L’aube en blanchissant le ciel perçait le dôme de la forêt de ses
flèches brillantes. Ragnacaire s’avança hors de la grotte, le visage
inquiet, cherchant à reconnaître l’astre. Était-ce le jour? Était-ce la
lune? Il avait trop dormi et son sang épais lui brouillait la vue. Harog
n’allait-il pas lui reprocher sa lourde paresse? Harog qui méditait une
grande expédition! Il se tourna du côté de son compagnon dormant encore
à poings fermés sans aucun souci de l’aube, la tête appuyée sur les
flancs de sa chienne Méréra.
--A-og! A-us! grogna Ragnacaire dont c’était la coutume de s’éclaircir
la voix par des jappements.
Méréra dressa les oreilles, mais ne bougea point, craignant d’éveiller
son maître et elle regarda l’autre, le gardeur de porcs, d’un œil
oblique, très méprisant. Elle restait couchée, plus blanche que la
blancheur matinale, au fond de leur antre où elle mettait une lueur,
s’étalant avec la volupté d’une bête qui se sait belle et préférée,
offrant son ventre soyeux au repos de l’homme pauvre, du berger, lequel
dormait dans sa fourrure comme entouré d’un manteau royal.
Harog étendu, paupières closes, paraissait calme. Ses lèvres riaient,
retroussant ses moustaches brunes: il devait rêver de la grande
expédition; peut-être voyait-il Basine debout entre les bras de la croix
de pierre de sa prison, prête à s’envoler jusqu’à leur caverne. Pour
lui, il ne reviendrait à elle que les épaules chargées de butin. Il
tiendrait son serment. Il saurait se battre... il tuerait!...
--Méréra! gronda plus fort l’impatient Ragnacaire.
La chienne, redoutant la brusquerie du compagnon Ragna, tira sa langue
rose, souple et courbe comme une flamme, lécha le front du dormeur, se
penchant sur lui en tendre amoureuse.
--Nous serons là! répondit Harog, s’éveillant de son rêve héroïque.
--Nous y serons! A-og! rugit Ragna, soudainement joyeux.
Méréra eut un aboi de satisfaction, devinant que le maître approuvait
son manque de respect. De loin, hors de la grotte, on entendit clamer
six gueules vigilantes. Toute la troupe, à l’unisson, se félicitait de
vivre. Harog, ses mèches noires emmêlées aux longues soies pâles de la
chienne, semblait réfléchir.
--Nous arriverons près du camp dans le moment où les soldats prennent
leur nourriture, expliqua-t-il, suivant son idée pendant que Méréra
battait de la queue et faisait voler le sable. Les gardiens ne
s’occuperont plus de leurs bêtes. Alors, nous approcherons...
--Nous étranglerons les gardiens et nous nous emparerons de quelques
bons chevaux, déclara Ragna triomphant.
--De tous les chevaux! fit Harog vivement. Il nous les faut tous.
Bouche béante, Ragna admirait son chef, car ce berger sorcier était
vraiment né le chef. Comment, à leur tour, pourraient-ils nourrir tous
ces chevaux? Le gardeur de porcs n’osait pas le demander, mais il
pensait bien que cela mûrirait en son temps.
--Je vais donc préparer nos provisions, dit-il, se soumettant d’avance
aux plus humbles nécessités.
La grotte était vaste, toute tapissée de sable pur, tendue des peaux de
loups de l’hiver, garnie de sacs de cuir pleins de pains et de viandes
fumées. Ragna ouvrit un sac, posa sur une pierre plate qui leur servait
de table à manger un quartier de chevreau rôti, des galettes, une petite
outre de vin. C’était un jour! On ne ménageait rien, car les hommes ont
besoin de force pour entreprendre d’aussi grandes chasses. La victoire
dépend quelquefois d’une âpre liqueur fermentée. Ragna contemplait
l’outre en la caressant du doigt.
