GRÉGOIRE DE TOURS

Gros comme une pomme rouge, le soleil se levait à peine dans les

brouillards de l’aube qu’Harog secouait déjà le givre de son manteau.

Toute la troupe dormait encore, hommes et femmes, protégée par l’ombre

du dolmen. La guetteuse fidèle, Méréra elle-même, bâillait de paresse,

sa gueule rose tirant sa langue en flamme de four.

Harog, pensif, contempla cette aurore de bataille. Qui donc voulait se

battre? Ce n’était point Ragna cuvant son vin n’importe où, probablement

sous la tente d’une femme. Ce n’étaient point ces tristes nonnes suivant

les princesses avec moins de bonne volonté que les sept chiens suivaient

leur maître. Ce n’était ni l’Aveugle-né, ni Brodulphe-l’Adultère, ni

Boson-le-Boucher... et tous ces mendiants, tous ces pauvres criminels, à

l’honneur de férir pour une cause obscure, auraient bien préféré

dépouiller un marchand. Cependant, on se battrait... Harog sentait un

trouble inconnu s’emparer de lui, la fièvre lui monter au cerveau rien

qu’à l’idée de chevaucher la lance en main.

Il y avait, dormant aussi d’un sommeil profond, une petite fille, un

ange de cire qui voulait voir couler le sang... Pour elle il le ferait

couler n’espérant même plus de récompense, mais il devinait, à présent,

que les créatures chastes doivent tuer plus facilement que les autres.

On n’est pas bon quand on n’aime rien... ou qu’on souffre du dédain de

celle qu’on aime!

Harog descendit du dolmen afin d’aller tremper son front dans la source

parce qu’il craignait le retour de cette rage fébrile qui lui chauffait

le cœur et lui glaçait les jambes. Comme il buvait éperdument cette eau

vivifiante, une voix railleuse l’appela.

Il se retourna, le visage ruisselant.

--C’est toi, Basine, fit-il, tout ému de la voir debout, la première

éveillée après lui.

--Je suis venue comme toi pour boire et me baigner le visage. Nous, les

nonnes, nous avons la coutume de nous lever matin. Je voulais te

demander une chose? Peux-tu me prêter une tunique d’agneau pareille à la

tienne?

Elle se tenait pieds nus dans la mousse, vêtue seulement d’une mante de

laine blanche, ses cheveux fauves serrés sur les tempes d’un brin de

lierre. Elle était pâle, irréelle comme le fantôme d’une druidesse

auréolée de la faucille d’or, et semblait plus triste que la veille,

malgré la raillerie de sa lèvre. Harog la contemplait, nouvelle aurore,

avec la ferveur ardente qui communique le goût du sang.

--Tu parais fatiguée, Basine. Est-ce que tu veux que nous retardions

l’assaut? Les soldats de Maccon ne nous inquiètent point et nous aurions

meilleure chance...

Elle l’interrompit, d’un ton rageur:

--C’est tout de suite qu’il faut tenter la chance. Un bon guerrier doit

profiter de l’ignorance de ses ennemis. Je venais te demander une

tunique d’agneau parce que je n’ai pas de robe écarlate, moi. Ma cousine

Chrodielde ne voudrait pas me donner la sienne et nos coffres sont

vides. Vais-je forcer une ville en habit de serve?...

Harog ne put s’empêcher de lui sourire.

--Que feras-tu de ma tunique d’agneau? Iras-tu les genoux au vent? Tu

aurais l’air d’un garçon.

Les yeux verts de Basine eurent un éclair.

--Je veux ce qui me plaît! Il me faut aussi un cheval, car je ne

monterai pas en croupe derrière l’un de tes pillards et n’ai pas besoin

d’autre harnais que mes deux genoux pour me conduire.

Harog stupéfait lissait les oreilles de sa chienne d’un geste gauche.

--Tu es la maîtresse, Basine! Ordonne et j’obéirai; seulement nous

allons galoper à toutes brides, recevoir des coups... ne crains-tu

pas...

--Je ne crains rien... sinon que ton ami Ragnacaire ne se réveille trop

tard pour l’honneur de Chrodielde, fit-elle à voix plus basse en se

rapprochant de lui.

