GRÉGOIRE DE TOURS

Ragnacaire, l’ancien gardeur de porcs, pénétrait sous la voûte du

monastère pour la première fois depuis qu’il gardait des chevaux.

L’automne s’achevait dans une série d’orages qui ravinaient les libres

écuries de la forêt. On ne pouvait plus tenir les hommes immobiles au

fond des cavernes et les bêtes souffraient de la froideur des nuits

pluvieuses. D’ailleurs, hommes et bêtes sachant maintenant leur métier,

il fallait bien se décider au combat, puisque les grands chefs

militaires, à bout de ressources, ne risquent pas mieux.

Ragna, l’envoyé de son supérieur Harog le Sorcier, venait pour prendre

les ordres de Basine. Admis enfin au conseil de guerre il sentait son

importance.

Il portait, précieusement roulé dans sa poitrine, un brin de paille et

un fer de lance noués d’un galon d’or qu’il montrerait de loin à la

fille des rois. Elle dirait oui ou non, d’un signe que le sorcier Harog

interpréterait en faveur de l’une ou l’autre alternative, mais lui,

Ragna, ne faiblirait point devant l’éclair de ce regard de princesse

qu’on lui avait dit flamber de tant d’orgueil. Ragna se sentait digne

d’un pareil message. Vêtu comme un soldat, il montait fièrement la rampe

des cloîtres faisant sonner sur les dalles la pointe d’une framée

monstrueuse dont le tranchant mesurait six pouces. Les mèches rousses de

ses cheveux, lui balayant la face, masquaient la nuance de ses yeux. Il

s’était foncé les joues avec de l’argile de briquetier et un jus d’herbe

brunissait ses bras puissants, jadis plus maigres au service de

Leubovère. Qui oserait reconnaître pour un ancien gardeur de porcs cet

homme d’aspect plus redoutable que les gens d’armes de Maccon, comte de

Poitiers? Avait-il seulement jamais mis le pied à l’intérieur du

monastère du temps de son servage? Dès la porte de clôture des

appartements religieux, il fut étonné de ne rencontrer aucune esclave.

Sur son passage, de vieilles nonnes se voilèrent d’épouvante.

Comme il allait franchir le seuil de la chapelle, trouvant à toutes

choses un air d’abandon, il se heurta brusquement à une nonne, plus

vieille encore, tâtonnant de la béquille dans l’obscurité. Il s’arrêta

saisi de respect. Oui, c’était bien là leur abbesse, la dame de

Leubovère elle-même, celle qu’on appelait dans tout le Poitou la riche

marchande de blé. Elle se traînait douloureusement, les jambes

emmaillotées, les vêtements malpropres, le voile déchiré, des traces de

cendres sur sa tête, le visage ravagé par la maladie. Autour d’elle

flottait l’odeur âcre d’une salle où l’on n’entrait plus, un vague

relent de l’encens passé mêlé à la senteur des moisissures. Des toiles

d’araignées décoraient l’autel où l’on ne chantait plus de messes et la

châsse de la Vraie Croix, naguère étincelante de cires allumées,

s’accroupissait dans l’ombre d’un caveau comme un cercueil maudit.

--Qui êtes-vous? demanda Leubovère d’une voix tremblante.

Elle tenait le battant du portail contre elle, crispant ses mains molles

sur le verrou, prête à se barricader si l’homme du roi lui voulait

courir sus. Ce ne pouvait être qu’un envoyé du roi Childebert, ce

guerrier magnifique!

Alors Ragnacaire se remémora tout ce qu’il devait dire pendant qu’elle

ajoutait:

--Je demeure soumise aux volontés de mon évêque, le Seigneur Marovée,

qui m’a enjoint de garder ma maison.

--Je suis envoyé par un prince pour te saluer de sa part. Une sainte

abbesse n’a rien à craindre de ma framée. Rassure-toi.

--Quel prince? murmura Leubovère, dont l’accent balbutiait comme celui

d’un enfant de chèvre. Est-ce du roi Guntchramm ou du roi Childebert? Je

ne relève que de Dieu et mon âme ne songe point aux cruautés des hommes

tant que Marovée me protège. Je reste ici selon mon droit, qui est le

droit divin.