--Le sang de nos ennemis est là-dedans, A-og!
--Nous n’avons pas d’ennemis, Ragna, murmura le berger croisant ses
jambes sous lui et se taillant un large morceau du rôti. Où as-tu trouvé
ce chevreau? Il est cuit à point.
--On me l’a donné au monastère pour mes derniers gages. Il m’a fallu
dire que je partais.
--Tu n’as pas dit plus?
--Mes porcs sont en sûreté. Ils m’attendront à l’étable.
--Il nous faudrait tous les porcs! songea le berger qui rongeait un os.
Méréra s’insinua doucement et prit l’os.
--Pourquoi tous les porcs? demanda Ragna, laissant tomber son pain.
--Il sera utile de nourrir nos gens, notre armée. Comprends-tu?
La clarté du matin glissait maintenant jusqu’aux deux compagnons et
faisait luire les yeux ardents de Méréra. Elle prit également le pain de
Ragna, mais d’une gueule moins délicate. La grotte s’illuminait peu à
peu. Un vent froid secouait le rideau des ronces de son entrée. Assis
devant l’ouverture du palais de Méréra, les six chiens attendaient qu’on
daignât s’occuper d’eux après le repas de la reine.
--Nous irons dans les carrefours appeler des mendiants. Il y a des serfs
qui se sont révoltés ou enfuis, des maîtres plus pauvres que leurs
esclaves parce que, durant les guerres de Neustrie, on a brûlé leur
maison. Je connais ceux-là.
--Tu ne les a jamais vus, Harog?
--Il n’est pas besoin de voir pour savoir, dit Harog buvant, la tête
renversée.
Méréra, d’un coup de dent, saisit le chevreau.
--Chienne de Satan, s’exclama Ragnacaire. Un si fin morceau pour ton nez
de fouine!
--Laisse, Ragna, laisse! Il convient de bien manger aujourd’hui car
demain chacun de nous aura cruellement mordu. Les dents doivent
s’aiguiser d’abord. Laisse venir tous nos chiens et qu’ils aient tous de
la bonne viande fraîche, les plus vieux les premiers.
Méréra, qui se trouvait la plus jeune, ayant fini le chevreau, Ragna dut
éventrer un sac de viandes fumées pour les autres. Ce fut un solennel
repas. Les os craquaient, avec un bruit de blé sous la meule. On sentait
que ces animaux, fiers de leur importance, comprenaient leur mission.
Ils aiguisaient leurs armes naturelles du meilleur de leur force,
ramassant leur échine, fouettant de la queue, les oreilles en arrière,
les ongles en avant.
Harog tâtait les côtes et, soufflant sur le poil rude, il examinait
d’anciennes blessures, l’air attendri; cependant ces yeux sombres
gardaient leur secret: on ne savait toujours pas pourquoi on allait se
battre. Quand la pierre à viande fut nette, les chiens s’assirent,
formant le cercle. Ragna passait son pouce sur le fil des couteaux.
--Il faut graisser nos jambes, dit encore Harog.
Ils frottèrent leurs pieds et les lanières de cuirs tenant leurs
sandales avec une grosse tranche de lard. Ragna pour aller plus vite
sciait le lard de ses cordons fauves. Puis chacun, soigneusement, croisa
les lanières qui, échauffées par la marche, communiqueraient leur
souplesse à la chair sans la meurtrir. Harog se ceignit les reins d’une
ceinture faite d’une peau de serpent retournée. Ragna enroula autour de
sa haute taille de Gaulois roux des cordes d’écorces tressées, une
écharpe de laine teinte, des bandes de toile, leurs plis compliqués
dissimulant une petite hache et des fers de lance. Il prit le soin de se
peigner, c’est-à-dire qu’il renvoya sur ses deux tempes sa chevelure
couleur de rouille, séparée en deux tronçons de glaives qu’il tordit
pour les fixer le long de ses joues. Sa moustache dorée, coulant de sa
bouche jusqu’à sa poitrine, lui donnait l’aspect d’un monstre farouche
prêt aux pires combats. Cependant, ses bons yeux naïfs rayonnaient de
gaieté. Toute l’aurore marcherait avec lui pour de nobles luttes. Il
exciterait ses chiens et défendrait son ami. Le secret de l’affaire se
révélerait plus tard. D’ailleurs, si Harog savait, cela suffisait bien.
