutais-tu?...

Ils ne pouvaient vraiment pas risquer de se voir dans la chambre de

Chrodielde, car Ragnacaire, toujours plus inquiet, toujours plus jaloux,

surtout plus clairvoyant, rôdait la nuit, buvant pour s’étourdir dès

qu’il imaginait enfin le motif de ses nouveaux soupçons. Ragna devenait

fou. Il tuerait d’ailleurs volontiers tout le monde parce que c’était la

coutume des massacres maintenant dans la basilique ou dans les rues de

Poitiers. Il y a une odeur plus grisante que l’odeur du vin: celle du

sang qui bouillonne hors des blessures profondes. Depuis la mort de

Soriel, ayant expiré après une lente agonie malgré les soins du

berger-sorcier, la recluse, mangée d’ulcères et de vermine, se mourait à

son tour et _on l’arrosait de sang frais pour la guérir!_ Dieu savait

que le rouge élixir ne manquait pas!

Harog, saisi d’un vertige contraire qui lui donnait l’horreur du sang

répandu, recherchait les endroits sombres de la forêt, cette forêt jadis

aimée comme une aïeule, sous le prétexte de chasses nombreuses devant

rapporter des venaisons qu’il ne rapportait guère, fuyant les occasions

de faire souffrir même une bête alors que tant d’esclaves et de gens

d’armes se fracassaient mutuellement. _Car il ne se passait point de

jour sans homicide, une heure sans dispute, un seul moment sans larme_,

dans la maison du Seigneur où le tombeau de Radegunde n’opérait plus de

miracle! Harog, confiant la garde de Basine à sa chienne Méréra, animal

plus fidèle qu’un esclave et plus intelligent, plus rapide qui viendrait

sûrement le prévenir d’un danger, se sauvait au bois, ne cherchant même

plus à s’interposer entre les deux louves dévorantes, car elles se

montraient tout aussi enragées que les loups, détruisant pour le seul

plaisir de détruire, excitant les hommes à la révolte, se querellant

devant eux, les menaçant des verges s’ils se refusaient à envahir le

domaine de Leubovère. Ils avaient, les deux chefs, les poignets liés par

ces deux femmes. Basine torturant leurs cœurs, Chrodielde tenaillant

leur corps et tous les deux ils ne se parlaient plus dans l’horrible

doute où ils étaient de leur trahison. Ragna, voulant écarter tout souci

du front altier de sa princesse, n’avait-il pas annoncé qu’il tuerait

l’autre, l’ange de cire aux yeux de perversité? Propos d’ivrogne enivré

de l’odeur des vins trop rouges!

Après le leurre de l’entrevue chez Maccon, seigneur de Poitiers, où

Marovée n’avait pas obtenu de faire lever leur excommunication, ayant

cependant dépêché son abbé Porcarius à l’évêque de la métropole, les

filles des rois, devinant bien que leurs dépositions contre l’abbesse

n’avait produit aucun effet sur des gens sains d’esprit, perdirent leur

cause voulant trop prouver. L’affaire allant jusqu’au roi Childebert,

celui-ci envoya le prêtre Theutaire pour tenter une explication, une

trêve qui permettrait de fournir les témoins des deux parties adverses

mais, alors, les religieuses appelées répondirent: _Nous ne venons pas

parce que nous sommes privées de communion; si nous obtenons d’être

réconciliées, alors nous nous empresserons de comparaître._ C’était

placer la défense dans un état d’infériorité absolue, puisque les filles

coupables de tant de crimes n’avaient justement reçu que l’interdit en

guise de châtiment.

Porcarius et Theutaire se retirèrent de la querelle en se bouchant les

oreilles, car ils avaient déjà entendu tout ce qu’un damné aura

certainement à entendre sur le seuil de l’enfer. Et ce que ces

honorables prêtres n’avaient point vu crevait à présent les yeux de tous

les habitants de Poitiers qui se donnaient la peine de les ouvrir au

passage des nonnes faisant leur provision d’étoffes chez les tailleurs

et ajusteurs de la ville: Isia était enceinte, Marconèfe aussi et

Helsuinthe se permettait d’avorter, traînant la jambe, tout enflée, le

teint vert...