Ragna regardait, au travers de ses mèches rousses, cette infirme toute

tremblante prononçant des paroles de dignité. Il s’agissait de gagner du

temps, car il ne comprenait rien à son langage ni à sa posture de femme

effrayée qui s’attend aux pires événements. La sainte abbesse avait peur

et elle ne semblait pas protégée. Pourquoi les portes de clôture

étaient-elles restées ouvertes? Pourquoi ne rencontrait-on que des

nonnes chevrotantes, les jeunes, en une saison, avaient-elles vieilli si

vite? Et pourquoi le chemin de ronde, où l’on voyait flotter des voiles

de lin au printemps, s’encombrait-il tellement de ronciers et d’avoines

folles? Le jardin paraissait complètement désert. Il y régnait partout

un silence mortel.

--Je suis, répondit Ragna, un soldat de Chilpéric envoyé vers toi avec

l’ordre de te présenter les vœux d’un père pour sa fille. Si tu ne peux

me laisser parler à Basine à cause de la règle, permets-moi seulement de

lui faire mon salut derrière la grille de sa cellule. Je n’apporte rien

de défendu et s’il te convient d’ordonner qu’on me fouille...

--Je ne tiens pas à savoir ce que tu apportes, grommela Leubovère,

hostile à tout message royal. Soriel, ma servante, va te fournir de quoi

te reposer, puisque tu arrives de loin.

L’abbesse désirait, elle aussi, gagner du temps. De ses petits yeux

rougis elle vrillait le grand soldat, cet homme robuste aux armes

imposantes. Il fallait cependant lui répondre.

Ragnacaire ne se souciait pas de passer devant la servante Soriel, qui

le connaissait mieux que Leubovère, lui ayant jadis payé ses gages. Il

fit le délicat.

--Abbesse, je n’ai point besoin de me reposer. Il me faut voir Basine

sur-le-champ, car mes compagnons sont pressés. Nous ne pouvons différer

notre départ pour le camp. Tu me fais un honneur que je ne mérite pas.

Je ne te demande qu’une chose: contempler de loin ta brebis préférée,

afin que je témoigne de sa bonne mine.

Leubovère laissa échapper un mouvement de colère.

--As-tu voulu nommer ma louve rugissante! s’écria-t-elle, toute vibrante

d’indignation. Puis elle reprit à voix basse:

--Celle que Chilpéric a mise au monde, n’est-ce pas! Va donc dire à ton

maître que l’abbesse Leubovère n’a plus qualité pour garder les bêtes

échauffées de mâle rage.

Et elle frappa de sa béquille les dalles du cloître qui rendirent un son

lugubre. Ahuri, l’envoyé d’Harog comprenait de moins en moins.

--Si vraiment tu es un soldat de Chilpéric, murmura l’abbesse, je veux

bien t’annoncer l’effroyable nouvelle...

--Elle est morte! s’écria Ragnacaire terrifié, en songeant au désespoir

d’Harog.

--Plût à Dieu, déclara Leubovère... mais entrons dans la chapelle, car

je ne me soucie pas de me confier à cette emmurée qui nous écoute

là-bas.

Elle entraîna Ragnacaire, lui serrant le bras fortement.

Dans cette obscurité religieuse, le messager d’Harog eut un regret de

détresse. De quoi serait-il juge et qu’allait-il entendre! Le souvenir

des scènes de la forêt lui remontait au cerveau. La sauvage saison des

libertés disparaissait sous les ombres de ce cachot, de cet endroit

bénit où des recluses priaient pour les péchés des hommes. Et le pauvre

Ragna sentit courir sur ses larges épaules comme des frôlements de

chauves-souris.

L’abbesse poussa un profond soupir, souffla et toussa.

--Cette année de malheur je n’ai pu engranger ni vendanger, mon ami, à

cause de la grêle et des orages. Si tu viens avec des idées pillardes,

tu sauras, dès maintenant, que nos celliers et nos greniers sont vides!

Puis-je te croire sur serment? Tu es devant Dieu?

Elle s’assit péniblement sur les marches de l’autel, sa béquille à ses

pieds. Ragna tira de sa poitrine des objets qu’il y remit après en avoir

ôté un lacet brillant.

--Ceci, dit-il, est un bandeau royal de la maison de Chilpéric. Je jure

devant ton Dieu que je ne mens pas.

Leubovère repoussa d’un geste d’horreur le galon doré.