On parlait depuis longtemps de cette chasse. Il fallait se décider et il
était heureux de quitter les porcs du monastère de Radegunde pour un
harnais de guerre.
--Nous emporterons deux sacs, fit Harog soucieux. Ce serait trop de
trois.
Et les chiens?
--Ils ont mangé. Mes bras ont besoin de demeurer libres.
Ce disant, Harog sortit de la grotte afin d’étudier le ciel, la terre et
le vent. Dans une coupe bleue nageait, très haut, la croix du monastère,
vision lointaine. Un frisson agitait les arbres. Des oiseaux chantaient.
Le soleil ne franchissait pas encore le seuil du bois prolongé en puits
de nuit devant le berger, mais on sentait poindre le jour dans les
sombres voûtes; c’était çà et là comme des fissures d’où la lumière
suintait en gouttes d’or.
Harog mouilla la paume de sa main droite et la leva en l’air. Ensuite il
cueillit un brin d’herbe qu’il lança par-dessus son épaule.
--Nous pouvons partir! déclara-t-il, se répondant à lui-même.
Méréra se rangea sur sa gauche pendant que les six chiens suivaient en
file. Ragnacaire assujettissait les deux sacs sur son dos.
--Je prends les sacs pour épargner tes bras, dit-il résolument. Celui
qui dirige doit demeurer le plus libre.
Harog vérifia la solidité du manche de son couteau sans le remercier
d’un regard. Il paraissait plus grave maintenant que le sort en était
jeté. Peut-être acceptait-il un poids plus lourd que celui des sacs:
toute la responsabilité de l’expédition.
--Nous irons vers le soleil et contre le vent, nous marcherons jusqu’à
midi en passant sous la Grande Pierre, Ragna.
--A-og!
--Nous laisserons là nos sacs de provision pour gagner le camp du milieu
des bois où sont les chevaux.
--A-us!
--Et nous ramènerons ceux que nous aurons pris sous la Grande Pierre...
Si les chiens reviennent seuls, ils auront de quoi manger ce soir.
--Nos chiens ne reviendront pas seuls, grogna Ragnacaire, que cette
réflexion ennuyait.
--Ce sont des bêtes, et l’on dit que la Grande Pierre attire tout ce qui
est vivant!
--Alors, songea tout haut Ragnacaire, la Grande Pierre va nous garder
nous et nos chiens?
--Elle ne gardera pas les esprits libres. Nous sommes des hommes!
--A-og! Nous sommes les enfants de la vieille mère. Tu as raison.
Et comme une poule sauvage traversait le sentier, Méréra se précipita
dans les taillis. Tous les chiens, pour donner une juste idée de leur
vaillance, galopèrent à sa suite, ivres du plaisir de chasser sans
permission.
Ils cheminèrent ainsi durant la longue matinée qui ne sembla pourtant
commencer qu’au sortir des profondeurs du bois. Les arbres, de noirs
troncs, tout humides à cause de leur sève travaillant, les regardaient
passer du haut de leurs branches convulsées par le désespoir de demeurer
immobiles. C’était l’armée des guerriers chevelus d’un autre âge,
maintenant enracinée à la terre pour avoir voulu escalader les cieux.