Cette fois le berger chaste eut un tressaillement:

--Que signifie tes paroles, Basine? Ragna était ivre... hier soir, c’est

vrai, mais il n’a pas manqué de respect à ta cousine... ce n’est pas

possible!

--Tueur de loups, tu es un sot, ricana Basine. Et, lui saisissant le

poignet, elle le mena sous un grand chêne où se trouvait la tente de

Chrodielde.

Ragna dormait vautré en travers d’un vêtement écarlate, ses armes

éparses autour de lui. Ses longues mèches rousses s’entortillaient à la

chevelure brune d’une femme qu’on ne voyait pas, son bras blanc cachant

sa face.

Effrayé du spectacle pour celle qui le lui montrait, Harog balbutia,

tout frémissant d’indignation:

--Si Ragnacaire a violenté ta cousine, je le jugerai et le ferai pendre

aux branches du chêne qui leur sert d’abri.

Basine l’entraîna silencieusement plus loin, elle haussait les épaules.

--Garde ta colère pour la bataille, Harog. On n’a pas violenté ma

cousine et ce n’est pas le premier homme qui partage son sommeil... Où

sont tes chevaux?

Elle parlait d’un ton de cruelle insouciance, oubliant déjà cette honte.

Passivement, Harog alla dénouer la longe d’un cheval de poils clairs, un

alezan doré à crinière de feu, dont les moirures avaient les rutilants

reflets des boucles de Basine.

--C’est l’un des meilleurs coursiers de ton père. Le plus docile. Je te

le ferai harnacher dans son ancien harnais de guerre où tintaient des

boules de métal.

Basine examinait la bête, la flattant, heureuse et impatiente de

l’essayer.

--Écoute, dit-elle, subitement très douce, va me chercher une tunique,

des lanières de cuir pour attacher mes sandales, puis tu sonneras de la

trompe... Dans le tumulte du réveil, Ragna pourra se sauver sans être

aperçu...

--Est-ce possible? Est-ce possible? soupirait Harog, accablé de

confusion.

--C’est possible! répliqua froidement Basine, et on aurait tort de la

nommer abbesse à ma place. Tu es témoin que ce n’est pas son métier.

Lorsque le camp s’éveilla au bruit terrible de la trompe d’Harog, il y

eut un tel fracas d’armes et de cris qu’on n’entendit pas crouler un

bouclier sous la tente de Chrodielde. Ragna, se dépêtrant du manteau

écarlate, complètement dégrisé, fit un bond énorme, abandonnant toutes

ses richesses à sa princière amante. Il était venu la trouver, sur un

signe d’elle, en attirail de héros et s’enfuyait comme un voleur.

Chrodielde, un moment effarée, se tordit de rire, le voyant courir

presque nu vers la Pierre.

--Nous sommes des hommes, A-og! pensa-t-elle ironiquement, et, très

satisfaite d’en être quitte pour la peur, elle se leva, car il fallait

s’occuper des choses sérieuses...

La troupe s’avança en un ordre parfait conduite par deux jeunes

cavaliers merveilleusement beaux. On eût dit deux frères, l’un l’aîné,

très sombre de cheveux et de moustache, l’air taciturne, l’autre, le

cadet, imberbe, fluet, blond, évoquant l’image que la religion nous

peint de l’ange exterminateur. Derrière eux s’alignaient Ragna portant

un manteau d’écarlate en croupe; l’Aveugle-né, dont le dos pliait sous

le poids de la grosse Visigarde; Brodulphe-l’Adultère qui rageait de se

sentir étroitement lié par les bras de la jeune Isia, et

Boson-le-Boucher supportant Marconèfe.

Par front de quatre suivait le reste de la petite armée, des mendiants,

des religieuses, des criminels ou des pèlerins. Tous farouchement

décidés à combattre jusqu’à la mort, fanatisés par les yeux brûlants

d’Harog, dévoués aux rebelles sans trop savoir pourquoi. Cette troupe

semblait un pèlerinage allant honorer des lieux saints et y amenant de

pauvres femmes infirmes ayant bien besoin d’un miracle. Quelques-unes

pleuraient, se lamentant en toute sincérité. A la queue du cortège

marchait, oreilles basses, Méréra, dont une tête d’orfraie chassieuse

tachait l’échine blanche. La recluse lui pesait peu, Méréra étant aussi

forte qu’un homme, seulement ce paquet de pourriture incommodait la

favorite d’Harog de son atroce odeur. Quant aux six autres chiens

d’enfer, plus libres, ne portant que des gourdes au col, ils couraient

sur les flancs de l’armée prêts à vendre chèrement leur vie.

