Appuyée sur son esclave favorite, une grande femme à tête rasée, aux
larges épaules, l’abbesse Leubovère descendait lourdement, suant et
soufflant d’horreur. Il lui fallait se cacher, maintenant, pour se
rendre chez l’évêque Marovée, car les nonnes rebelles n’étaient point
venues à résipiscence depuis l’heure néfaste où elles avaient montré
toute la malice de leurs âmes. Bien au contraire, s’étant saisies des
clés du monastère et gardant les portes, elles espéraient empêcher leur
supérieure d’aller réclamer le secours de son père spirituel. Mais la
Sainte-Croix, placée hors des murs de Poitiers, pouvait cependant
communiquer avec la ville par un souterrain qui unissait le domaine
religieux à l’ancienne maison de plaisance de Radegunde, située juste au
pied de la basilique. L’abbaye contenait, du côté de la campagne, les
cloîtres et les cellules des réfectoires, la chapelle, petite église en
forme de donjon qu’écrasait de son poids colossal une immense croix de
pierre, puis les logements des esclaves, les vastes étables donnant sur
la forêt, les écuries où l’on nourrissait plus de cinquante paires de
bœufs, les chevaux se faisant rares à cette époque de guerres
intestines, de nombreux troupeaux de moutons et de porcs. Du côté de la
ville, autrefois reliée par un pont volant à l’abbaye, la maison romaine
se composait d’un baptistère, d’une piscine, devenue bains publics, et
de vastes salles fraîches où s’entassaient des coffres remplis de
grains. Leubovère ne daignait pas relever le pont enjambant les murs de
Poitiers de son arche hardiment indépendante. Un furieux vent de tempête
l’ayant mis à mal, elle l’avait laissé crouler dans les ravins pour le
plus grand déplaisir de ses religieuses, qui se sentaient davantage
séparées du monde. Leubovère ne se souciait guère de ce passage. Elle en
connaissait un autre au fond de ses caves (du moins se croyait seule à
le connaître) qui lui servirait, le cas échéant, pour fuir les menaces
des révoltées, si la révolte s’accentuait, ce qu’elle ne pensait pas
possible après l’intervention de l’évêque.
Leubovère descendait un raide escalier tout gluant de mousse humide et
poussait un soupir désespéré à chaque marche.
--Que Notre Seigneur Christ me protège! Je vais me rompre les membres!
murmura-t-elle en s’arrêtant au bord d’un trou noir.
Les marches finissant, il lui fallait sauter une flaque d’eau. Son
esclave, beaucoup plus grande qu’elle, la ceintura vigoureusement pour
l’aider à traverser le dangereux endroit.
--Comme tu es forte, Soriel, soupira l’abbesse! Je ne m’étonne plus que
tes parents t’aient donné un nom d’homme.
Soriel, dont les yeux tristes lançaient d’étranges éclairs quand elle
marchait dans l’ombre, répondit durement:
--Que mes parents soient maudits pour l’éternité.
--Soriel! Soriel! Tu seras toujours une mauvaise chrétienne...
--Je suis... ce qu’ils m’ont faite, un être qui a peur du jour.
--Alors, balbutia Leubovère, se cramponnant au robuste bras de sa
compagne, tu dois te trouver bien ici? Nous n’y verrons pas plus dans
notre sépulcre!
La galerie se creusait sous les remparts de la ville. A mi-chemin elle
s’arrondissait en salle voûtée autour d’un puits où l’on entendait
bruire une source. Là, les deux femmes s’arrêtèrent encore, hésitant sur
le sentier ténébreux qui bifurquait.
--Nous aurions dû nous munir d’une torche, dit Leubovère très inquiète.
--En l’allumant aux feux des cuisines, nous aurions révélé notre
dessein, fit judicieusement Soriel. Prenez du repos, il y a une
ouverture au-dessus du puits que je vais dégager.
L’esclave arrachait quelque chose le long des parois du roc. C’étaient
des plantes qui obstruaient une étroite fissure, des branches de lierre
et de ronces emmêlées.
Bientôt une clarté verdâtre pénétra jusqu’aux deux femmes.
Leubovère, n’en pouvant plus, s’assit sur la margelle du puits.
--C’est dans cet abîme que tu as jeté les idoles, Soriel? demanda-t-elle
en s’essuyant le front de son voile de lin.
--Maîtresse, ce n’est pas un abîme, c’est une sorte de grotte où coule
une source, une eau très pure qui pourrait être utile si nous étions
obligées de nous terrer. Mais... par la Sainte-Croix, est-ce que je
rêve? Les idoles!...