--Je le reconnais... elle en portait de semblables. Assieds-toi! Je

n’oublie pas les devoirs de l’hospitalité. Prends ce billot, là-bas,

près de la châsse. J’ignore ton dessein, mais j’ai des comptes à te

rendre. Basine et Chrodielde sont parties de chez moi. Aidées de jeunes

filles qu’elles ont eu l’audace de relever de leurs vœux, elles ont

brisé les portes de clôture une nuit et se sont enfuies au nombre de

quarante dans la forêt, prenant la route de Tours pour aller plaider

leur cause auprès du savant Gregorius, évêque de cette ville. Il y a de

cela bientôt cinq lunes. J’ai caché tant que j’ai pu cette honteuse

désertion des servantes du Christ, mais tu m’interroges au nom de ton

roi qui est le père d’une des rebelles... je t’instruis. Dans la ville

de Poitiers personne d’autre que notre évêque et le seigneur Maccon ne

sait mon malheur. Une lettre du saint Gregorius de Tours à Marovée

l’avertit que Chrodielde est partie pour la résidence du prince

Guntchramm. Ce que veulent ces filles de Satan est la pire injure pour

moi. «Nous sommes reines et nous ne rentrerons pas dans notre monastère

que l’abbesse n’en soit premièrement chassée.»

Elles ont fait la route sans la commodité d’aucun cheval, partant par

une belle nuit de lune; elles ont eu, les jours qui suivirent, des

pluies torrentielles et cependant elles sont arrivées saines et sauves

chez leurs parents, comme soutenues par les ailes des mauvais anges. A

ce moment même, elles errent au milieu de toutes les embûches du siècle.

Elles sont sollicitées par les tentations mondaines, quelques-unes, si

tendres encore dans le mal, vont s’engager certainement dans les liens

du mariage, d’autres plus hardies succomberont à l’épreuve des plaisirs

défendus, car elles sont toutes et pour toujours déshonorées. (Ici

l’abbesse Leubovère se couvrit le front de ses grandes manches.) Que

leur ai-je fait? Où est mon crime? Je te le demande, ô homme d’armes,

ajouta-t-elle en étouffant ses pleurs.

Ragnacaire l’écoutait, pétrifié, tourmentant le bois de sa framée. Ce

qu’on lui disait ne ressemblait point à son message. Il était venu dans

la ferme intention de déclarer la guerre et il trouvait la maison

déserte, une religieuse vieille et malade pleurant sur des ruines! Harog

s’était-il trompé autrefois en voyant des recluses martyres au lieu et

place de ces révoltées batailleuses qui brisaient les clôtures,

sautaient les murailles d’une forteresse et couraient, tout voile en

arrière, le long de la grand’route? On leur préparait des défenseurs et

au moment de donner l’assaut on apprenait que ces faibles victimes d’une

règle trop sévère avaient elles-mêmes brisé leurs chaînes!

--Ma mère, affirma, Ragna, s’attendrissant malgré le sang dont il

s’était souillé en leur honneur, j’ai compassion de ta misère et ta

douleur me pèse. Si je t’ai bien comprise, il y a cinq lunes déjà que

Basine et Chrodielde t’ont quittée... au temps de la Pâque.

L’abbesse eut un hochement du front.

Ragna respirait difficilement. Cette ombre de l’église commençait à lui

glacer les veines. Des reflets pâles couraient autour de la châsse au

fond du chœur et luisaient en gestes de fantôme sous un linceul. Il ne

voulait pas se montrer brutal, mais il aimait mieux s’en aller puisque

aussi bien sa mission se terminait là. Basine, oubliant la ferveur

d’Harog ou méprisant sa chétive naissance, chargerait des viguiers de la

besogne... Une fille de roi ne confie pas sa défense à un berger, fût-il

sorcier! Harog le comprendrait aisément.

--Il y a déjà un été, murmurait Ragna, écartant ses cheveux roux,

essayant de se souvenir d’une nuit toute pareille où il y avait des

fantômes rôdant, des femmes voilées... et des ombres épaisses, les

ombres du sommeil ou de la mort...

Tout à coup il fit un cri.

--Je les ai vues en rêve, je les ai vues... dans la réalité. Une nuit

que la fatigue me liait les membres. Elles passaient sur la route de

Poitiers à Tours... elles allaient traînant des voiles, ou du

brouillard... Il y en avait une qui était rousse, car sa chevelure lui

faisait une couronne, et une autre qui était brune, très belle...

Il s’arrêta, effrayé de son aveu, baissa la tête, inspectant d’un œil

anxieux les coins sombres de la chapelle. Plus superstitieux depuis

qu’il avait tué, il s’imagina que le Dieu de l’abbesse lui donnait

l’ordre de se confesser tout haut:

--A-og! rugit-il, par nos chiens, je ne vais pas coucher dans cette

église qui sent le cadavre!