L’aîné des deux frères apercevant la porte de la cité de Poitiers dit

ceci:

--Nous allons passer pour des gens d’église ou être faits prisonniers

tout de suite, sans coup férir.

Le cadet répondit, dressant orgueilleusement la tête:

--Ce serait dommage, berger-sorcier, car nos lances sont finement

aiguisées. Aurais-tu le souci du trépas?

Harog répondit:

--Je n’ai crainte que pour celle que j’aime.

--N’a-t’elle point bonne tournure en garçon courageux et penses-tu

rougir de ton cadet?

Ils se sourirent tous les deux, trouvant pour la première fois une idée

de douceur à la réalisation de leur union dans la mort.

Devant la porte, prêt à la toucher du doigt, Harog emboucha sa trompe de

chasse et sonna au veilleur. Il était plein jour, mais les remparts

demeuraient clos. La ceinture de la ville ne se dénouerait pas

facilement si les veilleurs avaient reçu des ordres du comte Maccon.

Le soleil commençait à briller sur le haut des murailles, faisant

étinceler du givre. Ce serait une belle journée d’hiver sèche aux pieds

des chevaux et rafraîchissante pour les combattants vite en sueurs. Tous

les singuliers soldats de ces plus singuliers capitaines prenaient des

mines belliqueuses, pensaient aux trésors de la basilique: cellier

rempli, grasse cuisine, chaud logis où il serait voluptueux de reposer

ses membres perclus par les nuitées à la belle étoile.

Ils n’auraient pas reculé en présence du comte Maccon lui-même.

--Qui êtes-vous, les matineux? cria-t-on de la tour du guet.

--Des gens venant de loin pour embrasser les reliques de la basilique

Saint-Hilaire, déclara tranquillement Harog sa lance en arrêt.

--Vous êtes bien nombreux pour des pèlerins. Pourquoi avez-vous des

armes? Il y a trêve.

--Pour nous défendre contre les brigands de la forêt! répondit

railleusement le cadet d’Harog.

--Et ces femmes? Ce sont les vôtres! ajouta le veilleur, qui n’était

point d’une espèce crédule.

--Ce sont des filles de mauvaise vie qui ont le désir de faire

pénitence, vieux raisonneur! s’exclama l’archange blond dressant son

cheval debout contre la porte et le forçant à heurter des deux sabots.

Harog eut un geste d’effroi. Le veilleur passait maintenant un arc dans

une meurtrière.

--Basine, implora-t-il à voix contenue. Tu vas te faire tuer ou

désarçonner.

Le reste de la troupe, enthousiasmé par la cynique plaisanterie de la

fille de Chilpéric, éclata de rire. Seul Ragna ne riait pas, sentant

Chrodielde frémir de colère. La robe écarlate l’humiliait; elle aussi

aurait voulu, maintenant, monter un cheval de chef, mais elle ne

connaissait pas ce genre d’exercice, ayant vécu en nonne depuis sa

naissance.

Le noir coursier d’Harog, la croupe gênée par les ruées de l’alezan de

Basine, fit un écart, essayant de démonter son cavalier, mais celui-ci

prit la rêne de son voisin, remettant les deux chevaux à la raison d’une

seule poigne.

--Excusez mon jeune frère, dit-il, dissimulant un sourire. Il est novice

d’un couvent de moines et sans l’expérience du respect qu’on doit aux

hommes d’armes.

Le veilleur semblait parler à des gardiens de l’intérieur du rempart. On

se concertait. Donc on n’avait pas d’ordre.

--C’est trop de façon, dit encore Harog haussant la voix, pour

accueillir des pèlerins. Nous sommes pressés.

D’un coup de pointe, Basine heurta la porte étourdiment. Elle s’ouvrit

aussitôt. Trois flèches sifflèrent et des pierres jaillirent.

Il était bien interdit, en ce temps-là, de frapper à l’huis d’un rempart

les armes à la main, sinon l’on s’exposait aux représailles.