Comme elle se tournait vers la muraille, l’esclave eut un mouvement de
stupeur, sinon de véritable effroi. Un pan de lierre s’abattit avec un
bruit mou d’étoffe. L’abbesse se signa, tout effarée.
--Que vois-tu? Que vois-tu? questionna-t-elle, tremblant de tous ses
membres et craignant de voir par les yeux subitement illuminés de son
esclave.
--Je vois qu’_elles sont revenues_, fit l’esclave d’un ton calme après
un moment de silence plus effrayant que n’importe quel cri d’épouvante.
Leubovère se dressa, les poings crispés.
--As-tu fini de me faire endurer ce supplice, chienne, hurla-t-elle! Que
vois-tu donc qui te met aux yeux ces lueurs d’enfer? Veux-tu parler?
L’abbesse aurait tenu le moindre bâton qu’elle s’en serait servie pour
caresser rudement les épaules de son esclave favorite.
Soriel n’était pas émue. Sa grande taille prenait dans ce jour vert une
dominatrice apparence de fantôme. Sa tunique de toile, beaucoup plus
serrée que celle des esclaves ordinaires, la moulait en une sorte de
gaine qui faisait saillir les angles de son osseuse charpente. Soriel,
en effet, ressemblait à un homme ni jeune ni vieux, un être de mystère,
sans âge, au masque pâle et froid, fatalement triste.
--Allons, révérende mère, ne te fâche pas, ricana l’esclave. Nous sommes
tous fragiles! Les dieux seuls, qu’ils soient gaulois ou romains, sont
indestructibles. Tu m’avais ordonné de jeter secrètement dans un puits
les idoles trouvées en fouillant les jardins de Radegunde et les voilà
remontées! On peut m’en croire! Tout est inutile contre les dieux qui
sont des démons.
L’abbesse, se signant de nouveau, regarda du côté de Soriel. Ce qu’elle
aperçut la fit se prosterner d’une manière tellement violente que ses
pauvres genoux douloureux sonnèrent sur le sol.
Dans cette salle creusée à même le rocher, toute tapissée par un lierre
qui, du dehors, s’était introduit glissant de la vie à l’intérieur de
cette crypte funèbre, demeurait un peuple d’enfants. Radieux encore de
la lumière d’un bien lointain soleil des visages souriaient et leur
sourire perçaient les vieilles chairs de l’abbesse comme autant de
flèches d’astres. Ils étaient répandus çà et là, les uns en morceaux à
grand’peine rapprochés, les autres presque entiers moins un bras ou une
jambe, tendant leur membre mutilé avec des gestes de douce résignation,
mais tous rayonnaient, dans la demi-obscurité de leur sépulcre, d’une
joie délicieusement paisible. Ils semblaient réunis autour de la grande
bouche d’ombre du puits pour éclater en sourires, semer un peu de gaieté
parmi le royaume des morts.
--Un miracle! gémit Leubovère.
--Est-ce que notre dame Radegunde les protège? demanda l’esclave, qui
n’osait plus railler.
--Es-tu certaine, toi, Soriel, de m’avoir obéie? demanda Leubovère se
relevant.
Soriel haussa les épaules.
--Tu ne pouvais point me commander un travail plus agréable, révérende
mère. Ces monstres me font peur tout autant que le jour. Je les ai jetés
là, j’en jure par la Croix dont les reliques sont sur nos têtes.
--Tu n’étais accompagnée d’aucun serviteur!
--Je suis assez forte pour porter des fardeaux de pierre et je n’avais
nul besoin de me confier à personne.
--Alors, c’est un miracle, en vérité! (L’abbesse ajouta, plus par
habitude que par conviction:) Loué soit Dieu! Prions, ma fille.
--Et que maudites soient les idoles! répliqua Soriel d’un ton sourd,
tout en imitant sa supérieure qui se remettait à genoux.
Elles restèrent un moment immobiles, la vieille femme écroulée sur le
sol et l’esclave les paupières baissées devant le jeune peuple qui
souriait, infiniment paisible. Il y avait une petite Vénus de marbre
rose, perchée sur un unique pied comme un oiseau prêt à reprendre son
vol, un petit Bacchus de marbre jaune veiné d’azur, le ventre joufflu,
les joues ventrues, toute sa petite nudité fraîche montrant des
fossettes bleuies par le froid de l’eau, mais criant l’ivresse
turbulente et folle de la liberté. Il y avait, également ivres, toute
une famille de petits faunes et de petits satyres dont plusieurs, sans
tête, formaient un amas de menus membres gracieux culbutés là comme une
corbeille de fruits bizarres. Un Mercure décapité courait avec des ailes
aux chevilles, une nymphe brisée à mi-corps sortait de la terre, comme
essayant de se dégager de sa tombe. Ils étaient presque tous lumineux et
gais, frottés d’une essence surnaturelle, émergeant de leur bain plus
nus, vernis d’une huile magique, petits athlètes prêts à de nouveaux
combats.