Leubovère, effrayée à son tour, se leva en soufflant.

--Comment as-tu rencontré ces nonnes... au camp de Chilpéric. Tu m’as

donc menti, soldat!

--Je ne suis pas un saint, l’abbesse, répondit rudement Ragna, et je

n’ai pas le temps d’écouter tes histoires. Celui qui m’a envoyé m’avait

chargé de saluer la fille de Chilpéric. Puisqu’elle l’a oublié, il

l’oubliera. Nous sommes des hommes!

Et Ragna, exaspéré en songeant qu’ils volaient des chevaux pendant que

les nonnes allaient à pied jusqu’à Tours, se dirigea vers la porte de la

chapelle.

--Que Notre Seigneur Jésus-Christ te pardonne tes mauvaises intentions,

gémit Leubovère. Serais-tu un soldat pillard? Tâche de te souvenir, toi,

que mes greniers et mes caves sont vides. Quel que puisse être le maître

qui t’envoie, dis-lui que l’abbesse du couvent de Radegunde n’a même pas

pu t’offrir un gobelet de vin, car Soriel, ma servante, n’en

découvrirait pas une goutte à ton usage. Nous traversons de dures

épreuves!...

Ragna descendit deux marches. Une sueur froide lui mouillait les tempes.

Il avait beau être un homme, un sauvage que son amitié pour Harog

damnerait, il n’en redoutait pas moins les maléfices d’une vieille

abbesse.

--D’un coup de ma framée, j’en ferai mille morceaux! grondait-il

intérieurement, et il allongeait le pas sans vouloir regarder derrière

lui. Il allait sans trop choisir son chemin. Quand il fut au milieu du

verger plein de tombes, il s’orienta, leva sa framée pour abattre

puérilement une branche de rosier.

--Je suis dans le jardin des morts. Par où passerai-je! Il n’y a plus

que des murailles.

L’abbesse avait refermé la porte de son oratoire, ne se souciant pas de

s’exposer aux brutalités de cet irritable étranger. Aucune esclave ne

paraissait... c’était la solitude dans un cimetière.

Alors Ragna, dont les oreilles bourdonnaient, entendit très

distinctement une voix l’appelant du fond des entrailles du sol.

--Où vas-tu? Si je prends mon épée qui est la foudre, si je prends en

main le jugement: je me vengerai de mes ennemis et je leur rendrai haine

pour haine!

Il perdit le peu de raison qui lui restait et bondit comme un lion en

vociférant des blasphèmes.

Une servante arriva, grande fille maigre à tête rase, de visage triste.

--Tu as troublé les prières de notre recluse, l’homme d’armes. Que te

faut-il?

--C’est une nonne qui m’a parlé, Soriel?

Il avait reconnu l’esclave favorite de l’abbesse, cette étrange créature

qu’on aurait prise pour un homme tant elle était forte.

--Tu sais mon nom? dit Soriel étonnée, et elle se mit à examiner

attentivement Ragna.

Il balbutia, très embarrassé:

--Où est cette recluse qui parle du fond des tombes?

Soriel haussa ses robustes épaules et, désignant la muraille d’enceinte:

--Là, et s’il plaît à Dieu elle rachètera en jeûnant les péchés de

celles qui sont revenues aux vanités du monde. Il faudrait emmurer

toutes les femmes pour en obtenir fidélité... Toi, Ragnacaire, va-t’en!

Ta présence ici est une honte. Un porcher n’a pas besoin d’un harnais de

guerre... pour trahir. A tes porcs, Ragna!

Cela fut dit d’un ton tellement dédaigneux que Ragna brandit sa framée,

oubliant toute prudence. Mais d’un vigoureux revers de bras Soriel le

repoussa.

--A tes porcs, Ragnacaire, passe notre seuil, entends-tu, pour la

dernière fois! Tu viens de la part de Satan. Et je sais, à présent, qui

a volé nos bêtes les plus grasses.

Ragna, paralysé par la surprise de constater tant de virilité chez une

femme, se laissa mener jusqu’au seuil. Là, d’un simple effort, Soriel

lui claqua la porte sur les reins.

--A-og! A-us! fit Ragna, tout étourdi. Je sors de l’enfer! Quel est ce

saint asile où les morts vous menacent et où les femelles ont la poigne

d’un mâle? Je suis moulu.