Il fallait aviser promptement au nettoyage de la basilique. Childebert,

le roi régnant, importuné par les deux partis, ayant ouï les doléances

de _la marchande de blé_ sur la mauvaise saison et l’insolence de ses

nonnes, se doutait que Chrodielde ne se vantait point en disant qu’elle

jetterait son ancienne abbesse par-dessus les murailles de son ancien

monastère, réclama les lumières du saint Gregorius, évêque de Tours, qui

avait déjà écouté la première plainte des cousines. Celui-ci se récusa,

disant qu’il paraîtrait à l’assemblée synodale devant juger

définitivement les fautes des pécheresses, mais qu’à son humble avis il

s’agissait plus de sédition que de droit canonique et qu’il convenait,

avant tout, de réduire une sédition par la force armée.

On en demeurait là.

... Et ils étaient venus tous les deux, dans la nuit de printemps, en

marche l’un vers l’autre comme des bêtes folles pour faire, au moins,

parmi tous ces crimes, ces discussions, ces brutalités, ces hypocrisies,

une trêve d’une heure où il y eût de l’amour!... Cependant Harog

songeait anxieux, se demandant pourquoi elle tenait tant à l’éloigner du

conseil de guerre cette nuit, puisqu’elle prétendait qu’il fallait

prendre enfin une grande décision? Était-ce donc à lui qu’elle

demanderait le dernier mot? Ou, tout bien calculé, avait-elle pensé que

l’unique moyen d’éloigner les deux rivaux était de confier les

opérations militaires à l’un durant que l’autre se livrerait aux joies

infernales qui font perdre la raison? Il songeait aussi, tristement, que

le lieu du rendez-vous se trouvait dans cette grotte où lui et Ragna

avaient vu s’écouler le meilleur temps de leur commune existence... du

temps qu’ils étaient pauvres gardeurs de troupeaux, ne chassant que pour

rassasier leur faim ou vendre des fourrures, non pour le plaisir mauvais

de répandre le sang. Ils restaient des enfants, jeunes garçons soucieux

seulement de leur bonne réputation de pâtres-sorciers que les bergers de

la contrée interrogeaient sur les herbes, plus sages, de la naïve

sagesse qui ne connaît point l’ambition...

La croix du monastère de Radegunde éclairait bizarrement la nuit

réfléchissant la clarté bleue des étoiles. Ses bras pâles s’élançaient

vers le ciel comme une colossale formule de toutes les prières, de tous

les espoirs. Elle avait abrité, sous ses ailes de pierre, Basine, une

fille dont les prunelles vertes, bleuissant quelquefois quand elles se

fonçaient dans une expression de colère, recélaient de ces clartés

troublantes venues de l’azur des paradis et reflétant la verdure des

forêts à l’ombre desquelles se perpétue l’espèce des louves cruelles...

Comme il avait désiré, pourtant l’amour de cet ange glacé, cet ange de

cire plus insensible que la grande croix de pierre!

... Maintenant couché dans le sable, sous la grotte, il tenait captive

près de lui cette brune Chrodielde, cette fille dont les prunelles

noires noyées de langueur procuraient des frissons d’agonie... Elle

était aussi belle, aussi savante, moins cruelle peut-être, faisant si

facilement le sacrifice de sa chair!...

Chrodielde soupira.

--Je voulais te voir, et la nuit ne me laisse déjà plus distinguer tes

traits, Harog?

--As-tu la crainte de me trouver un visage nouveau?... La crainte ou le

désir, Chrodielde? Ta fidélité ne te pèse-t-elle point depuis que tu

m’aimes.

Elle se mit à rire amèrement.

--Et toi, ne voudrais-tu pas changer mon corps pour celui de Basine?

Mettre le soleil à la place de la nuit? Lâche berger qui n’oses pas

prendre de force qui lui résiste.

--Tu me le pardonnerais?

--Si tu n’étais mon maître-sorcier, je te l’ordonnerais plutôt.

--Quand on a été le témoin de ce que j’ai vu chez un roi parricide, on

est incapable du crime de viol. Par la Pierre et l’Herbe des douleurs,

tous les crimes... pas celui-là!

--Elle t’aimerait ensuite, j’en suis sûre.