De la meurtrière de leur cachot filtrait une lueur éclairant la coulée
tortueuse de ce lierre tenace qui arrivait de la vie extérieure pour
leur apporter l’hommage de la nature, le dernier et le premier de tous
les hommages... Et ils riaient entre eux d’apercevoir, à leur hauteur de
jeunes dieux cyniques, ces femmes plongées en de mornes méditations, ces
deux créatures que la pesanteur des années ou des malheurs avait faites
pareillement insensibles, comme eux de marbre, mais point, hélas! d’un
marbre aussi beau!
Quand les deux femmes eurent achevé leur prière, elles continuèrent sans
hésiter davantage leur chemin, se hâtant de s’éloigner d’un lieu
suspect. Mieux valait ne point approfondir l’idée d’un miracle en faveur
des idoles, les voies de la Providence allant, très souvent, au rebours
de la logique humaine. D’ailleurs, si le monastère devenait la proie des
puissances démoniaques, la révolte des nonnes s’en expliquerait plus
aisément vis-à-vis de leur supérieur spirituel.
Au bout de la galerie souterraine finissait l’épaisseur des remparts;
l’abbesse y trouva une herse de fer que Soriel put dresser de ses fortes
mains. Elles entrèrent enfin dans le domaine de Radegunde, un
merveilleux jardin abandonné, tout encombré de végétations sauvages, qui
entourait un ancien palais bâti à la façon romaine, c’est-à-dire en murs
pleins dissimulant des terrasses.
L’abbesse, soufflant un peu, arrangea les plis de son manteau pour
paraître dignement devant son évêque. D’un pas plus majestueux, elle
traversa successivement une cour dallée de granit gris et une terrasse
en mosaïque représentant des poissons nageant avec des amours sur leur
dos. Puis elle descendit un large escalier aux marches lisses, juste en
face des galeries du cloître Saint-Hilaire.
Des moines se promenaient sous leur portique de bois, devisant et
priant. De loin, ils saluèrent l’abbesse en mettant leurs index joints
sur leur poitrine tout en baissant humblement le front.
--Va m’annoncer à notre seigneur Marovée, dit Leubovère à sa suivante,
qui retirait des brindilles sèches du bord de son manteau.
Selon une mode religieuse d’alors, l’abbesse, son capuce sur ses yeux,
rejetait son voile en arrière. Elle portait une guimpe de toile montant
aux oreilles: sa robe de laine bleue tombait en plis droits pour
s’écarter devant, laissant voir une jupe blanche brodée de grosses
croix, fleuronnée du bout. Une autre croix d’or lui pendait du col
jusqu’à la ceinture, très lourde chose qui la gênait et qu’elle prenait
en mains quand elle essayait d’aller vite. Elle aurait bien préféré
s’aider d’un bâton, mais elle tenait, ce jour-là, au cérémonial. Les
longues franges de son manteau l’embarrassaient aussi, charriant des
herbes ou des épines, cependant l’abbesse Radegunde ayant prescrit le
manteau en l’honneur de la messe, elle venait à son évêque dans cet
apparat pour le mieux disposer aux confessions solennelles qu’elle
devait lui faire.
Soriel partit, l’abbesse eut un mouvement d’humeur en s’apercevant que
ses genoux étaient marqués, boueux; dans le milieu de sa jupe blanche,
cela formait deux taches brunes ombrant les broderies d’argent.
--La bête, songea-t-elle, qui m’ôte des herbes sèches et ne distingue
point que je me suis mise à genoux dans la boue de l’enfer!
Comme elle s’impatientait de ces détails, elle oubliait un peu ce
qu’elle voulait dire et, lorsque Marovée en personne lui ouvrit sa
porte, elle se confondit en protestations d’humilité, répétant des
phrases puériles où le bonheur des saints alternait avec l’inutilité de
renouveler le luxe de ses vêtements quand le blé levait mal.
L’évêque Marovée souriait finement de ses lèvres minces, l’écoutant la
tête penchée à droite par le poids d’un bonnet d’écarlate. Il était vêtu
de blanc à l’image de ses jeunes clercs et sa tunique froncée aux
épaules lui descendait des bras jusqu’à terre en de vastes manches
balayeuses.