Très honteux de sa défaite, Ragna dégringola le raide sentier des roches

en dissimulant sa framée derrière son dos.

Il existe des lieux maudits qui se défendent tout seuls en inspirant la

frayeur aux plus vaillants caractères, pensait-il.

Ce ne fut qu’au crépuscule que Ragnacaire rejoignit leur troupe près de

la caverne des sapins, l’endroit le plus caché de la forêt. Les

mendiants dormaient. Les brigands jouaient aux dés.

Harog, impatient, se précipita vers lui avec des yeux de fièvre.

--Tu l’as vue? demanda-t-il, la voix basse et ardente.

Ragna laissa tomber sa framée d’un geste désolé.

--Je n’ai vu qu’une vieille avare pleurant ses trésors perdus et des

tombes! Mais le démon rôde là-dedans sous la forme d’une femme dont les

bras sont ceux d’un puissant guerrier. Je crois la forteresse

imprenable.

--Et elle, Basine, la princesse que nous voulons servir?

Alors, Ragna raconta mélancoliquement ce que l’abbesse Leubovère lui

avait dit au sujet de la révolte des nonnes. Il rappela leur songe

bizarre sur la Grande Pierre, le soir du rapt des chevaux neustriens.

--Ainsi, murmura Harog bouleversé, c’était bien elle, Basine, qui

marchait en tête de leur procession blanche. Nous n’avions pas rêvé,

Ragna, et nous aurions dû les suivre au lieu de nous reposer!

--C’était bien Chrodielde, la belle femme brune que je ne reconnaissais

pas. Elles sont dans la ville de Tours, peut-être plus loin, cherchant

fortune auprès des rois leurs parents...

--Car nous ne sommes, nous, que des bergers, malgré que nous ayons tenté

un crime de rois: faire la guerre! ajouta le pauvre Harog, serrant les

poings avec une rage désespérée.

Et il y eut, dans la nuit des sapins, un sanglot d’homme.

Cette année-là, dès la clôture des fêtes de Pâques, il était tombé une

si énorme quantité de pluie mêlée de grêle que, dans l’espace de deux ou

trois heures, les moindres creux des vallons semblaient être devenus les

lits de grands fleuves. Des arbres ne fleurirent qu’en automne et

produisirent des fruits avortés. Au neuvième mois parurent des roses

couleur de sang. Les rivières et les ruisseaux grossirent outre mesure,

en sorte que, se répandant par-dessus leurs bords et couvrant des lieux

que d’ordinaire ils n’atteignaient jamais, ils causèrent aux terres

ensemencées un dommage qui ne fut pas peu de chose.

Ces phénomènes avaient rendu la troupe d’Harog toute semblable à une

bande de loups. D’abord habitués aux exercices faciles, aux victuailles

abondantes, aux festins nocturnes quand la chaleur humide se développait

partout comme une langueur de fièvre, ils se rongèrent de dépit au fond

des cavernes durant les nouvelles pluies de l’automne.

--Pourquoi, disaient-ils, nous tient-on en haleine sur ce couvent de

nonnes et cette basilique de Saint-Hilaire? Les riches sont aussi

pauvres que nous maintenant et si nous voulions piller à la Sainte-Croix

nous ne trouverions plus aucun trésor. L’abbesse, tout avare qu’elle

puisse être, a dû manger son grain! Et le bruit court que ses jeunes

ouailles affamées se sont enfuies du bercail pour chercher ailleurs leur

provende. Alors, rejetons-nous sur les marchands qui traversent la

forêt. Il faut vivre ou nous serons saisis par les gens d’armes du

seigneur de Poitiers et les soldats du camp de Chilpéric.

L’Aveuglé-né, chef des mendiants, parla au nom de ses malades.

Boson-le-Boucher, l’homme jaune, déclara que des esclaves avaient

l’envie de retourner chez leur maître, aux risques des pires tortures.

Brodulphe-l’Adultère ne suffisait plus à la garde des chevaux, dont

quelques-uns boitaient d’une carie au pied.

Il fallait aviser promptement ou la petite armée qu’on avait formée à

grand’peine se dissoudrait, fondrait sous les averses comme les récoltes

de ces campagnes malheureuses.

Dieu voulait pousser aux enfers ces damnés promis à Satan depuis

certaine nuit de pleine lune. A moins que les ténébreuses puissances des

forêts eussent le mystérieux dessein de les engloutir tous sous un

éboulement de rocs.