--Par le tombeau de Radegunde, on nous reçoit comme des chiens, rugit

Ragna de mauvaise humeur. Il faut que des chiens leur donne le mot de

passe. A-og! A-us! Gombaud, Gerbaud, Baos, Faos, Ouros, Néreus, allez-y

ferme, tenez bon... ce n’est que menu monde, après tout!

Les nobles bêtes partirent à fond de train, meute hurlante bousculant

les veilleurs surpris et les quelques habitants de Poitiers écoutant le

colloque par pure curiosité. L’un des gardiens, saisi à la gorge,

enfonça son couteau dans les flancs de Gombaud, mais Gerbaud, arrivant à

la rescousse, étendit l’homme sur la place durant que les veilleurs

lâchaient pieds.

La troupe, formée en triangle par ses chefs, pénétra comme un coin, fit

s’ouvrir la porte toute bâillante et les princesses entrèrent les

premières, Basine ferraillant de la pointe, folle à l’espoir du carnage.

Harog plongea sa lance dans un corps qui lui barrait la route, franchit

ses deux chiens agonisants, frémissant d’une rage soudaine.

Brodulphe-l’Adultère reçut le tranchant d’une hache sur la cuisse; la

femme qu’il portait poussant des cris aigus il crut que c’était elle

qu’on blessait et assomma son adversaire d’un coup de framée.

L’Aveugle-né, vociférant tous les noms de saints qu’il savait, faisait

de terrible besogne malgré Visigarde évanouie, et Boson-le-Boucher, le

couteau dans les dents, tapait sur les crânes avec une massue de chêne.

La ville se réveillait, les rues s’emplissaient de gens, les yeux gros

de sommeil, demandant des explications; les seuils vomissaient des

femmes révolutionnées criant aux armes et des hommes brandissant des

fourches. Quel était donc ce pèlerinage en attirail de guerre? Vient-on

prier les saints avec des lances et des massues?

Basine, le visage transfiguré, rose comme un jeune garçon ivre de son

premier vin, poussait son cheval sur des faces paisibles, piquait dans

le dos des bons marchands gras qui roulaient, pareils à des outres

crevées, ruisselantes de leur liqueur. La foule s’ameutait, puis se

dispersait, piétinée douloureusement par les chevaux qui se cabraient,

semblaient éperdument joyeux de retrouver la liberté de la tuerie.

Bientôt, il n’y eut plus de poitrines à défoncer ni de dos à fendre. Les

habitants de Poitiers, revenus de leur surprise, fuyaient vers la

demeure du comte Maccon pour donner l’alarme.

Harog put réunir ses hommes devant la basilique de Saint-Hilaire, dont

le portail demeurait fermé.

--Asile! cria Basine, qui se sentait tout aussi criminelle que les

meurtriers qu’elle traînait à sa suite.

--Asile, répéta la voix brève d’Harog, car il était important de se

mettre en sûreté avant l’arrivée des soldats de Maccon.

--Enfonçons le vantail, gronda Ragnacaire, furieux de ces manières

décentes succédant aux vociférations du combat.

--Il ne faut pas blesser l’évêque, déclara Basine, clerc chicaneur à ses

moments perdus, parce que nous en aurons besoin dans nos différends avec

Leubovère. (Et elle ajouta, la voix sonore quoique mesurée:) Évêque

Marovée, nous te demandons asile pour le bien de l’Église que nous

servons toi et moi.

Chrodielde s’exclama, impatiente de descendre de cheval:

--Ouvre-nous, car nous sommes de la race des oints du Seigneur, ô

Marovée.

La porte de la basilique s’ouvrit doucement, comme à regret:

--Que la paix de Dieu soit avec vous! balbutia un homme très pâle,

chauve et sans ornement sacerdotal, qui portait sur l’épaule droite un

pigeon irisé de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Il considérait gravement cette troupe de bandits encore échauffés par la

lutte, quelques-uns couverts de sang.

--Que voulez-vous, hommes cruels, et vous, femmes folles d’orgueil!

C’est ici la maison du silence et vous y introduisez le bruit de la

guerre?...

Harog sauta de cheval, s’inclina, la main sur son couteau.

--Évêque, dit-il respectueusement, je t’amène des princesses qui

désirent la justice. Ce ne sont que des femmes sans défense... Pour

nous, nous continuerons à les défendre si tel est ton bon plaisir.