--Ma sœur, dit-il d’un ton bienveillant, j’ai grand plaisir à vous
recevoir. Que Dieu bénisse vos récoltes et vous donne la paix. Remettez
vos esprits, je vous sens troublée par quelque fâcheux événement.
Asseyez-vous d’abord, vous parlerez ensuite tout à votre aise...
Ils se trouvaient dans la chambre principale de l’évêché, une vaste
salle encadrée de portiques de bois derrière lesquels s’allongeaient les
cloîtres de Saint-Hilaire. Des rideaux de peaux, de place en place
duvetés de fourrures, posés à cheval sur les poutres, laissaient un
espace vide près du sol où l’on voyait souvent passer les pieds nus d’un
moine. Au centre une table où s’entassaient des parchemins et un siège
de chêne tordu indiquaient les récentes occupations de Marovée.
Au-dessus de la table une lampe à trois becs se balançait
insensiblement, suspendue par des chaînettes de fer. Un pan de ciel
bleu, encadré dans une des voussures de bois, leur envoyait une vive
clarté, et quand Marovée eut fait asseoir l’abbesse près de son propre
siège, des ramiers s’abattirent familièrement sur une des poutres,
amenant avec eux toute la lumière du printemps.
--Je vous écoute, ma sœur, dit Marovée, s’appuyant du coude contre une
pile de manuscrits.
--Mon père, ma maison est menacée d’un grand scandale!
Et sans s’arrêter à la question de la révolte, la plus menaçante de
toutes, Leubovère entama le récit des idoles précipitées aux abîmes et
remontées seules par l’évidente intervention d’un miracle.
Assis dans les vastes plis de sa tunique, Marovée avait l’air d’un homme
résigné, à la fois blanc de cœur et de gestes, un homme de paix
évangélique.
Il gardait son sourire bienveillant.
--Vous dites que ces objets profanes ont bien été jetés dans ce puits,
ma sœur, donc, il faut vous croire, mais il s’agit d’une espèce de
grotte souterraine, je crois, un caveau d’après votre description.
Quelques-unes de vos filles--il en est de hardies--n’auraient-elles pas
découvert le passage des remparts et n’auraient-elles pas pu descendre
là par pure curiosité?... Je ne veux pas faire de jugement téméraire,
pourtant, Basine qui cet hiver vous réclamait un bord de robe... ou
Chrodielde...
L’abbesse eut une exclamation d’étonnement.
--Ah! mon père, que votre bénédiction soit sur moi! Vous éclairez toute
cette affaire vraiment satanique. C’est là que mes filles ont été puiser
leurs idées de rébellion, je reconnais le souffle empoisonné de Satan et
son goût de l’orgueilleuse pourriture charnelle! Chrodielde et Basine se
sont inspirées de ces figurines pour me vomir à la face leurs affreuses
injures. Ce sont les dieux du bon vivre et des mauvaises sciences, les
dieux païens, les pires démons. Je reconnais leur œuvre!
--Quelle œuvre? Quelles injures! demanda Marovée.
Et Leubovère, moitié pleurant, moitié grondant, agitant sa croix comme
un bouclier parant des coups, conta la révolte des nonnes.
Marovée devint grave. Il la laissa se perdre dans les plus oiseuses
considérations; seulement, quand elle en arriva aux reproches directs,
il l’arrêta d’un mouvement autoritaire.
--Ma sœur, dit-il sévèrement, nous ne pouvons pas douter de leur
naissance. Basine est fille du roi régnant de Neustrie, et Chrodielde a
perdu son père, le prince Charibert. Or, Basine, princesse de Neustrie,
est toujours à craindre, car on lui a fait une grande injustice en lui
rasant les cheveux. Elle pourrait reprendre son rang un jour. Tout est
possible en ces temps de guerres intestines!
Leubovère se redressa, l’œil rougissant de colère.
--Quoi, mon père, vous, un homme de loyauté, vous penseriez qu’une nonne
fille de roi aurait le droit du pas sur son abbesse, même en état de
rébellion?
--Je pense, ma sœur, qu’il faut ménager les rois dans leur plus intime
descendance. Frédégunde, jadis concubine, est aujourd’hui reine
légitimée. Demain Frédégunde morte, Chilpéric peut se souvenir de sa
fille. Il a déjà voulu la marier à un prince d’Espagne... Mais il y a
toujours manière de tourner les difficultés! Si vous aviez accordé un
galon d’or de plus à Basine, peut-être bien que Chrodielde n’aurait pas
eu cet esprit de viguier des ténèbres que vous remarquez en elle, à
juste titre. (Il ajouta dans un sourire où ses lèvres minces eurent
comme une transparence:) Il faut peu de choses pour amuser des
princesses!