Quand l’ombre s’effaça l’espace d’une clairière, les deux compagnons
eurent l’impression de se réveiller d’un nouveau sommeil. Ils
connaissaient bien les maléfices de la forêt qui endort les mâles
volontés dans ses bras verts jaloux du mouvement et des preuves de la
force! Les chiens eux-mêmes, devenus silencieux, marchaient le nez sur
leur talon, troupe sévère, méfiante, ayant eu de sournoises aventures
avec les épines, les couleuvres, quelque taciturne hérisson défendant
l’obscurité.
Ragna se mit à japper.
--A-og! A-us! Le soleil est un ami.
--Nous avons tourné la ville, dit Harog, nous allons rencontrer la
Grande Pierre du côté de son levant, près de la route de Tours, qu’il
nous faudra traverser.
--Ce sera l’heure de boire.
--Nous boirons, Ragna. Il y a une source derrière la table du dieu.
Ils cheminèrent encore, d’un pas plus allègre, les yeux au ciel, qui ne
cessait pas d’être pur.
--Un jour de fête! affirma Ragna, faisant sauter ses sacs de provisions
d’un coup d’épaule.
--Le jour ne se termine qu’à la nuit. Le dieu sera peut-être contre nous
ce soir, Ragna.
--Je ne crains ni la nuit ni les dieux! fit Ragna orgueilleusement,
parce qu’il était en plein soleil.
Brusquement, la Grande Pierre se dressa au-dessus des arbres. Elle parut
quelqu’un qui se lève et va sinistrement au devant des voyageurs. Les
arbres se firent plus petits, plus jeunes, se tassèrent comme des
enfants autour d’une aïeule. La Grande Pierre se recoucha parmi eux,
disparut, reparut, montant et descendant avec les vallonnements. Les
deux hommes s’arrêtèrent au bout du sentier comme pétrifiés à leur tour,
nains respectueux en face de la géante. Ils étaient au pied du dolmen.
La clairière où se trouvait la table du dieu se veloutait d’une herbe
fine et drue, si douce aux sandales qu’on glissait malgré soi. Harog
connaissait bien cette impression de sol fuyant sous l’orteil. Il se mit
à marcher en prenant des précautions d’animal rampant. Ragna baissa les
yeux, cherchant des traces. Une humidité emperlait la mousse, le gazon,
toutes les feuilles, et donnait à l’air une saveur d’eau fraîche. Il y
avait par là une source où quelqu’un pleurait depuis tant de siècles!
Sur trois énormes rochers, la pierre s’allongeait d’une forme indécise,
celle d’un corps humain, peut-être d’une femme. Elle portait à peine sur
le côté qui regardait la route et avait l’aspect d’une énorme créature
ligotée devant se lever un jour, se mettre debout en basculant sur son
plus ferme point d’appui. D’une matière grise se colorant de bleu foncé
aux endroits humides, elle semblait une étrangère tombée là, sans aucune
parenté avec les roches voisines. Derrière elle, le cercle des arbres se
rompant, on apercevait la route, un espace blanc se déroulant dans les
lointains, le grand chemin, toujours foulé par les gens d’armes, les
serfs et les troupeaux, qui menait de Poitiers à Tours.
Les chiens poussèrent à l’unisson un hurlement de mort.
--Ces bêtes ont soif! murmura Ragna, qui disait chaque fois la même
chose pour essayer de s’expliquer son émotion.
--Elles ont peur! Elles saluent la Pierre du dieu, répondit Harog,
souriant d’un méchant sourire.
Les chiens se couchèrent, le museau entre leurs pattes, attendirent que
le pain sortît du sac. Dès qu’ils avaient avoué leur terreur, ils
pensaient à autre chose.
Méréra suivait Harog. Il s’installa sous la table immense, le dos au roc
du milieu. Là on était bien, dans la mollesse de l’herbe, à l’ombre sous
une voûte épaisse qui défiait la foudre.
Ragna déballait ses provisions tout en chantant un refrain de combat.
Mais son accent tremblait.
Frappons fort! Frappons longtemps!
Que nos lances connaissent le goût du sang,
Et que rougisse la face du soleil!