C’était indiquer d’une façon très claire que les hommes seuls désiraient

garder la responsabilité des actes de violence, mais Basine se jeta aux

pieds de Marovée.

--Justice, dit-elle d’un ton ardent, justice pour tous, car ces hommes

sont braves si nous sommes coupables de les avoir entraînés dans notre

rébellion.

Chrodielde soupira:

--Ce sont de pauvres hommes, mais ce sont des hommes...

Ragna eut un geste d’acquiescement, faisant tourbillonner sa framée.

Marovée comprit à quelle sorte de gens il avait affaire et s’écarta.

--Vous êtes ici chez vous, car la maison de Dieu est la maison des

pécheurs. Souffrez pourtant que je vous cède la place, moi et mes

clercs... On ne peut servir deux maîtres sous le même toit. (A cet

instant le pigeon qui roucoulait sur son épaule s’envola effrayé.) Vous

le voyez, cet oiseau me montre mon chemin. Il va se reposer sur

l’ancienne demeure de Radegunde. Je vais l’y rejoindre.

Et il leur ouvrit toute grande la porte de Saint-Hilaire.

La troupe, au pas refréné de ses chevaux, s’engouffra dans l’église,

Méréra la dernière, tirant une sorte de loque lamentable qui geignait

des malédictions latines. Durant la course à travers la ville, cette

tempête de gens et de bêtes hurlants, le paquet de pourriture qui

s’appelait la recluse avait chu; la chienne, courageusement, le

rapportait à peu près intacte, les squelettes ayant la vie dure.

Marovée se retourna sur les degrés pour flatter le bel animal blanc et

ne put s’empêcher de grommeler:

--Quand les hommes sont aveugles, il faut bénir les bêtes charitables!

Dignement, Marovée se retira, la procession de ses clercs et de ses

esclaves filant en sens inverse de la bande des aventuriers.

Harog et Ragna barricadèrent immédiatement les vantaux renforçant les

verroux de pointes de lance.

L’audacieux coup de main ayant réussi, on pourrait souffler, il ne

restait plus qu’à se fortifier en supposant que les lois guerrières

vinssent à supplanter les lois religieuses. On constata qu’on avait

perdu deux mendiants, deux chiens et un cheval trop atteint pour espérer

le guérir. Il fut achevé séance tenante et jeté dans une crypte,

derrière un tombeau. Méréra étant sauve, Harog ne regretta point ses

chiens. Pour les mendiants, ils s’étaient sans doute détournés du droit

chemin de l’honneur. Chacun se mit donc en devoir de panser ses

blessures, puis de mener les bêtes aux écuries. Dans la fièvre de

l’action, Basine n’avait pas senti l’effleurement d’un trait, son front

saignait un peu. Chrodielde vint à elle, presque émue.

--Tu es blessée, ma cousine? dit-elle. Quelle imprudence d’avoir voulu

combattre comme un mauvais garçon... La belle abbesse que tu ferais, la

lance au poing?

--Ce n’est rien, répliqua rudement Basine, laisse-moi. Harog est allé me

chercher des herbes sèches dont il sait la vertu. Je ferai meilleure

abbesse que celles qui oublient leur vœu de chasteté, ma cousine.

Déjà les deux femmes se mesuraient des yeux, sœurs de communion devenues

rivales devant le succès de leur orgueilleuse entreprise. Alors

Chrodielde dissimulant son dépit s’empressa auprès du jeune athlète

Brodulphe-l’Adultère, lequel lui exhiba complaisamment sa blessure,

malgré son horreur des femmes nobles.

Au soir de cette mémorable journée, un festin bien supérieur en

délicatesse aux repas nocturnes de la Pierre fut servi en pleine église.