--Et n’aurait plus l’occasion d’être abbesse, Chrodielde!

Elle n’aperçut point son sourire de raillerie, mais, inquiète, frotta

son front contre la poitrine d’Harog. On eût dit la chevrette dans le

temps que les cornes lui font mal et ses nattes coulèrent le long de ses

épaules tordant leurs caresses perfides autour du jeune homme.

--Tu ne m’appartiens pas, gémit-elle; ton cœur se cache de moi et tu me

fuis encore mieux que tu m’aimes... si tu m’aimes? As-tu pour moi les

soins que tu as pour elle? Est-ce que je ne sais pas que tu lui as dit

de reposer au milieu de toutes les nonnes pour qu’elle ne demeure jamais

isolée?

--C’est parce que ces femmes, étant malades, ne vont plus courir chez

les hommes le soir qu’elles se sont mises autour d’elle.

--Tu as réponse de viguier, mais je ne te crois point. M’aimes-tu de

toutes les forces de ton cœur?

--Je t’aimes de toutes mes forces...

--Seulement tu lui gardes ton cœur, Harog?

Il ne répondit plus, lui baisant la bouche et la bâillonnant.

--Je redoute beaucoup, reprit-elle après un silence, que tu t’en ailles

avec elle loin de la basilique. Que ferai-je pour diriger ces hommes

dans tous les désordres qu’ils soulèvent chaque jour? Boson ne m’obéit

plus, Brodulphe m’a menacée d’un coup de hache un soir que je lui

parlais sérieusement et Childéric se moque de moi. Quant à ton ami

Ragna... il devient fou... Mais c’est encore le meilleur. (Elle ajouta,

le ton traînant d’une petite fille:) Ce n’est pas toi qui m’offrirais la

tête de l’abbesse.

Harog frémit douloureusement.

--Ragna promet en buvant, et en dormant il oublie. Ne disait-il pas

qu’il tuerait Basine un de ces matins?

--Mais il ne dort plus depuis quelques nuits...

--Je le sais, Chrodielde, puisque j’ai pris son poste de guetteur sur la

galerie de la basilique. J’ai voulu cela pour son bonheur, sinon pour

son repos.

--Tu n’es pas jaloux?

--Je ne suis pas jaloux de mon frère qui souffre de la jalousie à cause

de moi; je le plains.

--Tu ne m’aimes pas? Moi je suis jalouse de Basine qui te résiste.

Il y eut encore un silence durant lequel retentit cet étrange rire de

Chrodielde ressemblant au râle d’un oiseau de marécage.

Puis elle releva ses cheveux, renoua ses sandales, fille de l’ombre

conservant des secrets pour tourmenter les hommes seulement amoureux de

sa chair.

--Veux-tu déjà t’en aller, Chrodielde? Les portes de la ville sont

closes et il n’y a que moi qui puisse te les faire ouvrir. Je connais le

signal.

--La nuit s’avance, Harog, moi aussi j’attendrai le signal. Il sera haut

et rouge dans le ciel de façon à ce que chacun reconnaisse la puissance

de Chrodielde. Il sera rouge et ardent comme le sang royal de ses

veines. Toi, tu ne m’aurais pas donné la tête de l’abbesse,

Boson-le-Boucher me la donnera!

--Tais-toi, Chrodielde! Est-ce que la folie de Ragna se gagnerait? Vous

avez tous la mâle rage. On peut faire la guerre sans tuer les femmes.

Que signifient tes paroles. Réponds-moi? Tu ne vas pas encore me

demander des morts pour prix de tes caresses. La nuit est si douce quand

tu te tais!

--Tu as fait la guerre pour Basine.

--J’ai eu tort, car vous ne valez pas l’honneur d’un homme, ni elle ni

toi.

--J’attends le signal haut et rouge dans le ciel..., répéta-t-elle de sa

voix râlante qui riait comme on expire, sanglot d’amour ou cri de fureur

étouffés.

Harog s’était levé à son tour. Il lui retint la taille de ses bras

frémissant d’une mystérieuse horreur.

--Réponds-moi donc, car je ne vois pas tes yeux. Que veulent dire ces

paroles?

--Rien, je chantais...