--Ragna, cria le berger, tu es plus lâche que nos chiens!
Il éclata d’un rire mauvais qui fit sonner les échos de la Pierre.
Ragna, courbé sur un sac, se redressa fulgurant, ses cheveux tordus en
arrière comme les oreilles d’un puissant chien roux.
--Tu as dit?
--J’ai dit!
Ragnacaire tenait un couteau. Il s’avança sur le pilier du milieu. On
aurait cru, en voyant sa face ardente rougir à l’image du soleil dont il
parlait qu’il venait clouer son compagnon contre la Grande Pierre, mais
tout proche, il s’arrêta, fit saillir les muscles de son bras en tendant
le poing, se blessa lui-même, et recueillant les gouttes pourpre il les
lança du côté de la forme allongée où l’on pouvait soupçonner une tête,
l’indication d’un front voilé de lourds plis.
--Ragnacaire le Gaulois porte un défi aux dieux ennemis du vrai Dieu,
s’exclama-t-il, subitement fou de colère.
Il attendit, planté bien droit devant le mystérieux colosse.
Harog, de son côté, grattait le roc avec sa lame frottée de l’herbe des
douleurs. Il aiguisait son arme tranquillement, ne cessant pas de rire.
--Ragna, tu t’en prends à plus bénit que toi. Tu n’as reçu que l’eau du
baptême, toi, et la Pierre pleure une eau sacrée qui guérit les
aveugles.
--Elle est la Table du démon.
--Qui le sait?
--Nos évêques, l’abbesse Leubovère, la mère des nonnes.
--Et tu te dis Gaulois? Tu n’es qu’un Franc pillard et mercenaire.
--Mais toi-même?... interrogea anxieusement le gardeur de porcs.
Harog se leva. Il tenait un peu de poudre dans sa main qu’il vint semer
sur la blessure de son ami.
--Ceci chassera les humeurs de tes veines. Écoute! Il ne faut pas
insulter qui ne peut répondre. Guéris-toi de ton respect pour nos
évêques et notre abbesse. Je t’en donne le conseil.
--Harog? Ma raison n’entend plus ta raison.
Harog attira le grand Gaulois près de la Pierre, il le fit asseoir à ses
côtés.
--Nous mangerons quand j’aurai parlé, commença-t-il de sa voix rauque,
impérieuse. Tu sais bien que la Pierre était avant les évêques, avant
les abbesses, avant Jésus-Christ? Elle était de toute éternité, Ragna,
car la terre est couchée sous nos pas depuis l’éternité et elle gémit de
nous sentir si oublieux, nous ses enfants sortis de son sein noir!
Ragna, des paroles inconnues gonflent ma poitrine quand je touche la
terre et que je vois répandre autour de moi ses os calcinés qui sont les
pierres! Ragna, si tu dois demeurer mon frère, il faut me suivre
aveuglement ou guérir de ta cécité? Le veux-tu?
Ragna passa son bras blessé au col du jeune pasteur.
--Pour la vie et pour la mort! gronda-t-il.
Méréra, gravement, comme accomplissant un rite, flairait la Grande
Pierre du côté de la route. Avec insolence elle s’accroupit.
Successivement, tous les chiens flairèrent et passèrent, la patte haute.
Ragna s’esclaffa, se frappant les cuisses de son poing libre.
--A-og! A-us! Gombaud! Gerbaud! Ah! Les sept chiens d’enfer!
Harog reprit, souriant d’un sourire étrange:
--L’homme fort doit se guérir de tous les respects, Ragna! Notre mère la
terre nous enseigne que le fumier fait pousser le blé. Nous ne pesons
pas plus que des chiens sur elle et elle ne nous en veut pas d’être des
hommes. Nous accomplirons de grandes choses bientôt, Ragna. Il ne faudra
ni t’étonner ni te plaindre. Souviens-toi; les évêques, les abbesses et
nos rois passeront, la pierre ne passera pas, malgré les chiens
méprisants. Attachons-nous à la puissance de ce qui sort des entrailles
de la vérité. Je vais faire ici une écurie pour mes chevaux. C’est ici
que nous les ramènerons soumis aux lois nouvelles.