--Peu de choses, mon abbaye?
--Précisément, ma mère. En accordant à propos un galon doré ou un
morceau de pourpre, vous pouviez conserver votre suprématie abbatiale.
--Et maintenant me conseilleriez-vous de leur laisser boire du vin alors
qu’elles sont déjà ivres de tous les ferments du paganisme!
--Maintenant, dit froidement Marovée, je crains qu’il ne soit trop tard!
Il faut peu de choses pour distraire des princesses ennuyées, mais quand
elles sont irritées... la possession de tout un royaume n’y suffit pas,
ma sœur!
Il y eut un pénible silence. L’abbesse pressait sa croix contre sa vaste
poitrine, semblant la trouver à présent bien petite pour se transformer
en bouclier. De ses yeux bordés de rouges coulaient deux larmes teintées
de sang.
--Et si je les mettais à la place de leurs jouets païens, ces deux
enfants de l’enfer? Au pain et à l’eau, la chaîne aux chevilles,
m’approuveriez-vous, seigneur Marovée?
--Je vous le défendrais, ma sœur, pour votre salut en ce monde, murmura
l’évêque hochant tristement la tête.
Un rideau de cuir se souleva. D’un bond joyeux, un agnelet blanc se
précipita vers Marovée. La figure du vieil homme s’illumina et il gratta
tendrement le front bombé de l’animal. Marovée aimait les bêtes, il leur
laissait toute liberté autour de lui, se faisant suivre de moutons et de
pigeons jusqu’au maître-autel. En sa jeunesse, grand chasseur, amateur
de beaux coups d’épieux, il semblait, vieillard, implorer, de toutes les
douces créatures sans âmes, le pardon de mystérieuses tueries qui
hantaient sa conscience. Dans ses basses-cours, les chevaux, les ânes,
les chèvres s’ébattaient sans aucune entrave. Les poules venaient
caqueter dans les cloîtres, couraient, les ailes étendues, dès qu’elles
le voyaient paraître, et quelquefois la crosse épiscopale s’ornait de
deux colombes amoureuses, au grand dépit des jeunes clercs qui
s’efforçaient de garder leur sérieux en présence de leur évêque
impassible. Faisant pénitence du goût de la chair blanche ou de la
venaison, Marovée se nourrissait de fromages, de fruits, préférant au
meilleur jus de vendange le lait de ses vaches, mais ne permettant de
les traire que lorsque le veau avait bu le premier.
--C’est assez pour un homme de Dieu, disait-il en riant à ses esclaves,
des restes d’une bête! Il faut donner large existence chez moi à tous
ceux que l’on sacrifie chez les autres.
Le gros bon sens de l’abbesse Leubovère se choquait de ses
attendrissements sur de viles créatures et trouvait que cet amour des
humbles la servait mal à ce moment critique. Il s’agissait bien d’un
agnelet capricieux!
--Mon père, souffla-t-elle, vous jugez ma conduite et non pas celle de
mes filles. De quoi m’accusez-vous?
--Je ne vous accuse point, ma mère, je vous préviens. (Il se pencha, se
saisit de l’agneau qui se blottit dans la robe épiscopale avec l’aisance
d’un personnage très accoutumé à de telles faveurs.) Allons! toi,
l’enfantelet, demeure sage. Ma sœur, vous voyez ce petit mouton! Sa mère
est morte d’une carie au pied. Me voici passé nourrice! Quand il cesse
de m’entendre, il bêle comme perdu. Il faudra que je vous fasse présent
de pondeuses qui ont des œufs miraculeux. Un homme adulte, je vous
l’affirme sur ma croix, peut se contenter d’en manger un à son repas du
matin. Il ira la journée sans plus d’appétit. J’ai aussi des cochons de
lait qui déjà... Mais excusez-moi, ma sœur, nous verrons cela plus tard!
Pour l’instant vos brebis à vous s’agitent sous l’empire des passions.
L’époque est fertile, décidément, en révolte orgueilleuse. Soyez
prudente. Je n’augure pas bien de votre visite, car elles sont capables
d’avoir bouché le passage secret pendant votre absence.
--Soriel, mon esclave, doit veiller, seigneur Marovée. Je suis venue
pour chercher votre précieux avis et je ne m’en irai pas...
--Oh! interrompit Marovée qui continuait à gratter le front de son
favori, je ne savais pas la rébellion au point où elle en est, ma sœur.