Les nonnes, suivantes des princesses, avaient repris leurs humbles

coutumes du cloître, faisaient la cuisine. Les unes, dans les caves, les

autres, dans les basses-cours, avaient pieusement préparé une orgie

digne de toutes les foudres célestes. Les tables du réfectoire mises

bout à bout se recouvrirent des nappes de l’autel et les torches de

cires destinées aux cérémonies du culte illuminèrent ces agapes rien

moins que chrétiennes. Une tonne posée sur le maître autel, masquant le

tabernacle, fut mise en perce, tandis que les pauvres créatures si

tendrement traitées par l’évêque Marovée: pigeons, poulets, canards,

agnelets, porcelets, s’étalaient, mortes, rôties, au milieu de

corbeilles de fruits secs, d’énormes fromages, y compris les produits

les plus fins des pâtisseries et confiseries des monastères. Marconèfe,

Helsuinthe, Famerolphe, Visigarde et Isia se multipliaient pour

complaire aux porteurs de besaces dont elles avaient remplacé les sacs à

malices en ce jour de brutaux corps à corps. Désormais en sûreté dans

cette forteresse de la basilique, qui contenait des provisions pour un

an de siège, elles allaient, venaient, plus légères de retrouver sous

leurs pieds nus les dalles sacrées d’un temple. Elles avaient vu leur

évêque céder son église à ces bandits. Elles honoreraient donc les

bandits comme des évêques et jamais repas de prélats ne se montra plus

somptueux. L’Aveugle-né levait les bras à la voûte, récitant les prières

de la Sainte-Croix par habitude de remercier le ciel en oubliant ses

propres péchés. Brodulphe-l’Adultère se réjouissait, quoique languissant

de sa blessure, de goûter au vin d’un prince de l’église.

Boson-le-Boucher, l’homme jaune, de robuste estomac, décidait d’avaler

un mouton tout entier. Quant à Ragna, feignant le dédain, il pillait les

fruits secs pour Chrodielde durant que Basine et Harog se parlaient à

voix basse dans le chœur.

Basine n’avait pas voulu retirer son costume de mauvais garçon et elle

portait un bandeau d’or, seul signe de distinction du cadet vis-à-vis de

l’aîné, Harog lui ayant dit en lui rendant son gage d’alliance:

--Il ne faut pas que tu paraisses plus pauvre que Chrodielde et puisque

tu veux conserver cette tunique d’homme, l’on se souviendra, en

regardant ton front bandé, que tu es doublement reine par la vaillance

et par le sang!

Elle, très pâle, secouait ses boucles fauves.

--Je ne veux pas quitter ce costume parce qu’il attire moins l’attention

des mâles. Cette nuit, tous nos gens seront ivres, Harog...

Le berger murmura:

--Je ne boirai que de l’eau, Basine. Ne suis-je pas là pour te défendre?

Une ombre solennelle les enveloppait. Sous le toit de l’église, un rayon

de lune, froid comme une couleuvre argentée, se glissait en ondulant

jusqu’au signe de la rédemption dominant l’autel. Les tombeaux des

saints les séparaient de la foule. Sur un degré de marbre, Harog

s’agenouilla.

--Basine, dit-il tendrement soumis, j’aime ta vertu plus que mon

bonheur, mais jure-moi que tu ne réserves pas ton corps pour un prince

que tu connais secrètement?

Elle se pencha sur lui, touchant ses cheveux noirs de ses lèvres, si

rapidement qu’il n’en ressentit qu’un effleurement d’aile.

--Voici l’unique baiser que je donnerai jamais à un homme, Harog. Je

veux être abbesse parce que mon corps est marqué pour l’éternelle

pénitence. Je prierai pour toi, mon frère, et si j’obtiens tous les

honneurs que je rêve, tu en auras ta part. Il ne faut pas demander à

l’aiglon de ramper sur le sol, aux louves de bercer des enfants... Ma

gloire sera peut-être de racheter, par l’abstinence de tout amour

terrestre, l’horrible souillure qui me fut infligée. (Sa voix sombra

dans un sanglot.) Ne sais-tu pas que, depuis les temps maudits, le démon

me visite... Il y a de cela dix années bientôt... et il m’envoie des

songes qui me donnent soif de sang fumant! J’ai l’envie de tuer, de

mordre... J’étouffe sous un poids énorme de chair et de fer... Harog! Le

démon habite mon âme et possède mes sens... comprends-tu?

--Tais-toi, _mon frère!_ Et il la ramena vers le festin, craignant

maintenant d’en ouïr davantage... car il connaissait bien ces nuits

effroyables où l’âme oublie qu’elle est d’essence divine pour arder vers

les voluptés démoniaques. A force de soumission, de tendre douceur, il

la guérirait peut-être... ou lui aussi mourrait de son mal... sans plus

se plaindre.