Le jeune Gaulois contemplait Harog, à la fois curieux et effrayé de ses
paroles.
--La sainte Croix, bégaya-t-il.
--La croix fut tirée d’un arbre. Elle est plus ancienne que le Christ et
c’est pour cela qu’elle l’a étouffé dans ses bras. Les hommes n’auraient
pas pu le tuer puisqu’il était Dieu. Il fallait un ordre de la terre.
Ragna baissa le front, méditant. Il avait souvent pensé qu’Harog, ce
petit pâtre trouvé sous un chêne, devait être _un enfant de la nuit
impure_. Les mères barbares de ces temps de religion passionnée
exposaient dans les bois les enfants conçus la nuit suivant le jour
dominical. Quiconque forgeait une clé le jour du dimanche voyait sa
dextre se contracter jusqu’à ce que les ongles en perçassent le dos. Et
la femme ayant eu le malheur de concevoir aux époques prohibées
n’hésitait pas, plus tard, à répudier le produit des coupables caresses
pour lui épargner pire[11].
[11] «Prenez garde, ô hommes, vous par qui sont scellés les derniers
liens du mariage; si des époux unissent leurs embrassements en ce
jour de dimanche, les enfants qui en naîtront seront ou perclus, ou
épileptiques, ou lépreux.»--_Miracles de saint Martin_, IV.
Ragna murmura, convaincu:
--Les enfants qui naissent de ces embrassements sont perclus ou lépreux?
Tu n’es pas malade, toi?
--Je suis l’enfant d’une nuit du dimanche, veux-tu dire? Eh bien? Quand
cela serait? Un sorcier ne devient pas un saint, puisqu’il est maudit.
Et Harog sourit railleusement.
Une paix profonde régnait autour deux. Tous les chiens somnolaient,
heureux de ce bon repos dans une magique fraîcheur. Si le soleil dardait
on ne le sentait pas trop, la source qui berçait leur outre de vin à
voix basse répandait partout son haleine. Les arbres jetaient sur le
gazon des ombres légères comme des étoffes transparentes. La pierre,
elle-même, s’azurant de place en place, à la lumière de midi, semblait
briller d’une paisible joie. Un dieu caché, peut-être une déesse,
souriait, doucement moqueur, avec une tendre cruauté à l’enfant du
dimanche.
Ragna eut un haussement d’épaules.
--Mangeons! conclut-il.
Ils mangèrent et firent manger leurs chiens. Puis ils burent du vin
frais, l’un sur l’autre appuyés, s’assoupirent un instant et le charme
errant dans la nature enchanta leurs esprits. Quand ils reprirent leur
course ils se crurent des géants, se sentirent invincibles. Vers le
soir, les deux jeunes hommes traversèrent une route encombrée de
chariots, de gens d’armes. Ils étaient enfin arrivés au camp réservé du
roi Chilpéric. Alors ils renvoyèrent leurs chiens, les menaçant du
geste, car, pour ce qu’ils voulaient tenter, il leur fallait le plus
complet silence...
Pour le moment, le roi Chilpéric ne guerroyait point. Il vivait loin de
ses soldats, à l’ombre d’un palais d’été rempli de clercs, tout occupé
d’ouvrages religieux. Après avoir brûlé des villes, massacré sa propre
famille, il élucidait des questions de casuistique et découvrait que la
Sainte Trinité pouvait s’appeler Dieu tout simplement, sans distinction
de personne, le Père, le Fils, le Saint-Esprit n’en formant plus qu’une
à ses yeux de brutal capitaine, éblouis par les subtilités des
lettres... Ainsi chaque créature coupable, du petit berger au grand roi,
échappe aux remords par de savantes combinaisons religieuses n’ayant, du
reste, aucun rapport avec la naïveté des combinaisons guerrières. Les
soldats du camp réservé gardaient donc les chevaux très sagement, comme
des pasteurs n’ayant jamais eu de sang sur les mains et le soir tombait,
les enveloppant de douceur, durant qu’un petit berger guettait
l’occasion de leur ravir leur fortune...