--Nous serions si bien à dormir là, dans le sable tiède... Jusqu’à

l’aube où je te verrais briller peu à peu, toi-même plus belle que le

soleil du printemps puisque tu peux conserver sous tes paupières toute

l’ombre amoureuse de la nuit. Je t’en conjure, Chrodielde... ne chante

plus.

--J’aurais voulu cela... dormir près d’un berger sorcier, ensorcelée

pour la vie sous les arbres des bois... libre d’aimer ces baisers plus

que mon propre orgueil... libre... libre... Les princes ne sont pas

libres, Harog.

--Les louves ne sont pas tendres, Chrodielde.

Comme il disait ces mots, contemplant la nuit merveilleuse dont toutes

les étoiles luisaient doucement sur la grande croix de Pierre, il eut

une étrange vision. La croix devint rouge... Il cligna des yeux, ébloui,

se tournant vers la femme qui riait de son rire sinistre.

--Tu n’as rien aperçu?

Elle répondit:

--Je n’ai rien aperçu.

--Sans doute mes yeux sont fatigués d’avoir veillé sur la basilique

durant que Ragna...

Il n’eut pas le temps d’achever. Chrodielde fuyait devant lui rapide

comme une de ces louves qu’il évoquait. Savait-elle un chemin nouveau

pour entrer dans la ville sans être arrêtée?

Harog regardait toujours la croix qui rougissait davantage, alors il eut

l’explication du signal. Au monastère, cette nuit-là, on promenait les

reflets d’une torche et... peut-être...

Assurant son couteau il bondit d’un bond formidable, descendant la pente

qui menait aux murailles de l’abbesse. Il y avait grimpé autrefois, à

ces murailles, s’aidant de son couteau et de ses ongles, il pourrait y

monter encore en supposant que les portes n’en fussent pas grandes

ouvertes.

--Elle a dit Boson-le-Boucher! pensait-il haletant. Ce n’est pas Ragna,

car il a peur des reliques. Le monastère l’épouvante... heureusement...

C’est Boson... pourvu que j’arrive avant lui!

... L’abbesse _en entendant le bruit qu’ils firent_ sortant en tumulte

du passage secret qui menait de la maison de Radegunde au monastère,

c’est-à-dire de la ville hors les murs, _se fit porter, car elle était

tourmentée des douleurs de la goutte, devant la châsse de la

Sainte-Croix afin d’en obtenir assistance._

--Dieu réside partout, pensait-elle en son âme de vieille abbesse

obéissant aux coutumes religieuses, qu’il soit dans ces reliques ou

ailleurs, il aura pitié de mon état, défendra mon église et mes

dernières brebis.

_Dès que ces hommes furent entrés_ dans la place, _ils allumèrent une

torche, puis se mirent les armes à la main à errer de côtés et d’autres

pour la chercher et, pénétrant dans son oratoire, ils la trouvèrent

couchée par terre._

Harog se précipita vers l’oratoire. La torche courant dans la cloître

illuminait de son reflet sanglant le faîte de l’église, mais sa fumée

rabattue sur ces hommes ne permettait guère de les reconnaître. Les

chiens n’étaient pas de la partie, ce qui semblait indiquer que Ragna ne

s’y trouvait point mêlé. Harog, dans cette nuit tour à tour changée en

fumée ou teinte d’une pourpre sombre, y voyait mal, se heurtait contre

les tombes du verger-cimetière, butait sur les marches de la chapelle.

Une violente colère l’animait, mélangée de dépit. C’était donc cela les

promesses de l’amour? Des embûches perpétuelles dans la geôle des

caresses? Des baisers pour des blessures, un mensonge pour un serment,

tous les parjures de ceux qui donnent avec la douceur de leur bouche la

morsure de leurs dents perverses. Elle avait souri dans ses bras et cela

suffisait pour que les flammes de ses yeux vinssent allumer l’incendie

d’une torche de guerre! Boson-le-Boucher, son amant, tous ses amants lui

sacrifiaient la force de leur bras... et ils tuaient ensuite afin de

noyer leur jalousie dans les torrents de larmes de leur victime!

Il pénétra par une ouverture d’où montait une senteur vague d’encens,

car les meurtriers avaient fermé sur eux la porte de la chapelle.