Ce que je puis vous assurer, c’est qu’il y a ici un asile d’où on ne
vous fera jamais sortir par la force. Ma basilique est ouverte aux
pauvres comme au riche, aux saints comme au pécheur. Restez chez moi
tout simplement. Là-haut elles se calmeront peut-être, se croyant
maîtresses de la maison.
Leubovère se dressa, furieuse.
--Moi, abandonner ma maison! Moi, me sauver comme une coupable devant
ces possédées, ces chèvres folles! Y songez-vous, Seigneur!
--Les chèvres ne sont pas si folles que les femmes, objecta Marovée,
quand elles grimpent sur les sommets, elles savent d’avance que le sabot
ne leur faillira pas, tandis que les femmes... des princesses! Radegunde
prévoyait-elle le sort de Basine lorsqu’elle eut le courage de la
refuser aux ambassadeurs de Chilpéric?
--Radegunde! s’écria Leubovère. Mais, mon père, c’est toujours de la
reine abbesse que ces filles se réclament. Radegunde était seule capable
de gouverner! Radegunde permettait les nappes de roses! Radegunde
tolérait les ganses d’or, et la bordure de pourpre! Radegunde, qui
lavait la vaisselle par plaisir, leur a donné malheureusement le goût de
toutes les voluptés en acceptant qu’à l’ombre de la Sainte Croix on
vécût comme à l’ombre d’un palais. Tenez, Seigneur, si je n’étais bien
certaine que nos reliques nous protègent là-haut mieux que votre croix
pastorale, je resterais... Mais que peuvent les embûches du démon contre
le morceau de la vraie Croix!
Et ce disant, Leubovère, tout essoufflée, baisa la croix d’or qu’elle
venait de brandir.
Un instant Marovée examina la pauvre femme, tout ému de compassion pour
une telle preuve de sa vaillance religieuse. Il poussa un profond
soupir, regarda tour à tour le front bombé de son agnelet blanc où
pointaient de menues cornes, puis le ciel de printemps qui passait bleu
par les voûtes noircies. Un ramier, sur une poutre, triait ses plumes
d’un bec languissant et une tiédeur semblait se répandre dans la salle
avec les très légers flocons de son duvet. Alors l’évêque prononça, d’un
ton singulier:
--Les choses de l’ordre naturel sont les meilleures.
Leubovère ne comprenait pas. Elle attendait sa bénédiction pour se
retirer, le cœur un peu meurtri de son apparente indifférence. Or,
l’évêque songeait au contraire à la secourir, mais il luttait, en
lui-même, ne savait pas à quelle résolution s’arrêter. Il répéta d’une
voix mieux affermie.
--Les choses de l’ordre naturel sont les plus douces. (Il ajouta, levant
sa main droite:) Ma sœur, ai-je bien entendu? Si vous doutiez de la
vertu des reliques vous abandonneriez le monastère dès ce jour?
Elle se troubla, répondit, larmoyante et effrayée:
--C’était langage impie, mon Seigneur! Plût au ciel que je fusse morte
étranglée par mes propres filles! Comment oserais-je douter de la vertu
de la Sainte-Croix?
--Écoutez-moi, ma sœur, et calmez vos esprits. Je vais vous dire un
secret qui n’est jamais sorti de mon cœur et qui bien souvent m’étouffe.
Je vais vous le confier parce que Notre Seigneur Jésus-Christ semble
m’en inspirer l’audace. Je vois clairement mon devoir. Rien ne peut
reposer sûrement sur le mensonge. (L’évêque se leva, parcourut la salle
en tenant toujours son agneau qui broutait, les yeux clos, une herbe de
rêve.) Les clercs sont dehors et personne, je pense, n’arpente, le
cloître. Donc, l’heure est favorable, ma sœur, car le secret que je veux
verser dans votre sein est d’une grande, d’une terrible importance.
Jurez-moi sur votre croix abbatiale que vous le garderez comme je l’ai
gardé jusqu’au jour où il serait bon de sauver une créature d’église en
péril.
L’abbesse frémissante se tassait sur son banc, espérant que le sol
allait s’entrouvrir pour la dévorer.
--Je vous le jure, Seigneur, par ma croix abbatiale! Je ne suis qu’une
pauvre femme... plus chétive que cet agnelet blanc que vous honorez de
vos soins, gémit-elle se mettant à genoux pour baiser le bas de la
tunique de Marovée.
Il releva Leubovère, tout attendri.
--J’aime les âmes simples comme ces bonnes créatures qui n’ont même pas
le paradis en échange de leurs maux. Et vous êtes une âme simple, toute
blanche, si votre corps a plus de résistance qu’un enfantelet de brebis.