Harog et Ragna, dissimulés derrière un chariot, examinaient le pâturage,
une vaste prairie où mûrissait un foin embaumé. Le croissant de la lune
se levait dans une échancrure de colline dominant les forêts de sa
faucille d’argent orgueilleusement brandie, coupant du même éclair la
cime des chênes et les menues fleurs des foins. Au fond de la prairie,
sous les tentes, les soldats prenaient leur nourriture, on les entendait
rire, tandis que des cris d’esclaves, répondant à leurs appels,
couraient le long des feux rougeoyants.
--Combien sont-ils? questionna Ragna. Tu vois mieux que moi le soir.
Harog répondit:
--Ils sont un pour toi et un pour moi. Le premier, là, vers les auges,
garde les chevaux libres. Le second, du côté des bêtes entravées, est
assis par terre devant un cheval blanc. Il t’appartient.
Les chevaux libres formaient des ondulations mouvantes dans l’immense
mer de verdure. Ils s’agitaient, galopaient, bondissaient et, tout à
coup, l’on voyait déferler une crinière pâle s’argentant à la lune comme
l’écume d’une vague. Animaux puissants dressés pour la guerre, ils
avaient de brusques mouvements de seigneurs qui foulent d’innocents
cadavres. Ils hennissaient aux cris aigus des esclaves, se précipitaient
féroces à l’apparition d’une torche et frappaient du sabot violemment.
Tous très beaux, ils représentaient le luxe des princes guerriers,
portant haut le panache de leurs queues touffues, secouant dans leurs
crinières des boules de métal qui sonnaient clair.
Harog souffla.
--Il faut m’amener le cheval blanc. Si c’est une pouliche les autres
suivront. Les bêtes entravées doivent être des femelles.
Ragna passa son couteau ouvert sous son bras en le serrant de l’aisselle
et se mit à ramper dans les hautes herbes. Harog se glissa jusqu’au
gardien, debout près des auges où l’on faisait boire les chevaux. Sur la
faux scintillante de la lune il y eut l’ombre d’une bête, deux bras
épouvantés battirent les airs, une sorte de hennissement retentit, mais
bien plus faible que le hennissement d’un cheval, et le poids d’une
chose molle s’enfonça dans l’eau du baquet. Le couteau d’Harog, frotté
de substances mystérieuses, était entré si vite qu’Harog ne l’avait pas
senti pénétrer. Vraiment cela ne faisait pas de mal de tuer un homme! Il
se pencha... l’auge reprenait son reflet tranquille. Il ne distinguait
plus qu’un croissant d’argent, une couronne auréolant cette figure
blafarde qu’il ne connaissait pas. Comme il essuyait son couteau dans
l’herbe, il perçut le souffle bruyant de Ragna toujours vautré là-bas
devant le cheval blanc. Ragna étranglait le second gardien pour le
rendre muet. Il le fallait bien puisque les soldats sauteraient sur
leurs armes à la moindre alerte. Quand Ragna eut terminé son travail, il
chercha son couteau, qu’il avait laissé tomber, et coupa les liens de ce
cheval blanc, d’aspect très docile.
--C’est une femelle, dit-il en l’amenant au berger.
--Et l’homme?...
--C’était un homme, affirma de nouveau Ragnacaire, hochant gravement la
tête.
Au fond de la prairie, les soldats riaient en heurtant leurs gobelets
pleins et l’on apercevait la silhouette d’un mouton rôti se profilant
sur un feu de fagots.