--Il faut prendre un parti, décida Ragnacaire un soir. Nous ne pouvons

redevenir, toi simple chasseur et moi simple berger. Que ces hommes nous

abandonnent et nous serons pendus aux arbres qui nous abritent en ce

moment. On fera de nous un exemple pour les voleurs à venir.

Harog hésitait. Il attendait, espérait un retour de ces nonnes qui

cherchaient des gens d’armes et se feraient sûrement excommunier en les

cherchant. Les murmures des esclaves ne l’intimidaient point.

Aller à Tours serait téméraire. La ville contenait des soldats en plus

grand nombre qu’à Poitiers. Demeurer dans les bois en rêvant d’y

rencontrer ces femmes égarées n’était que folie furieuse.

Pressé par la troupe tout entière, Harog demanda encore un jour de

réflexion en la solennelle présence de la Grande Pierre.

--Nous nous ferons massacrer quelque soir d’orage, répétait Ragna, dont

l’âme semblait torturée par toutes les superstitions de la peur.

Harog se roula dans son manteau, appuya sa tête lourde sur les flancs de

sa chienne et ne répondit rien. Il se sentait accablé par les dieux

gaulois qu’il avait eu l’audace de braver, lui le chétif enfant de la

nuit impure.

Mais la Grande Pierre lui envoya, de nouveau, un songe extraordinaire,

qu’il fut bien forcé, une fois encore, de reconnaître pour la très

convaincante réalité.

Il dormait enveloppé de peaux de mouton qui ne le garantissaient point

de l’humidité des mousses. Des gouttes de pluie chues des branches

mouillaient son front déjà moite de sueur. Il reposait confiant en la

vaillance de sa chienne, car Ragna, écroulé près de lui, sans armes,

n’était plus qu’une loque rousse, toute tordue par les coliques de

l’effroi, lorsqu’il entendit gronder, au loin, le tonnerre et aussitôt

le grondement de sa chienne lui répondit.

--Voici qu’il tonne de nouveau! Qu’allons-nous devenir? pensa le chef

des vagabonds qui se couchait maintenant à la belle étoile, redoutant

les entreprises de ses gens surexcités. Qu’as-tu donc, Méréra, prends-tu

la peur du dieu à ton tour?

Ragna soupirait profondément, mais ne se réveillait point.

La chienne, d’une brusque détente de ses quatre pattes blanches, se mit

debout, culbutant presque son maître. Quelqu’un venait. Elle flairait un

danger certain, car on ne la leurrait point de vaines paroles. Le

tonnerre et tous les dieux du monde ne sauraient l’effrayer plus qu’un

passant de chair humaine. Quelqu’un passait, entrait dans la zone sacrée

de la Grande Pierre, et ce n’était ni un mendiant ni un voleur.

Ragna se réveilla maugréant, se retourna du dos sur le ventre, tandis

que son compagnon, saisissant sa chienne par son collier de cuir:

--Tais-toi, Méréra! Je suis averti. Ne te lance pas contre l’assassin,

car il t’en cuirait.

Harog lirait son couteau, ses yeux luisants de vaillance. Mieux valait

disputer chèrement sa vie puisqu’il espérait toujours la revoir...

Esclave de cette Basine traîtresse, il ne se déliait point de son

serment parce qu’elle était parjure.

Devant lui, par le sentier menant à la ville, apparaissait une ombre

grise; elle se mouvait dans un lent balancement comme un haillon que la

brise pousserait. Il pleuvait de grosses gouttes qui faisaient plus de

bruit que ses pas. Et du front pâle de ce berger-sorcier coulaient aussi

de grosses gouttes... il frissonnait, malgré lui d’une horreur

surnaturelle. Ragna ouvrant les yeux se signa d’instinct.

--Qui va dans la nuit sans parler? demanda-t-il d’un accent rauque.

Et, très bas, une voix semblant sortir des entrailles de la terre, lui

répliqua, comme à l’oreille:

--Si je prends mon épée qui est la foudre, si je prends en main le

jugement, je me vengerai de mes ennemis et je leur rendrai haine pour

haine.

A ce même instant un éclair sillonna les nues, les arbres parurent d’or

vert et un jet de soufre illumina l’effroyable fantôme pendant que

Méréra hurlait à la mort.

X

Cette recluse, ayant brisé la porte de sa cellule pendant la

nuit, sortit du monastère et alla trouver Chrodielde, se

répandant, comme elle l’avait fait d’abord, en une foule

d’accusations contre l’abbesse.

Le meneur de louves · 第 19 / 36 题