A la pâle lueur que projetaient les étoiles dans cet oratoire situé au

lieu le plus élevé du monastère, il vit une nappe d’autel étendue là

comme le linceul tout préparé, l’abbesse prosternée psalmodiant des

prières et une ombre, l’ombre d’un homme terrible, d’un géant, qui

brandissait son épée.

Harog, d’un souple élan de tigre, fut derrière l’assassin qui croula les

bras en avant, le front sonnant sur les dalles, ayant lâché son arme, le

couteau d’Harog jusqu’au cœur...

Il y eut des cris de femmes, une prière de délivrance.

--Que loué soit Dieu! les reliques sont du vrai bois! balbutiait la

pauvre Leubovère entraînée par Justina, la plus fidèle nonne qui, sans

chercher d’où venait le miracle, se mit en devoir de la cacher sous le

linceul.

Pendant ce temps, d’autres religieuses avaient réussi à éteindre la

torche, on se battait dans les ténèbres... Mais Harog luttait férocement

malgré le nombre.

--Puisque votre abbesse est sauvée, mes sœurs, leur souffla-t-il, que

l’une de vous se substitue à elle. Je réponds de tout.

La prévôtesse Justina, que son âge désignait pour ce rôle, s’écria:

--Par la Sainte-Croix de notre maison dont je suis la directrice, ayez

pitié de moi, je me rends. Faites-moi prisonnière, je vous jure de bien

payer ma rançon!

_Avec leurs épées nues et leurs lances, ils coupaient la nappe de

l’autel_, en dépeçant presque les mains des religieuses. Ils finirent

par s’emparer de cette Justina, _que, dans l’obscurité, ils prennent

pour l’abbesse_, lui arrachant ses voiles, _la traînent par ses cheveux

dénoués_ et l’emportent vivante, puisque celui qui avait promis sa tête

à Chrodielde était mort.

Harog suivit le chemin de ses hommes. Il voulait savoir où ils

passeraient pour rejoindre la basilique. Il fut étonné de descendre

jusqu’aux caves; là, ils traversèrent un couloir souterrain où il ne

voyait même plus le reflet de leurs armes et ils aboutirent au jardin

abandonné de l’ancienne maison romaine. Un des mendiants les attendait

avec une seconde torche tout allumée.

Harog étouffait d’angoisse. Il l’avait sauvée une fois parce que son

assassin n’était plus, mais ces gens ivres de la fureur de se voir

trompés allaient-ils tuer la religieuse Justina et lui faire cruellement

expier son dévouement?

Les bandits faisaient cercle tandis que la femme se couvrait le visage

de ses mains tremblantes.

--Harog est là! fit l’Aveugle-né levant sa torche avec stupeur.

--Pourquoi n’y serais-je point? gronda le berger tueur de loups. J’ai

fait meilleure chasse que toi! Nous ramenons l’abbesse que nous venons

de faire prisonnière. Chrodielde sera contente de ce gibier.

On le regardait se demandant comment ce diable pouvait être partout en

même temps. Là-bas dans sa caverne faisant probablement l’amour avec la

reine et ici avec les esclaves bataillant pour elle.

Brodulphe avait entendu dire que le chef ne voulait point se mêler de

cette affaire sinon pour l’empêcher. Brusquement il écarta les mains de

la religieuse.

--Mais ce n’est pas l’abbesse, cria l’Aveugle-né baissant sa torche,

c’est Justina que vous amenez à Chrodielde!

--Remontons, fit tranquillement Harog, aussi bien il y a un mort là-haut

que je ne tiens pas à laisser dans l’ombre. Vous le rapporterez à

Chrodielde en guise d’abbesse.

Il ricanait et, prenant cette torche, il ordonna lui-même la marche,

protégeant Justina qui pleurait.

Dans les caves, Brodulphe, mécontent de cette expédition qui tournait au

désastre, parla d’éclairer les choses de manière à ce que chacun fût

responsable de ses actes. Il n’osait pas fouetter la malheureuse nonne à

cause d’Harog, peu endurant lorsqu’on lui manquait de respect sous les

armes, et méditait cependant de faire un exemple. _Il tira du cellier un

tonneau qu’on avait jadis enduit de goudron et qui restait vide_, il le

porta, aidé de l’Aveugle-né, au milieu de la cour des cloîtres et, de sa

torche, y mit le feu.