Cette nuit-là, tous les hommes furent ivres. Un seul demeura triste, les

yeux fixés sur une femme. Au plus bruyant de l’orgie quelque chose de

sinistre les dégrisa: l’emmurée du monastère de Radegunde, celle qui

n’avait pas de nom, tomba dans la tonne défoncée, tête en avant, ayant

voulu trop boire. On la retira vivante, mais on ne pouvait plus se

servir de ce vin empesté par une infecte odeur de pourriture. Hoquetant

de dégoût, ils s’endormirent pêle-mêle, les nonnes à côté des bandits,

une princesse dans les bras d’un porcher.

Basine, elle, gagna la chambre de Marovée, tandis qu’Harog, roulé dans

son manteau, se couchait sur le seuil entre son couteau et sa chienne.

Pendant que les rebelles installaient leurs quartiers d’hiver à la

basilique de Saint-Hilarius, en ayant chassé tous ses prêtres, Marovée

fit diligence pour instruire de ce scandale toute la chrétienté des

Gaules. Le saint et savant Gregorius de Tours ayant épuisé ses conseils

charitables, d’autres évêques s’émurent. Selon quelques-uns, il fallait

mettre le feu à ce repaire de brigands parce que le feu purifie, ou

prier le comte Maccon, seigneur de Poitiers, d’y amener ses soldats,

mais, selon Marovée, si on pouvait faire bon marché des bandits, il

était nécessaire d’épargner deux femmes notoirement apparentées aux

princes régnants. L’abbesse Leubovère avait-elle eu, pour ces illustres

tonsurées, les égards dus à leur naissance? Ne convenait-il pas d’en

référer à un tribunal sacré pour une cause sacrée?

La moitié des religieuses vivaient en dehors de leur monastère, les unes

mariées, les autres en plus vilaine posture. Guntchramm, qui avait reçu

les deux cousines, faisait la sourde oreille quand on le priait de

donner son avis. Childebert se taisait également. Userait-on de la

répression séculière ou leur adresserait-on tout d’abord les sommations

de l’Église? Marovée se tourmentait affreusement de cette affaire et

toute la ville bourdonnait de colère autour de la basilique fermée aux

œuvres de piété. On se chuchotait, les mains en cornet sur les oreilles,

les noms de ces trop fameux chefs de bandes: Harog, Ragnacaire, et leurs

titres de berger-sorcier, de chasseur de loups ayant déjà délivré la

population d’un grand péril. Ils passaient pour doués d’une puissance

surnaturelle, charmant d’un même geste ensorceleur les loups enragés et

les belles héritières des princes francs. Le seigneur Maccon, attendant

des ordres, pensait philosophiquement que cela devait mal finir.

Durant une lune on pleura, pria, protesta, chicana sur les textes

canoniques, puis un clair matin d’hiver cinq ou six évêques en grand

apparat, porteurs de leurs évangiles et de leur droit canon, s’en

vinrent frapper au porche de Saint-Hilaire dans la louable intention

d’admonester ces filles. Ils s’entouraient de leurs diacres, de tous les

clercs, dans un pompeux cérémonial pour mieux disposer en leur faveur

les esprits bourrelés des coupables, mais ils y perdirent leur latin. Ce

repaire de bandits venait justement de s’enrichir d’un nouvel hôte et,

en réponse à leur sommation, ils ne perçurent que les éclats de rire,

les blasphématoires vociférations qui le sacraient défenseur de ces

femmes.

Marovée grelottait sous ses habits d’or tissus plus roides que chauds.

--Songez, seigneur, disait-il à Saffarius, évêque de Périgueux, frappant

résolument du poing, qu’ils sont là près de cinquante déterminés à tout!

--Alors, fit Nicasius, évêque d’Angoulême, nous aurions sagement agi en

nous adjoignant les soldats du comte de Poitiers. Si nous essayons de

toucher les gens au travers d’une porte nous les toucherons peu et,

d’autre part, comment forcerons-nous ces lourds vantaux de chêne?

Saffarius s’apprêtait à frapper une troisième fois lorsque brusquement

le nouvel hôte, bandit fameux qu’on appelait Childéric le Saxon, leur

ouvrit la basilique et tous les évêques, scandalisés, s’aperçurent qu’il

était ivre.

Le meneur de louves · 第 22 / 36 题