--Maintenant il faut appeler nos chiens, dit Harog, les dents serrées.
Il siffla en mettant son index au coin de sa bouche et le son qui s’en
échappa eut la stridence d’un cri de vipère. La pouliche blanche
s’ébroua. Les autres chevaux frappèrent furieusement du pied. Mais que
pouvaient les nobles coureurs du roi de Neustrie? Leurs gardiens étaient
morts, ensevelis honteusement, l’un dans un baquet, l’autre sous les
herbes. Ils ne boiraient plus de cette eau, ne mangeraient plus de ce
foin. De nouveaux maîtres surgissaient du sol où ils rampaient tout à
l’heure, montaient vers la lune, s’allongeaient en colonnes noires comme
de grandes ombres vengeresses.
Une folie les saisit. Ils se mirent à tourner autour de la pouliche,
oubliant le danger, ne songeant qu’à leur caprice de princes lâchés
subitement en pleine sauvagerie.
Harog les attendait là; il siffla d’une manière humaine, ne redoutant
plus d’éveiller l’attention des soldats, car les chevaux se massant lui
formaient un rempart.
Ragna peinait beaucoup à retenir la pouliche, laquelle ruait et se
cabrait, tout éperdue de se voir tant d’amoureux.
--Voici nos chiens! dit Harog triomphant.
Une nuée blanche s’abattit sur le pré: Méréra, et le torrent sombre des
six chiens fidèles suivit en cascade. Aucun n’aboyait, ils fondirent sur
leurs maîtres, ivres de joie. Harog les reçut avec le même geste de
menace qui les avait chassés. Ils comprirent que l’heure devenait grave,
s’aplatirent, râlant tout bas leur soumission.
--Faut-il étrangler la jument, demanda Ragnacaire ému? Je ne puis plus
la tenir.
--La chienne va te remplacer, répondit Harog dont les yeux luisaient.
Saute, Méréra! Tiens bon et va chez nous! (Il ajouta dans un clappement
de langue singulier:) A la pierre! A la pierre, fille de la lumière!
Eréra! Eréra!...
La chienne, d’un bond énorme, fut sur le dos de la jument.
S’accroupissant et s’étendant jusqu’à son encolure de neige toute
blanche sur une plus blanche qu’elle, lui faisant une bosse prodigieuse,
elle parut géante comme le monstre de granit à qui on la renvoyait.
Bousculant ses amoureux, la jument, se sentant mordue au col, s’élança
vigoureusement, traversa la prairie, franchit les barrières de buissons
dans un galop effréné, les naseaux fumants et, tandis que les six chiens
leur happaient les jarrets, tous les chevaux prirent le même chemin
ventre à terre.
Là bas des soldats allumaient des torches aux brasiers de leur cuisine.
Quand ils vinrent s’enquérir du bruit, la prairie était déserte, les
voleurs avaient disparu. On trouva le gardien mort dans l’auge,
rougissant les reflets de la lune de lueurs pourpres, et l’autre, tout
vert dans le foin.
Cette nuit de bataille, Harog et Ragna dormirent sous la Grande Pierre
entourés de leurs chevaux fourbus. Les chiens, meilleurs soldats,
veillaient et les deux vainqueurs eurent un rêve étrange, un rêve pareil
pour tous les deux. Ils virent, au loin, sur la route de Poitiers menant
à Tours, une longue procession de femmes qui portaient des voiles
blancs. (Était-ce la crinière de la pouliche? Était-ce l’oreille soyeuse
de Méréra?) Ces femmes allaient, allaient à l’infini, traînant des
vêtements de lin.
Harog murmura:
--Je vois une femme rousse! C’est Basine, j’en jurerais...
Ragna grommela en s’étirant:
--Je vois une femme brune que je ne connais pas.
Mais ils se rendormirent malgré le sourd aboi d’un chien, parce qu’ils
étaient vraiment épuisés de fatigue.