(Il vint se rasseoir, penchant la tête et baissant le ton.) Vous allez
droit devant vous et ne soupçonnez pas le mal de la science. Ah! Ma
sœur, ceux qui savent sont encore plus malheureux que vous... Vous
n’avez pas compris, jadis,--vous étiez plus jeune,--pourquoi je n’aimais
pas votre couvent d’amour sincère. Je n’ai jamais eu d’animosité contre
Radegunde et vous avez cru que c’était elle que je n’aimais point, car
ma conduite fut, en apparence, coupable vis-à-vis de la sainte
fondatrice de votre maison. (Ici, Marovée s’inclina.) J’ai toujours eu
de la répugnance, je l’avoue, à me joindre à vos cérémonies et quand,
les dissentiments terminés, j’ai pris la résolution de rester votre
pasteur à toutes j’ai dû murer ma conscience. Cela me fut pénible.
Aujourd’hui je vais respirer d’aise pour la première fois depuis bien
des ans. Loué soit Dieu! Vous connaissez la raison du voyage en Orient,
mais vous ignorez son terrible résultat. Si je l’ai su, c’est par la
mort d’un pauvre moine qui, ayant contracté une fièvre ardente dans les
pays du soleil, vint chez moi me supplier de le confesser parce que
l’absolution lui avait été refusée par deux prêtres de nos pays
d’Occident. On avait donc été chercher ce morceau de la vraie croix à
travers les chemins difficiles des contrées ennemies. Durant six lunes,
des hommes courageux, affrontant tous les dangers, avaient rapporté le
précieux fragment renfermé et scellé par les moines orientaux dans une
châsse d’argent pur, placée elle-même en un coffre de santal contenant
d’autres reliques des saints apôtres et des martyrs. Le tout fut d’abord
mis en sûreté à Tours, où mon frère l’évêque Eufronius avait érigé un
rustique oratoire à la seule fin de servir d’hôtellerie à notre précieux
bois. (Plus tard, le savant Gregorius consacra cette chapelle au nom de
la Sainte-Croix, comme vous l’avez appris.) C’est ici, ma sœur,
qu’intervint la malice de Satan. Pouvait-il voir une pareille fortune
sans en être jaloux? Une nuit, ce moine atteint de fièvre ardente dont
je vous ai parlé eut une étrange vision. Ce religieux, jusqu’à cet
instant le gardien vigilant des reliques, s’endormit malgré ses accès et
pendant son sommeil il aperçut un feu dévorant auréolant la châsse
d’argent pur. Eut-il la pensée de sauver le bois de la Croix ou fut-il
poussé par une curiosité irrésistible? Il ne sut pas le définir, mais il
se précipita sur le coffre de santal. Presque aussitôt les sceaux se
rompirent, les liens tombèrent et il put l’ouvrir sans aucune violence.
Il trouva la boîte de métal baignant dans une lueur extraordinaire qui
s’éteignit sans lui brûler les mains. Il ouvrit également cette boîte,
se pencha, espérant contempler enfin le fragment de la Sainte Croix
glorieusement intact. Quelle ne fut pas son horreur de découvrir que la
boîte était vide! Il n’y avait plus rien ou il n’y avait jamais rien eu!
Ni bois, ni poussière de bois, ni aucun résidu de bois! Le moine
épouvanté chut à la renverse. Quand l’aube le réveilla sur les dalles de
la chapelle, il constata que la tranquillité régnait autour de lui. La
châsse reposait à sa place d’honneur, au milieu de l’autel, et personne,
pas plus lui que d’autres, n’aurait su dire ce qui s’était passé. Que
penserait l’évêque chargé de vérifier le contenu des coffres? Que
croirait Radegunde, la reine pieuse qui attendait le fragment de la
vraie Croix pour, affirmait-elle, expirer d’amour en le baisant?...