--Maintenant nous verrons clair à piller ici, s’exclama-t-il avec un

grand rire de satisfaction.

Le goudron crépita, des flammes s’élancèrent, léchant les murs des

cloîtres, attirant au dehors les vieilles religieuses affolées qui

croyaient voir flamber leur monastère. D’elle-même, Leubovère se livra,

se montrant à une porte, tendant les bras à sa prévôtesse désespérée.

Harog lui cria d’une voix tonnante:

--Viens près de moi, ma mère! Rends-toi et il ne te sera pas fait de

mal.

Brodulphe hochait la tête.

--Ce n’est pas toi qui nous as conduits et si Ragnacaire se fâche

maintenant que tout est manqué, tu t’en expliqueras avec lui, berger

jeteur de sorts!

--Que Ragna décide! hurlèrent les autres furieux, parce qu’ils

comptaient piller.

--Ragna? Ce n’est donc pas Boson-le-boucher qui est votre chef, ce soir?

--C’est Ragna. Il voulait rapporter la tête de Leubovère...

Un cri rauque les fit reculer. Harog, pris de folie, se jeta comme un

forcené dans les galeries des cloîtres, rugissant des blasphèmes...

Les bandits, au nombre de douze, ne voyant plus reparaître aucun chef,

se mirent en devoir de dévaliser le monastère de fond en comble. Ils

expédièrent d’abord l’abbesse à Chrodielde avec une foule de vases

précieux, de la vaisselle d’argent jadis employée par la pieuse reine

Radegunde aux festins des Pâques et ils achevèrent ensuite joyeusement

le sac de son abbaye.

Les flammes dansaient tout autour de la chapelle tirant leurs langues

pourpres avec une infernale ironie... Elles sautaient dans les airs

comme les gueules ardentes de leurs sept chiens hurlant la mort aux

jarrets du loup fourbu. N’étaient-ce pas Gerbaud et Gombaud qui

revenaient de leur damnation pour cracher du feu au visage de l’assassin

maudit:

--Caïn! Caïn! Qu’as-tu fait de ton frère?...

Étendu là, face contre terre, dans la froideur des dalles de marbre, le

grand corps de Ragna s’étalait déjà raide, ses cheveux de Gaulois roux

flambant de toutes leurs belles rutilances d’or aux reflets de ce phare

allumé par les pillards.

Le couteau d’Harog avait pénétré au milieu de ses épaules y traçant une

lézarde rouge qui saignait peu, son sang coulant à l’intérieur pour le

mieux étouffer. Il était mort, en plein sacrilège, sa lourde épée

dressée sur la tête d’une innocente abbesse, infirme. De celle-là même

dont il disait:

--A-og! C’est une femme! Elle est avare, mais brave!... Quand il en

parlait jadis à ses compagnons de liberté au centre des bois où les

hommes cruels sont plus près de la nature et reconnaissent à leurs

ennemis le droit de rester les plus forts.

Il était mort... et bien damné, si la damnation n’était pas faite pour

les chiens... tué par Harog, lui qui avait répondu à la fille de

Chilpéric traitant un jour ce berger-sorcier d’aveugle:

--Harog? Il y voit mieux la nuit qu’oiseau de proie!

Il était mort... à la place de Boson-le-Boucher!

... Baos! Faos! Ouros! Néréus! Gerbaud! Gombaud! Méréra... Où êtes-vous,

bêtes fidèles et clairvoyantes! Pauvres animaux dévoués qu’on a

détournés de la voie du loup afin de leur faire chasser les gens

d’église. Venez tous ici, vivants ou trépassés, accourez, suivis de la

bande cruelle de vos gibiers de jadis et hurlez, hurlez tous ensemble,

hurlez avec les loups:

--Caïn! Caïn! Tu as tué notre maître! Tu as tué ton frère!

... Harog, étendu près du cadavre, le front sur les dalles, hoquetait,

vomissant son chagrin...

Et les flammes dansaient tout autour de la chapelle, lui tirant leurs

langues pourpres avec une infernale ironie.

Le meneur de louves · 第 28 / 36 题