Surtout, qu’allait-on lui reprocher à lui, le gardien fiévreux qui
s’était déclaré incapable de dormir la nuit, ne voulant céder à
quiconque le droit de veiller sur le dépôt sacré? Cet homme, je dois
l’avouer, ma sœur, eut une idée détestable et c’est en cela qu’il fut le
plus criminel, mais il ne prit point le temps de réfléchir. Il vit
l’ordre naturel des choses bouleversé et eut la triste audace d’essayer
de la rétablir. Se souvenant qu’on lui avait décrit la croix du Sauveur
comme un arbre très vieux et très noir, il détacha un morceau de la
charpente de l’oratoire, le plus vieux et le plus noir qu’il put
trouver, l’introduisit à la place de celui qui n’y avait probablement
jamais été, car il y a des félons en Orient, ma sœur, puis referma la
châsse, lia le coffre de son mieux, en répara les scellements. L’évêque
Eufronius, m’envoyant les reliques, mentionna pourtant ce détail que la
châsse lui paraissait avoir un peu souffert du voyage. Or, le moine
coupable avait fait diligence. Se sentant à toute extrémité, brûlé de
remords, il voulait se confesser. Un prêtre lui refusa l’absolution. De
Tours, il vint vers moi, se jeta à mes pieds, répandant des torrents de
larmes, et je l’entendis me raconter tout d’une haleine, comme s’il
s’arrachait l’âme, sa merveilleuse vision, l’histoire de son crime. A
moi, redoutant un nouveau refus, il ne s’était point confessé. Il avait
vomi, en état de fièvre ardente, toutes ses souffrances et toutes ses
hontes. Il ne demandait plus l’absolution, mais la mort! Je le fis
coucher dans la chambre la moins visitée de ma maison, me réservant de
le confesser quand il serait revenu de ses émotions, sinon à la santé.
Seulement, _lorsque les reliques furent arrivées à Poitiers, la reine
Radegunde me priant de les faire placer au monastère avec l’honneur qui
leur était dû et des chants solennels, sans avoir égard à sa demande je
monte à cheval pour m’éloigner au galop._ Dans le doute je
m’abstenais... Voilà pourquoi, ma sœur, je n’ai jamais pu me rendre à
votre église abbatiale d’un cœur libre et l’esprit dispos. J’ai eu
souvent l’occasion de voir la mystérieuse relique. Elle m’est apparue
absolument fausse, d’un bois ordinaire qui n’avait point l’âge requis
pour nous représenter celui qu’on attendait d’Orient. Je n’ai rien dit
parce que j’aurais hâté la fin de la bienheureuse Radegunde.
Aujourd’hui, je parle parce que vous, ma sœur, vous confiez votre
existence aux artifices de Satan. Votre monastère est maudit depuis de
longues années et, à cette heure, nous parlerions tous les deux qu’on ne
nous croirait pas. Du reste, il importe peu que l’objet d’un culte soit
faux si la prière qu’il inspire est sincère. Mais ce n’est pas une
raison pour que je vous laisse demander grâce à ce morceau de bois mort,
plus sourd que tous les arbres vivants de nos forêts! Vous voici
instruite. Mon secret sera le vôtre. Taisons-nous sans espérer de
miracle. Il convient de se défendre autrement. N’avez-vous pas crié,
doutant de la vertu des reliques: «J’abandonnerais ma maison»?...
L’abbesse regardait son évêque avec une stupeur dévote qui la
transfigurait. Elle essayait, vainement, de l’écouter, n’entendait guère
mieux que le morceau de bois mort. Était-ce possible? Ce moine fiévreux
n’était-il pas un possédé suscité par Satan contre la vraie Croix?
Leubovère avait tellement l’habitude de prier devant la châsse de son
église qu’un immense dégoût lui serrait la gorge.
--Seigneur Marovée! Sainte Radegunde!... Ah! Tous les démons se
déchaînent!... Que vais-je devenir! bégaya-t-elle, en se signant
plusieurs fois.
--Réfléchissez, ma bonne sœur, murmura l’évêque apitoyé. Il est certain
que le temps des épreuves nous arrive.
--Et vous, mon seigneur, n’avez-vous pas dit, avant de me narrer cette
histoire si affligeante, que les choses de l’ordre naturel sont les
meilleures?
--Ma sœur, je l’ai dit.
Elle songea un moment, la tête courbée.
Le petit agneau eut un bêlement joyeux. Il sauta des genoux de Marovée
pour gagner les cloîtres où il flairait une provende fraîche.
--Mon père, déclara Leubovère en se levant avec dignité, je vais donc
veiller à mon grain. S’il pourrit, j’en dois compte. S’il mûrit, il me
faudra le récolter. Quoi qu’il advienne, je ne changerai rien à l’ordre
des saisons que Dieu ne change jamais. Ce n’est pas l’hiver qui barre le
chemin au printemps. Puisque mes filles ont résolu de me succéder, cela
se fera naturellement, à ma fin, mais pour un morceau de bois de plus ou
de moins, je ne vais pas manquer d’honneur. Mon poste est là-haut, dans
mon monastère. Je retourne à mon poste.
--Qu’il en soit donc ainsi! répondit Marovée, lui imposant les mains.